Au delà du débat sur les thèses de Getty, ce document fait comprendre, en partie, l'horreur du régime communiste où l'individu ne compte plus.


Une vision "révisionniste" de la Grande Terreur.

Jean-Paul Depretto du MIREHC
http://www.univ-tlse2.fr/histoire/mirehc/Bulletin1999/depretto.htm
 
Sommaire :
1) L'analyse classique des "Grandes Purges"
2) Les thèses  de Getty
3) Les critiques adressées à Getty
4) Bibliographie complémentaire

Le terme de "révisionnisme" est utilisé ici dans le sens qu'il a chez les historiens américains: il désigne toute remise en cause des interprétations généralement admises et ne doit pas être confondu avec le "négationnisme".

Cet article présente brièvement un livre de J. A. Getty qui fit scandale aux Etats-Unis. Il résume d'abord la conception traditionnelle des "Grandes Purges", puis expose les arguments de Getty et les critiques dont son travail a fait l'objet.

1)  L'analyse classique des "Grandes Purges"

Les vues orthodoxes sur cette question ont été brillamment développées par M. Fainsod à la fin des années cinquante. Selon lui, les événements des années 1933-1939 constituent des parties liées (et qui s'ajoutent) du même crescendo terroriste: il décrit cette période comme une "purge presque continue" dans la Région Ouest, considérée comme représentative de toute l'URSS, et son cadre conceptuel a dominé presque toutes les interprétations de ce moment de l'histoire soviétique. Tout aurait commencé avec la cistka de 1933: après cette date, le niveau de "purge" se serait constamment accru, accompagné d'une courbe ascendante de peur et de panique.

La "purge" de 1933 débuta par un décret commun du Comité central et de la Commission centrale de contrôle (28 avril), qui visait deux objectifs:
1) éliminer les éléments "non prolétariens" et les arrivistes qui avaient fait leur chemin dans le Parti à la faveur du recrutement massif pendant le premier plan quinquennal,
2) rétrograder des camarades "honnêtes", mais "politiquement incompétents" au rang des "candidats", pour un essai d'un an, à l'issue duquel ils seraient réintégrés comme membres du Parti, à condition que leur niveau de formation politique soit devenu convenable.

Sous les ordres d'une Commission centrale de purge, présidée par Rudzutak, des commissions furent constituées aux divers niveaux de l'administration pour mener l'opération. Leurs séances étaient publiques et des non-communistes pouvaient également y assister. Dans la Région Ouest, le bilan de la cistka a été le suivant :

Composition sociale du parti bolchevique (%)
1933
1934
ouvriers
72,3
68,6
paysans
17,2
16,4
employés et divers
10,5
15,0

Les principales victimes ont été des ouvriers et des paysans récemment recrutés, incapables d'atteindre le niveau de formation idéologique exigé d'eux; en revanche, le pourcentage de fonctionnaires a augmenté.

"L'assassinat de Kirov, en décembre 1934, déclencha une nouvelle série de purges qui se succédèrent presque sans interruption et concernèrent des cercles de plus en plus étendus, avant de s'achever par le démantèlement virtuel de la direction du Parti". Aussitôt après la mort de Kirov, le Comité central adressa à toutes les organisations communistes une circulaire confidentielle, intitulée "Leçons à tirer des événements liés au meurtre abominable du camarade Kirov": elle invitait à pourchasser, expulser et arrêter tous les anciens sympathisants de Zinoviev, de Kamenev et de Trotsky. Il s'ensuivit une vague de dénonciations arbitraires; on dressa de longues listes de suspects, dont beaucoup allaient bientôt être exclus du Parti.

"Tout au long de l'année 1935, la chasse aux hérétiques s'intensifia". Le 13 mai, le Comité central envoya aux comités de Parti une circulaire secrète ayant pour titre: "Les irrégularités dans l'établissement, la délivrance et le contrôle des cartes du Parti. Mesures portant réglementation en la matière". Les organismes locaux reçurent l'ordre de vérifier fiches et cartes des militants (proverka): en fait, ce texte inaugura une nouvelle "purge". Dans la Région Ouest, les responsables locaux menèrent l'opération de façon désinvolte. C'est pourquoi le 27 juin, une résolution spéciale du Comité central donna l'ordre de procéder rapidement à une seconde vérification des documents du Parti dans la Région Ouest: cette fois, les dirigeants régionaux firent preuve de zèle. Les comptes rendus des réunions dans les Archives de Smolensk "témoignent d'une tension véritablement hystérique, et qui allait en empirant".

Au total, la proverka de 1935 eut des effets négligeables sur l'appareil du Parti. Ses victimes à Smolensk furent des militants affectés aux organismes économiques, aux soviets, à la Justice, ainsi que des étudiants.

