La Grande terreur de 37-38: une dimension nationale
http://fr.rian.ru/analysis/20070816/71821025.html
Agence russe d'information internationale, 16/ 08/ 2007
Par Guennadi Bordiougov, membre du Conseil d'experts de RIA Novosti
Il y a 70 ans, le 5 août 1937, des répressions massives furent lancées en URSS afin de venir définitivement à bout des "ennemis intérieurs", c'est-à-dire d'effectuer un nettoyage social préventif avant la guerre. Il s'agit d'une série d'opérations effectuées en 1937-1938 désignées plus tard sous le nom de Grande terreur. Ces actions comportaient trois dimensions.
C'est la purge politique, autrement dit, la "révolution des cadres", lancée dès l'automne 1936, qui avait eu le plus grand retentissement. Des gestionnaires et des militants du parti, des militaires, des écrivains et des scientifiques, qui constituaient l'élite soviétique, dont les représentants se retrouvèrent sur le banc des accusés au cours des célèbres procès de Moscou, furent les premières victimes de la répression.
La deuxième dimension de la terreur, la principale, est rattachée aujourd'hui à l'opération de lutte contre les koulaks effectuée d'après l'ordre N°00447 donné le 30 juillet 1937 par le NKVD (Commissariat du Peuple à l'Intérieur) et approuvé le 31 juillet par le Bureau politique du Comité central du VKP(b) (le PC d'alors, ndlr.). Cette "condamnation à mort" détermina les groupes visés par la terreur et leurs listes. Parmi les groupes traditionnels du système "ennemi" (anciens koulaks, membres de partis antisoviétiques, membres de formations insurrectionnelles, fascistes et d'espions, ecclésiastiques, etc.), il y avait un nouveau contingent de condamnés à la répression: les criminels de droit commun (bandits, voleurs, contrebandiers, escrocs, etc.). C'est ainsi que les dirigeants politiques, d'une part, avaient criminalisé la spontanéité sociale, l'insoumission et, de l'autre, politisé les crimes ordinaires, en les qualifiant d'opposition au régime soviétique. L'ordre précisait les condamnations (la peine de mort pour une première catégorie, 8 à 10 années de camp ou de prison pour la seconde) ainsi que des quotas de répression dans les régions, les territoires et les républiques de l'URSS. Cet ordre monstrueux fut appliqué à l'égard de 767'397 personnes, dont 386'798 furent fusillées (données de M. Iansen et N. Petrov).
La troisième dimension de la terreur, la moins étudiée, concernait la suppression, entre février et la mi-avril (en fait, jusqu'à novembre) 1938, des "contingents contre-révolutionnaires nationaux". D'abord, ces répressions furent à l'ombre de l'opération principale (lutte contre les koulaks). Mais, parallèlement, l'opération "allemande" commença fin juillet 1937 (ordre N°00439 du NKVD). Elle fut suivie de l'élimination, en août, des "groupes d'espionnage et de sabotage polonais" (ordre N°00485) et, en septembre, des travailleurs, pour la plupart russes, revenus en Russie de Harbin où ils avaient participé à la construction du chemin de fer de Chine orientale et qui furent qualifiés d'espions japonais" (ordre N°00593). La déportation massive de toute la population coréenne de l'Extrême-Orient au Kazakhstan et en Ouzbékistan fut la plus grande opération de ce genre. Ces quatre actions étaient rattachées aux "principaux adversaires" de l'URSS: l'Allemagne, la Pologne et le Japon, ce qui servit de prétexte aux répressions, dues, selon la version du NKVD et du Comité central, à l'intensification de l'activité des organes de renseignement des pays en question, avant tout dans les régions frontalières et dans d'autres comportant des entreprises militaires, et à leur passage à des actes de sabotage et à l'insurrection.
En 1938, les répressions frappèrent de larges cercles d'Afghans, d'Estoniens, de Lettons, de Finlandais, de Grecs, d'Iraniens, de Chinois, de Roumains et, enfin, de Bulgares et de Macédoniens qui résidaient sur le territoire de l'URSS. 335'513 personnes (dont plus de 73% furent fusillées) furent condamnées conformément aux ordres "nationaux" du NKVD pour "espionnage et activités de sabotage au profit des Etats étrangers".
L'action principale de la grande terreur (ordre N°00447) avait également une dimension nationale. Elle suscite régulièrement aussi bien une polémique compréhensible que des spéculations politiques insensées. Par exemple, les historiens citent souvent le Commissaire ukrainien du Peuple à l'Intérieur Alexandre Ouspenski. Selon lui, tous les Polonais et les Allemands qui résidaient alors sur le territoire de la République socialiste soviétique d'Ukraine étaient "des espions et des saboteurs", et 75 à 80% des Ukrainiens étaient des "nationalistes bourgeois". En Géorgie, la lutte contre les "éléments nationalistes contre-révolutionnaires" fut dirigée par le Commissaire du Peuple Lavrenti Beria, au Tatarstan, par Vladimir Mikhaïlov, chef de Département du NKVD. Le Turkménistan fut préoccupé par l'activité des forces nationalistes armées (anciens basmatchis, membres du mouvement contre-révolutionnaire pendant la guerre civile en Asie centrale, et représentants du clergé musulman en exil) qui avaient pour but de créer un "Etat turco-tatar". Les partis communistes des républiques réclamaient un accroissement des quotas d'exécutions, y compris au cours des "opérations nationales".
Cependant, à présent, les répressions lancées contre les "nationalistes" sont souvent rattachées au régime non pas stalinien, mais juif ou russe. Pour la première fois, cette substitution fut effectuée par les nazis qui essayèrent, après leur défaite dans la bataille de Stalingrad, de mettre l'accent sur le caractère ethnique de la grande terreur, en tentant de former des unités ethniques. Ensuite, la carte ethnique de la terreur fut jouée par divers milieux d'émigrés. Bref, le sens de la terrible tragédie du XXe siècle fut altéré. De nos jours, les victimes des répressions sont employées de façon pragmatique dans telles ou telles situations politiques ou au cours des campagnes électorales. Tôt ou tard, comprenant que ces jeux dangereux avec la mémoire conduisent dans une impasse, la société analysera à nouveau ces problèmes douloureux en vue de prévenir de nouvelles catastrophes. En tout cas, la question de savoir pourquoi des dizaines de milliers de citoyens de l'URSS avaient dénoncé de leur propre gré leurs collègues, leurs voisins et même leurs proches et pourquoi certains tchékistes s'étaient sacrifiés en sauvant des gens inconnus et en bloquant ces dénonciations n'a rien à voir avec leur appartenance ethnique. Sans répondre honnêtement à cette question, on ne peut garantir que de nouvelles cruautés n'auront pas lieu.
(Guennadi Bordiougov est chef des projets scientifiques de l'Association d'étude de la société russe).