La Grande Terreur au jour le jour


Un film “La Maison sur le Quai” fait sentir le rideau de la terreur qui s'abat à travers la vie des habitants d'une réalisation architecturale célébrant l'URSS et servant de trompe l'oeil. La Maison sur le Quai devait être le paradis communiste. Elle est devenue l’antichambre de la mort, où chacun attend son tour pour partir en enfer. “Tant que la Russie n’acceptera pas de regarder en face son passé”, conclut Rosa Smouchkiévitch, fille d’un aviateur exécuté, “les générations d’hommes capables de faire renaître le pays ne pourront pas faire leur apparition”.


La Maison sur le Quai

Un film écrit par Marie Wolfrom, Réalisé par Irène Richard
Vendredi 26 février 1999 France 3
Une coproduction France 3 / Télé Images Création / Avec la collaboration de RTBF

Moscou, 1928. "Plus vite, plus vite !". "On accélère la cadence!". Les slogans martèlent le rythme du travail. Le chantier qui vient de s’ouvrir sur l’île marécageuse dans l’entrelacs de la Moskova est d’importance ....

Depuis maintenant dix ans, Moscou a retrouvé son rang de capitale. Mais la ville manque de logements. Hauts fonctionnaires, internationalistes du monde entier, se serrent dans des hôtels bondés. Le gouvernement soviétique a donc décidé la construction d’un immense complexe destiné à abriter l’élite du nouveau régime. Les travaux — sans doute guidés par un enthousiasme révolutionnaire — avancent vite : en trois ans, l’édifice sort de terre. Et quel édifice ! Avec ses dix étages, il domine tout Moscou. Ses 505 appartements sont tous équipés d’une salle de bains et du chauffage central, alors inexistant dans la capitale. Mais surtout il est le fruit d’un concept révolutionnaire. L’architecte Boris Iophane a voulu créer une cité miniature où la vie serait idéale. Où l’avant-garde de la révolution serait déchargée du souci de toute tâche matérielle. Tous les services sont donc disponibles sur place : poste, magasin d’alimentation, blanchisserie, cantine, jardin d’enfants et même cinéma et théâtre.

Les premiers locataires s’installent en 1931

Bolcheviques de la première heure, ministres — rebaptisés “commissaires du peuple” —, officiers et fonctionnaires cohabitent dans ce véritable paradis socialiste. La maison se met à vivre. Les révolutionnaires chenus évoquent — autour de l’indispensable samovar — leurs années d’exil sous le tsar. Les enfants dévalent les escaliers et organisent — chez l’un, chez l’autre — des fêtes rythmées par les premiers “Pathéphones”. Quant aux commissaires du peuple, ils fréquentent à leurs rares heures perdues les nouveaux lieux à la mode : les "dancings". Ils étaient jeunes pour la plupart, ils avaient autour de la trentaine... Ils dansaient le fox-trot, le tango, raconte Mikhaïl Korchounov, qui est arrivé enfant dans la maison. A première vue, un bonheur sans mélange. En fait, un bonheur sous surveillance.

L’immeuble est étroitement contrôlé par le NKVD, la police politique. Dans chaque hall d’entrée, un gardien armé note les allées et venues des locataires et de leurs visiteurs. L’insouciance des débuts cède peu à peu à la peur et à la suspicion. Staline a lancé ses premières purges : il faut débusquer les "ennemis" imaginaires que l’on désigne à la vindicte populaire. Dans la maison, l’atmosphère devient pesante. Les corbeaux noirs — surnom des voitures du NKVD — stationnent de plus en plus fréquemment dans les cours de l’immeuble. Les arrestations succèdent aux arrestations.

La Maison sur le Quai devait être le paradis communiste. Elle est devenue l’antichambre de la mort, où chacun attend son tour pour partir en enfer.

Les vieux bolcheviques tombent les premiers. Alexei Rykov, successeur de Lénine à la tête du gouvernement puis ministre des Postes, est arrêté un soir de février 1937. Il répétait tout le temps cette même phrase : “ils veulent me mettre au trou”, se souvient sa fille Natalia. Vient le tour des officiers de haut rang. Les agents du NKVD investissent l’appartement de l’amiral Mouklévitch, ancien responsable de la flotte soviétique, arrêté ainsi que sa femme. Leur fille Irina, alors âgée de 14 ans, assiste à la perquisition. “Ils ont emmené 8 sacs de documents : toute la correspondance de papa, toute sa vie.” Irina passera des jours, des mois, à rechercher ses parents, à s’enquérir de leur sort. Jusqu’à ce jour où elle apprend leur condamnation à “dix ans de bagne sans droit de correspondance”, sinistre euphémisme pour une sentence de mort.

Témoins impuissants de drames qui se déroulent sous leurs yeux, les autres locataires se terrent dans leur appartement. “Tout le monde écoutait, le cœur serré, les bruits de pas dans l’escalier et les coups frappés à une porte”, témoigne Vladimir Kouïbychev. La maison modèle devenue prison dévore peu à peu ses propres enfants...

Aujourd’hui, les derniers survivants de ces purges ont choisi de témoigner pour la mémoire de leurs proches mais aussi pour le salut de leur patrie.

“Tant que la Russie n’acceptera pas de regarder en face son passé”, conclut Rosa Smouchkiévitch, fille d’un aviateur exécuté, “les générations d’hommes capables de faire renaître le pays ne pourront pas faire leur apparition”.

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