L'année 1936 commença par une épuration de plus; le moyen employé fut cette fois l'échange des anciennes cartes du Parti contre les nouvelles. Les autorités se donnaient pour objectif "l'élimination des individus passifs, qui ne justifient pas le noble titre de membre du Parti, et qui sont entrés accidentellement dans nos rangs" (instructions du Comité central, 14 janvier 1936). A Smolensk, les exclusions, peu nombreuses, frappèrent en grande majorité de jeunes ouvriers. L'échange des cartes avait à peine pris fin, lorsque les organisations communistes de la Région Ouest reçurent la lettre du Comité central (26 juillet 1936) qui appelait à une "vigilance révolutionnaire" accrue et préparait le terrain pour le futur procès de Zinoviev et de Kamenev; elle se concluait ainsi : "La qualité fondamentale de tout bolchevik dans les circonstances présentes doit être son aptitude à reconnaître un ennemi du Parti, aussi bien masqué soit-il".

Cette lettre provoqua une nouvelle vague de dénonciations; vers la fin de 1936, un vent de panique et d'hystérie parut souffler sur le Parti, atteignant cette fois les dirigeants de la Région Ouest. Rumjancev et tout le bureau régional furent démis et arrêtés en juin 1937, en liaison avec l'exécution du maréchal Tuxacevskij, annoncée le 10 juin. Malheureusement, les Archives de Smolensk ne contiennent guère de documents postérieurs au milieu de l'année 1937. 

2)  Les thèses de Getty

Cette vision de la période 1933-1937 est contestée par J. A. Getty. D'abord, elle comporte des erreurs sur des points particuliers: les problèmes de dénombrement (ucët) des communistes étaient bien réels et expliquent la proverka de 1935; le blâme prononcé par le Comité central le 27 juin 1935, loin d'encourager les exclusions, déplorait leur nombre trop élevé. Ensuite, l'interprétation de M. Fainsod se heurte à de graves objections:
1) quant aux pertes pour le Parti, les filtrages successifs des adhérents en 1933-1936 furent en fait un decrescendo, en ce sens que chaque opération a exclu moins de communistes que la précédente. En fait, ces "purges" furent plus douces que leurs devancières des années vingt.
2) la plupart des exclusions étaient dues à des infractions non liées à l'idéologie et à la dissidence : violations de la discipline du Parti, vols, abus de position officielle. L'accusation de "passivité" a provoqué davantage de sanctions que les crimes politiques.

Les cistki n'étaient guère des "chasses à l'hérésie" et il est inexact de considérer l'échange (bénin) des cartes du Parti comme la "hache de la purge". Ces cistki ne doivent pas être confondues avec la Grande Terreur (Ezovtchina), bien que Ezov, chef de la police politique en 1936-1938, ait été impliqué dans ces deux événements. Elles avaient des raisons et des objectifs différents, n'étaient pas conduites par les mêmes instances. En fait, les "purges" d'adhérents ont cessé avant le début de la Ezovtchina; les réintégrations (après appel) de communistes exclus ont commencé avant la Terreur, qui ne les a pas interrompues. C'est une erreur de confondre la monotone répétition des filtrages d'adhérents (causés par une mauvaise gestion locale des dossiers) avec une tentative planifiée pour augmenter constamment la Terreur dans le Parti. Les événements politiques des années trente n'étaient pas tous de simples composantes du même crescendo de la Ezovtchina. Il faut distinguer deux processus: la lutte entre le centre (Moscou) et les provinces d'une part, la persécution des "hérétiques" (affaire Rjutin, mise en accusation de Kamenev et Zinoviev après l'assassinat de Kirov, grands procès) d'autre part. Les jalons traditionnels de la Terreur ne semblent pas liés directement aux principaux épisodes du conflit interne à l'appareil: les deux courbes ne coïncident pas. Le XVIIe Congrès du parti bolchevique (janvier-février1934) vit une réconciliation publique avec l'opposition, mais aussi une violente attaque contre les secrétaires régionaux. Le conflit entre Moscou et les dirigeants locaux s'intensifia en 1935 avec la proverka, mais, après la brève répression consécutive au meurtre de Kirov, 1935 fut une année relativement calme pour les ex-"déviationnistes". En 1936, on arrêtait et emprisonnait les opposants, mais les dignitaires régionaux semblaient au faîte de leur pouvoir. Ce n'est qu'en 1937 que les développements jusqu'alors distincts des deux conflits convergèrent dans la Ezovtchina.

Il faut donc redéfinir cette dernière. Il ne s'agit pas de l'écrasement de l'opposition et de l'extermination de la vieille garde révolutionnaire par une bureaucratie pétrifiée, comme l'affirme l'analyse classique, mais plutôt d'une réaction radicale, hystérique même, à la bureaucratie. Les fonctionnaires embusqués dans l'appareil furent détruits d'en haut et d'en bas, dans une vague chaotique de volontarisme et de puritanisme révolutionnaire: lors de la Grande Terreur, Staline a soutenu les "radicaux" (Zdanov, Ezov) partisans d'une mise au pas des responsables locaux.

Essayons maintenant de suivre pas à pas la démonstration de Getty.
1. Qu'est-ce qu'une "purge" ?
Les chercheurs occidentaux ont appliqué le mot "purge" à toutes sortes de phénomènes, des procès politiques et de la terreur policière aux exclusions de communistes sans motif politique: d'où l'usage du terme de "Grandes Purges" (1933-1939). Or, le parti bolchevique définissait la cistka de façon tout à fait spécifique: ce mot désignait uniquement les filtrages périodiques des adhérents. Dans la majorité des cistki, crimes ou déviations politiques ne concernaient qu'une minorité des exclus. Aucune source soviétique ne qualifie la Ezovtchina de "purge"; aucun procès, aucune opération touchant des non-communistes n'ont reçu le nom de cistka.

Dans la plupart des cas, les "purges" semblent avoir été l'aboutissement d'une période de recrutement massif; dès les années vingt, elles devinrent une politique courante et répétée. La première fut le "réenregistrement" des adhérents en 1919, suivie des proverki ou cistki de 1921, 1924, 1925 (cellules de village), 1928 (dans sept régions) et 1929. Sauf en 1919, toutes les opération antérieures à 1933 ont été menées par la Commission centrale de contrôle, indépendante du Comité central : le tableau ci-dessous résume leurs effets :

Pourcentage d'exclus
%
1921
25
1919,1928
10-15
1929
11
1924,1925,1926,1930,1931
<= 5

La cistka de 1929 est la seule pour laquelle nous possédions des informations détaillées sur les raisons de l'exclusion : 1% seulement des sanctions étaient explicitement liées à une activité fractionnelle ou à des manifestations d'opposition, au moment où Staline combattait la "déviation" boukharinienne. Dans la Région Ouest, selon les Archives de Smolensk, le bilan était le suivant :

Chassés du Parti
(en %)
Pour carriérisme
20
Pour passivité
40
Pour alcoolisme
37

Si l'on admet que la "purge" de 1929 était typique des années vingt, il en ressort que ces opérations visaient à libérer le Parti de personnes corrompues, inactives, criminelles, ou ayant une origine de classe "étrangère" ("ci-devant", anciens popes, etc.). Il ne s'agissait pas explicitement de se débarrasser de tous les dissidents idéologiques ou de tous les opposants supposés.

La cistka de 1929 révèle les acteurs importants des événements à venir :
- les dirigeants de Moscou, divisés,
- les leaders locaux, représentant à la fois le Parti et la Commission de contrôle, chargés de réaliser le filtrage des adhérents,
- les militants actifs et les simples adhérents de base.

Par ses objectifs, la "purge" de 1933 prolongeait la tradition des années vingt: il s'agissait principalement d'éliminer les indésirables qui avaient envahi le parti bolchevique depuis 1929, et non de persécuter des membres de l'opposition, dont beaucoup de leaders restaient présents dans le PC. L'accent était mis plus fortement que lors des cistki précédentes sur la lutte contre la bureaucratie, visée par des rubriques telles que: "dégénérés", "hommes à double face", "carriéristes et égoïstes qui sont coupés des masses et négligent les besoins du peuple". Il n'est donc pas surprenant que les cadres locaux aient fait tout leur possible pour résister à la "purge": ils ont réussi à protéger leur appareil et à démontrer leur "vigilance" par des exclusions massives. Au premier janvier 1934, après sept mois de cistka, un tiers des adhérents seulement avaient été examinés; l'opération devait s'achever le premier novembre 1933; en fait, il n'y a été mis fin qu'en décembre 1934.

L'examen du bilan de la "purge" montre que la continuité avec les années vingt l'a emporté. Fin 1933, 17% des 1 149 000 communistes examinés avaient été exclus, mais seulement 2% dans la ville de Smolensk. Les deux tiers des adhérents ainsi sanctionnés étaient entrés dans le Parti depuis 1928, la moitié depuis 1929: il semble donc improbable qu'ils aient été "trotskystes", ou "déviationnistes de droite". Les communistes "passifs" représentaient la plus importante catégorie de victimes de l'épuration (25%), alors que les instructions de Moscou ne les désignaient pas comme une cible de la cistka: les vœux des autorités centrales ont été contrecarrés par les secrétaires locaux du Parti, qui ont frappé de simples adhérents de base pour protéger les fonctionnaires de l'appareil.

La "purge" de 1933 a dû être considérée comme un échec, sauf sur un point : elle a révélé le chaos qui régnait dans les archives du parti bolchevique. Dans les dix régions soumises à la cistka au 1er janvier 1934, il a été découvert 56 500 "âmes mortes", figurant sur les registres, mais décédées, disparues ou fictives: 15 000 dans le Donbass, plus de 3 000 en Biélorussie et en Sibérie occidentale. En 1933-1934, les effectifs ont baissé d'un tiers au total: 17-18% des communistes ont été exclus; les 15% qui manquent à l'appel (soit 500 000 personnes environ) ont quitté volontairement l'organisation ou ont "disparu" à l'insu des autorités locales. Presque la moitié des cartes d'adhérent vérifiées à Leningrad en 1935 étaient fausses ou non valides: nom inventé, date de naissance ou d'entrée au Parti controuvée, absence de tampon officiel. Il était courant que les parents d'un mort utilisent sa carte; beaucoup de cartes vierges étaient volées, parce que les secrétaires les gardaient souvent sur leur bureau dans des pièces non fermées. Des responsables, désireux de montrer leur zèle à recruter, distribuaient généreusement des cartes non renseignées à quiconque en voulait.

La confusion en matière d’ucët était aggravée par la mobilité de la population, liée à l'industrialisation. Il était difficile de savoir qui était membre du Parti, et qui ne l'était pas. Or, dans la société soviétique, "avoir sa carte" donnait droit à un bon travail et à un standing élevé, à des privilèges comme les rations spéciales (nourriture, habillement). L'appartenance au parti bolchevique était pratiquement obligatoire pour accéder à des fonctions de responsabilité ; en outre, jusque vers 1935, elle protégeait de l'arrestation par les autorités civiles.

C'est pourquoi les autorités de Moscou tentèrent de mettre de l'ordre dans les archives: en octobre 1934, elles décidèrent de procéder à un enregistrement général des adhérents, connu sous le nom de proverka. Les archives relevaient de la responsabilité du secrétariat du Comité central (Staline) et du Département des organes dirigeants du Parti (ORPO), présidé dans les années trente par Ezov, assisté de Malenkov. En janvier 1935, le Comité central envoya des représentants en province pour enquêter sur les procédures utilisées afin de sauvegarder les cartes vierges et les dossiers. Mais, malgré des tentatives locales, ce n'est qu'en mai 1935 que Moscou put organiser la vérification des documents au niveau national, par une lettre secrète du Comité central (13 mai) : placée sous l'autorité de l'ORPO, elle devait s'achever au plus tard à la fin de l'été ; elle serait considérée comme achevée quand le Comité central aurait accepté le rapport final. Ce rapport devait expliquer ce que les organisations du Parti avaient fait de toutes les cartes numérotées qui leur avaient été remises.

La proverka était conçue comme une opération de dénombrement des adhérents, rendue nécessaire par un profond chaos dans les archives. Les opposants politiques n'étaient pas visés; l'affaire n'avait aucun rapport avec l'assassinat de Kirov, dont le nom n'était même pas mentionné dans la lettre du 13 mai. Contrairement aux "purges" précédentes, elle n'impliquait ni la Commission centrale de contrôle, ni une instance créée ad hoc ; ce sont les secrétaires locaux du Parti qui procédaient à la vérification. Le 27 juin, le Comité central ordonna à l'Obkom de la Région Ouest de recommencer toute la proverka, le travail ayant été bâclé ; 17 ou 18 autres régions durent également refaire le travail. Les dirigeants de Smolensk n'étaient pas critiqués pour avoir "purgé" trop peu, contrairement à ce que pensait M. Fainsod, mais pour s'être contentés d'un contrôle sommaire et de pure routine des fichiers du Parti. La première vérification de 1935 a échoué, victime de l'inertie bureaucratique.

Après le blâme du 27 juin, les responsables de Smolensk se soucièrent de prouver qu'ils prenaient la proverka au sérieux. Ils avaient de bons motifs d'appréhension, car Moscou encourageait la "critique" et "l'autocritique" visant les secrétaires de région et de district ; ils craignaient que la base n'élargisse la cistka au-delà des limites souhaitables et ne saisisse l'occasion offerte par Moscou pour les dénoncer. C'est ce qui s'est produit, comme le montrent les événements survenus à l'usine N°35 (Smolensk): ils donnent un bon aperçu des relations entre différents niveaux dans le Parti. Ils sont trop complexes pour être résumés ici, mais la leçon générale est claire: le Comité central avait attaqué les leaders régionaux pour bureaucratisme et peu à peu la base s'était jointe à lui: Moscou et les simples adhérents s'associaient contre les dirigeants de niveau moyen. Les communistes disaient ce qu'ils avaient sur le cœur : commencée sur des questions d'enregistrement des adhérents, la vérification devint un exercice de dénonciation, de correction de la bureaucratie et des insuffisances dans le travail du parti bolchevique.

Dans les organisations de Smolensk, la proverka fut officiellement achevée vers le 20 octobre 1935; au niveau national, elle se prolongea jusque fin décembre. Elle avait duré six mois au lieu des deux ou trois prévus. Pour toute l'URSS, le pourcentage d'exclusions atteint environ 9%; parmi les "purges" survenues depuis 1917, c'est l'une des plus douces. La grande majorité des motifs n'était pas d'ordre idéologique: déclarations mensongères au Parti, fausses cartes, détournement de fonds, vol. Les victimes relevaient des mêmes catégories qu'en 1933; la plupart avaient adhéré récemment (1929-1932). Ouvriers et paysans étaient les plus nombreux, mais malgré les efforts des autorités de Smolensk, un certain nombre de cadres locaux ont été chassés: 59 directeurs d'usine ou de sovkhoze, 157 responsables de kolkhoze et 92 fonctionnaires de soviets ruraux, mais seulement 38 membres de l'appareil du Parti. L'idée que les "Grandes Purges" auraient décimé les "vieux bolcheviks" ne semble pas confirmée à Smolensk en 1935.

Le 25 décembre, Ezov annonçait devant le Comité central le commencement d'un nouvel ucët, l'échange des cartes, à mener du 1er février au 1er mai 1936, pour deux raisons :
1) les documents étaient usés et avaient besoin d'être remplacés,
2) l'échange devait réexaminer des cas douteux d'appartenance au Parti (passivité, bas niveau de formation politique, etc.) mis en évidence par la proverka. Ainsi, les communistes blâmés, ou même exclus, pendant la vérification pouvaient être réintégrés s'ils s'amendaient ; le cas inverse pouvait aussi se présenter.

Il est clair que la proverka de 1935 n'avait pas résolu le problème de l'ucët, puisque l'échange des cartes poursuivait le même objectif que la vérification : "instaurer l'ordre, étudier les communistes, sauvegarder les documents du Parti pour exclure toute possibilité de les altérer ou de les recevoir dans des buts mensongers". Les instructions ne parlaient pas de démasquer des ennemis ou des étrangers, mais de se débarrasser d'adhérents "passifs" ou "fortuits".

Contrairement à ce qui était prévu, l'échange a duré toute l'année 1936 ; il est difficile de mesurer ses effets. Il semble que le pourcentage d'exclus ait été relativement faible (environ 2%), soit moins qu'à aucun moment des années vingt. On a surtout chassé des communistes de base, en premier lieu des ouvriers. L'échange de 1936 ne marquait pas une intensification de la "purge" ; ce n'était que la dernière d'une série d'opérations destinées à enregistrer les adhérents et à contrôler le Parti.

Concluons sur la proverka de 1935 et l'ucët de 1936. La première a rapidement sombré du fait de l'inertie bureaucratique ; quand son échec apparut, le Comité central encouragea la critique de l'appareil local par la base. Cet appareil fonctionnait mal et n'obéissait pas très bien aux autorités centrales : Moscou échouait à imposer sa volonté à une machine politique où régnaient confusion, désordre et inertie. La proverka avait ceci de nouveau que le Comité central s'associait aux militants pour combattre la bureaucratisation des cadres intermédiaires.

La chasse aux "ennemis du peuple"

La vague de terreur politique chaotique de 1937 (Ezovtchina) s'explique selon Getty par la convergence de deux phénomènes distincts :
(1) la guerre froide entre Moscou et les provinces, que nous venons d'examiner,
(2) la chasse aux "ennemis du peuple", qu'il faut maintenant analyser.

La question de l'opposition politique demeura latente pendant l'année qui suivit l'assassinat de Kirov: les documents sur la proverka de 1935 ne se référaient qu'indirectement à ce meurtre, et pendant l'échange de 1936 les "ennemis" n'avaient pas du tout été mentionnés. Mais, vers le milieu de 1936, Staline décida de relancer l'affaire Kirov. Le 29 juillet, une lettre secrète du Comité central affirmait que Zinoviev et Kamenev avaient conspiré avec Trotsky dès 1932 : les comploteurs avaient tué Kirov. Cette circulaire fut suivie d'une série de procès spectaculaires et d'une campagne de persécution qui détruisit physiquement les anciens opposants. Cette nouvelle attaque ne menaçait pas directement les secrétaires locaux du Parti, dont aucun ne figurait parmi les accusés du procès d'août 1936, où Zinoviev et Kamenev ont "avoué" avoir organisé l'assassinat de Kirov. Mais l'épithète "trotskyste" entrait maintenant dans l'usage courant comme une désignation universelle pour la pire sorte d'ennemi, susceptible d'être utilisée par n'importe qui contre n'importe qui : cette innovation allait se révéler désastreuse pour les responsables locaux.

Fin septembre 1936, Ezov fut nommé à la tête du NKVD. Pendant l'automne, la police politique concentra ses efforts sur l'arrestation des restes de l'opposition "trotskyste": lors du 2e " procès de Moscou " (janvier 1937), Piatakov et Radek furent accusés de sabotage industriel. C'était suggérer que les ennemis "trotskystes" s'étaient infiltrés dans la bureaucratie économique. Piatakov était l'adjoint d'Ordzonikidze, commissaire à l'Industrie lourde, qui était un "modéré" en matière d'objectifs de croissance de la production. Ezov entra en conflit avec Ordzonikidze, qui protégeait directeurs d'usine et ingénieurs contre la répression : il fut soutenu par Molotov, qui à l'automne 1936 "secoua" les chefs des commissariats économiques.

Fin 1936, Staline était décidé à laisser les mains libres aux "radicaux" partisans du harcèlement des spécialistes: "modéré" en 1934, il passe peu à peu dans le camp opposé au cours des deux années qui suivent. Peu après l'exécution de Piatakov, Ordzonikidze se suicide: sans leur protecteur, fonctionnaires, planificateurs, etc. étaient exposés à un assaut sans merci du NKVD.

Le plénum du Comité central en février 1937 montre que les forces antibureaucratiques "radicales" l'ont emporté à Moscou. Molotov appelle à une critique accrue des leaders de l'industrie par leurs subordonnés; il condamne l'administration de l'industrie lourde, où se sont glissés des "saboteurs". Staline ratifie publiquement la "vigilance contre les ennemis", contribuant à accroître les pouvoirs et l'autorité du NKVD. Cependant, il n'appelle pas à une "purge" généralisée de l'appareil du Parti, mais à des réformes. La résolution adoptée exige l'abolition immédiate de la cooptation et du vote par liste; elle appelle à respecter le secret du suffrage et les dates des élections. Il s'agit de déraciner le pouvoir des notables locaux, en associant contrôle "par en haut" et "par en bas", mais non de les exterminer physiquement. Moscou voulait utiliser le fort ressentiment de la base contre les fonctionnaires locaux pour forcer ces derniers à obéir. Encouragés par le sommet, les militants, et même des adhérents d'ordinaire passifs, prennent la parole et dénoncent la bureaucratie. D'authentiques élections se tiennent dans le parti bolchevique en avril 1937 (scrutin secret, pluralité de candidatures librement discutées), malgré des tentatives de sabotage par les autorités locales. Plus de la moitié (55%) des comités de parti ont été démis, mais il semble que les changements de secrétaires n'aient touché que le niveau du district, et au-dessous ; aucun comité de ville ou de région n'a été chassé par les électeurs. A Smolensk, Rumjancev et son entourage semblent avoir été facilement réélus. Tout ce processus électoral est sans rapport avec les activités de la police ; les meetings évoquent peu les "activités ennemies".

Le dernier chapitre de la lutte entre Moscou et les responsables locaux commence fin mai-début juin 1937, lors des conférences régionales du Parti. Le Comité central envoya des émissaires, mais la grande majorité des dirigeants réussirent, comme Rumjancev, à garder leurs positions de pouvoir. Cependant la campagne antibureaucratique gagnait du terrain.

Le 12 juin 1937, la Pravda annonce l'exécution de Tuxacevskij; le général Uborevic, membre du bureau du comité de la Région Ouest, est arrêté. Kaganovic vient à Smolensk, où Rumjancev est qualifié de "saboteur": un plénum extraordinaire de l'Obkom de l'Ouest entérine l'arrestation de Rumjancev et de ses associés, en raison de leurs liens avec Uborevic. C'est la première fois que la formule "ennemi du peuple" est appliquée à des secrétaires régionaux du Parti.

L'élimination du cercle de Rumjancev constitue un exemple typique de la Ezovtchina. Les dirigeants du Parti n'étaient plus critiqués seulement pour leur comportement bureaucratique, mais pour "sabotage" et "trahison": nombre d'entre eux furent emprisonnés et/ou fusillés. Le coup porté à Rumjancev est venu "d'en haut", mais le Comité central s'est appuyé sur les simples militants: la mise en accusation des cadres "par en bas" et la chasse aux ennemis politiques, au départ distincts, ont fusionné en une Terreur chaotique, qui a balayé le parti communiste.

C'est à l'été et au début de l'automne 1937 que les arrestations de leaders provinciaux furent les plus nombreuses. Elles se déroulèrent partout comme à Smolensk: un émissaire de Moscou destituait les dirigeants en place. Etaient particulièrement exposés les anciens membres de l'opposition et les fonctionnaires chargés de gérer l'économie. La Ezovtchina différait des "purges" de 1933-1936, car les cadres étaient beaucoup plus menacés que les adhérents de base. Les "vieux bolcheviks" de la génération de Staline ne constituaient pas une cible spécifique. En 1937-1938, le pourcentage d'exclusions fut inférieur à ce qu'il avait été en 1929, 1933 et 1935.

La Ezovtchina fut marquée par le chaos et la confusion: les permanents du Parti tentèrent de se protéger contre le soupçon en dénonçant d'autres personnes. La Terreur manquait de coordination: inégale selon les lieux, elle était ignorée ou purement formelle dans certaines organisations de la Région Ouest. Sauvage, elle a pris une grande ampleur, mais n'avait rien d'efficace, de planifié ou de contrôlé: confusion et gâchis régnaient. Les autorités la menaient au jour le jour, dans l'indécision : la question de savoir qui on devait arrêter n'était pas claire. Il était possible d'échapper au NKVD simplement en changeant de domicile.

La violence était pour une bonne part spontanée. Moscou fit de vaines tentatives pour contenir le chaos et lança des mises en garde contre les excès. La Pravda expliqua que la critique des responsables locaux allait parfois trop loin, nuisant à la production et à la discipline du travail : ainsi dans le Donbass, où l'on persécutait les cadres. Staline dut défendre les techniciens et les gestionnaires de l'économie. Des déclarations de décembre 1937-janvier 1938 suggèrent que les autorités de Moscou essayèrent de limiter la répression menée par des secrétaires du Parti paniqués contre de simples adhérents, qui servaient de boucs émissaires et recevaient les coups destinés en principe aux cadres.

Bien qu'il y ait encore eu des arrestations en 1939, les opération de police avaient pour l'essentiel pris fin. Au XVIIIe Congrès du parti bolchevique (mars 1939), Staline expliqua qu'il n'était plus besoin de recourir aux "purges" massives. Jdanov annonça que cette pratique ne figurerait plus dans les statuts du PC, où elle avait été introduite en 1934.

Quel est le bilan final ? En fait, rien n'avait réussi à rendre le Parti plus obéissant, plus efficace ou à changer les modèles de pouvoir aux divers niveaux de l'appareil territorial. La médiocre exécution des décisions de Moscou dans les provinces (ou le refus de s'y conformer) restait un mal nécessaire. Les patrons locaux jouissaient d'une relative autonomie, d'une capacité de patronage et échappaient à un contrôle étroit "d'en haut" ou "d'en bas". Si le Parti voulait rester au pouvoir, gouverner et moderniser un pays aussi vaste que l'URSS, il devait faire de chacun de ses représentants locaux un autocrate, mais il devenait alors plus difficile d'obtenir que ces satrapes obéissent. Cette configuration décourageait la participation effective de la base dans les prises de décision ou les contrôles au niveau local. La responsabilité effective des dirigeants "devant les masses" s'était révélée hasardeuse pour le régime.

La Ezovtchina détruisit le peu de discipline et d'ordre qui existaient dans le parti bolchevique: répression et chaos frappèrent à tous les niveaux. Les militants se dressèrent les uns contre les autres. Les politiciens de Moscou, dont Staline, avaient beaucoup de mal à canaliser les campagnes qu'ils avaient lancées, à contenir les forces qu'ils avaient libérées. L'incapacité de Moscou à se faire obéir est bien illustrée par l'attitude des fonctionnaires locaux, qui persistaient à exclure des communistes "passifs" en dépit d'ordres contraires, répétés entre 1935 et 1939.

En 1937-1938, Staline fit des efforts pour endiguer le "radicalisme". Sa responsabilité dans la Terreur ne peut être mise en doute: il a ratifié la destruction de l'opposition. Mais les sources, limitées, suggèrent que Staline, comme Mao plus tard, lançait des campagnes politiques plus facilement qu'il ne les contrôlait.

J. A. Getty débouche ainsi sur deux conclusions :
1) le gouvernement soviétique était dictatorial, mais non totalitaire,
2) le parti bolchevique était en proie à des conflits entre factions, entre dirigeants et entre niveaux hiérarchiques dans l'appareil.

3) Les critiques adressées à Getty.

La thèse de Getty a scandalisé nombre de soviétologues et, faute de trouver un éditeur aux Etats-Unis, il a dû la publier en Grande-Bretagne. En 1986, R. Conquest, auteur de La Grande Terreur, en a écrit un compte rendu fort critique. Tout en reconnaissant les mérites de l'ouvrage, et en concédant qu'au départ la cistka n'était pas synonyme de Terreur, il défend ses conceptions personnelles, attaquées par Getty. C'est "l'instauration de l'autocratie stalinienne et la Terreur qui constituent le phénomène majeur de la période et les historiens ne doivent pas accorder une place exagérée aux exclusions de communistes en 1933-1937 ; et de reprocher à son adversaire de placer au centre de son tableau de "petits sujets d'administration" et des "conflits économiques rationnels". Quant aux interprétations traditionnelles de cette époque, elles ne doivent rien à l'esprit de guerre froide ou au maccarthysme, comme en témoignent les écrits du communiste dissident R. Medvedev ou de S. Cohen, actif partisan de la détente entre l'URSS et les Etats-Unis. Distinguer des "modérés" et des "radicaux" parmi les dirigeants soviétiques ne présente guère d'intérêt, dans la mesure où la répression n'a épargné ni les uns ni les autres. Quoi qu'en dise Getty, Kirov était bien en conflit avec Staline, et il a été assassiné sur ordre de ce dernier ; de même, il est établi de façon certaine que le "complot" de Tuxacevskij était mythique et que l'affaire a été montée de toutes pièces : la tentative de Getty pour suggérer le contraire n'est guère convaincante. En outre, pendant la Grande Terreur, Staline n'a pas fait exécuter "des milliers" de personnes, mais "des centaines de milliers". Cependant, la critique la plus intéressante porte sur les sources privilégiées et leur utilisation : Getty a largement mis à contribution les Archives de Smolensk, mais ignore les données publiées sur l'Ukraine qui donnent un tableau des purges assez différent. Il récuse les témoignages d'opposants à Staline, en particulier les récits de fonctionnaires soviétiques réfugiés en Occident, parce qu'ils sont "de deuxième ou troisième main" et reposent sur des ouï-dire : pour R. Conquest, au contraire, ces sources, à condition d'être traitées avec précaution, sont en général les seules susceptibles de fournir des informations sur les grandes décisions politiques. Orlov, par exemple, n'a séjourné que quelques jours en URSS après 1936, mais il avait d'étroits contacts avec des collègues qui connaissaient les secrets de la police politique. A se limiter aux documents soviétiques officiels, l'historien court de gros risques : ils sont souvent falsifiés et passent sous silence un événement aussi important que la famine de 1933, qui fit des millions de morts. Au total, ce qui manque à Getty, c'est avant tout "le sens d'un despotisme exotique et primitif, ou de l'ambiance d'une étrange secte millénariste".

Qu'en est-il de ce débat depuis que les archives soviétiques sont ouvertes? L'historien russe Oleg Xlevnjuk a contesté les vues de Getty sur un point essentiel: les rapports entre le pouvoir central et les autorités locales. La présence à Moscou de documents importants sur la Grande Terreur au Turkménistan lui a permis de tester les hypothèses de Getty sur un exemple précis. Faute de place, il est impossible d'exposer ici le détail de son argumentation: le lecteur intéressé se reportera à son article. Résumons ses principales conclusions :
1) le cas du Turkménistan montre que la répression de 1937-1938 a été planifiée par Moscou,
2) les dirigeants locaux faisaient du zèle : ils exécutaient ou emprisonnaient davantage de gens que ne l'exigeait le Bureau politique. Mais ces initiatives ne signifient pas que le pouvoir central perdait le contrôle de la Terreur : en fait, le "dépassement des plans" entrait dans les calculs de Moscou et constituait une condition nécessaire des "succès" de la répression. Le zèle de la police politique a été constamment encouragé "d'en haut",
3) le commissariat turkmène de l'Intérieur préférait passer sous silence ses initiatives, de sorte que les chiffres établis sous Khrouchtchev - 681 692 personnes fusillées en 1937-1938 - sont inférieurs à la réalité.

Il faudrait donc abandonner l'interprétation "révisionniste" de la Grande Terreur, du moins si l'on accepte le raisonnement de Xlevnjuk. Mais il est impossible de généraliser à partir du seul exemple turkmène: les recherches doivent donc se poursuivre.

4)  Bibliographie complémentaire

G. T. Rittersporn Simplifications staliniennes et complications soviétiques. Tensions sociales et conflits politiques en URSS 1933-1953. Paris, Editions de Archives Contemporaines, 1988.

J. A. Getty, R. T. Manning Stalinist Terror. New Perspectives, Cambridge UP, 1993.

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