Miami Vice + Cuba
Un article inédit de Maurice Lemoine du Monde diplomatique qui met son objectivité au service du régime cubain
Date?
http://www.monde-diplomatique.fr/cahier/ameriquelatine/cuba
Le 1er janvier 1959, à 2 h 40 précises du matin, un appareil militaire décolle de La Havane. Fulgencio Batista, maître de Cuba, quitte précipitamment sa propriété . Il met le cap sur une ville nommée Miami. Huit jours plus tard, Fidel Castro entre triomphalement dans la capitale cubaine. Hommes politiques, militaires et autres sbires de l'appareil répressif, élite financière, propriétaires fonciers et toute une faune liée aux jeux de hasard, à la drogue et à la prostitution suivent le dictateur en Floride. La CIA les accueille avec une chaleur qui n'a rien à envier au climat. De ce pacte initial naît le combat sans merci - qui dure encore - contre la révolution cubaine. En vertu d'un Programme d'action secrète approuvé le 17 mars 1960, le président Dwight Eisenhower autorise l'emploi de militaires américains pour l'entraînement des anti-castristes, en vue d'un débarquement destiné à renverser Fidel Castro. Informé des préparatifs en cours en novembre 1960 par Allen Dulles, directeur de la CIA, le président nouvellement élu, John F. Kennedy, insiste pour que la participation américaine soit la moins visible possible. Il n'en donne pas moins le feu vert à l'opération. Dans ses bases de départ, l'une au Guatemala (débarrassé de son gouvernement démocratique en 1954, grâce à une invasion mercenaire commanditée par la CIA), l'autre au Nicaragua (sous le joug de la dynastie Somoza), une brigade forte de 1 300 hommes se prépare à mener le combat pour la démocratie . Une quarantaine de pilotes cubains rameutés aux Etats-Unis, aidés par d'autres pilotes cubains blonds aux yeux bleus qui ne parlent pas un mot d'espagnol, jettent leurs C-46, C-54 et autres B-26 Invader dépourvus d'immatriculation en direction de l'île pour préparer les opérations de débarquement. Celles-ci commencent le 17 avril 1961. Hélas pour eux, les brillants analystes de la CIA ont sous-estimé les barbudos de la Sierra Maestra, la fierté des pilotes de l'aviation cubaine, l'ingéniosité de leurs mécaniciens, la fougue des miliciens, l'immense popularité dont jouit, dans l'île, la révolution. Deux jours plus tard, le 19 avril, sur les 1300 hommes jetés dans la Baie des Cochons (proche du village de Girón), une centaine ont été tués au combat, 1179 ont été faits prisonniers. Vingt-six seulement parviennent à s'échapper par la mer, pour être récupérés par l'US Navy. Chacun aux Etats-Unis cherche à oublier le plus vite possible cette terrible humiliation - le plus grand fiasco de l'histoire de la CIA. Chacun, sauf les fondamentalistes de l'anticastrisme qui, pendant quarante ans, vont forger le féroce visage de l'exil cubain. Car ce sont effectivement les mêmes qu'on a retrouvé en l'an 2000, donnant le ton lors de l'odieuse prise d'otage qui a eu pour décor Miami et pour victime un enfant.
Les survoltés de Little Havana
Le 23 novembre 1999, la petite embarcation dans laquelle 14 Cubains - dont Elian Gonzalez, six ans, sa mère et son beau-père - fuient Cuba et tentent de gagner la Floride fait naufrage. Sauvé par des pêcheurs après avoir flotté à la dérive sur une chambre à air, Elian est empoigné comme un trophée politique par son grand-oncle, exilé, qui le recueille et refuse de le rendre à son père cubain. Un père qui jouit de l'autorité parentale, comme en conviendrait, n'importe où dans le monde, n'importe quelle juridiction. Alors que le Service d'immigration et de naturalisation américain (INS) se prononce pour cette mesure de simple humanité, et bien que la ministre de la Justice Janet Reino et le président Clinton l'appuient, on tergiverse. Si Elián González était un enfant haïtien, dominicain ou mexicain, il serait immédiatement rapatrié. Seulement, organisé par les survoltés de Little Havana, un cirque médiatico-politique instrumentalise de la manière la plus cynique la tragédie vécue par le gamin : Cuba est un pays soumis à un régime totalitaire où les pouvoirs parentaux sont inféodés à la toute puissance de l'appareil politique et où l'éducation des enfants est qualifiable d'endoctrinement. Endoctrinement pour endoctrinement, c'est un Elian clairement manipulé que l'on peut voir et entendre - Papa, je ne veux pas aller à Cuba ! - sur un film vidéo réalisé par sa famille cubano-américaine et retransmise toute honte bue par la chaîne de télévision ABC. Au mépris de toute déontologie, cette même station avait précédemment et complaisamment diffusé pendant cinq jours une interview de l'enfant réalisée par sa présentatrice vedette Diane Sawyer. Mais qui se soucie, chez ses protecteurs autoproclammés, du sort du petit Elian ? Il est jeté en pâture au siège permanent de la presse nationale et internationale, et même aux cars de touristes qui en ont fait une attraction. Seule intéresse l'opération de basse politique que la conjoncture permet de mener contre le régime de Fidel Castro. Il faudra finalement, le 3 mai, une opération menée au fusil d'assaut par les agents fédéraux pour récupérer l'enfant et le rendre à son père, arrivé le 6 avril aux Etats-Unis. L'un et l'autre ne pourront cependant regagner Cuba avant le 28 juin 2000 et l'épuisement des recours déposés par sa famille cubano-américaine pour obtenir que ce gamin (six ans !) puisse demander lui-même l'asile politique aux Etats-Unis. Il ne saurait être question ici de jeter l'anathème sur tout l'exil cubain. Aux premiers transfuges - très majoritairement Blancs - auxquels le racisme, les préjugés de classe et le conformisme moral tenaient lieu d'idéal, s'en sont ajoutés bien d'autres. Entre 1959 et 1973, quelque 600 000 ressortissants de l'île ont quitté leur pays. Communauté privilégiée : les autorités américaines reconnaissaient à tout Cubain le statut de réfugié politique (les latinos fuyant des dictatures pro-américaines qui firent, dans leur ensemble, des dizaines de milliers de victimes - des centaines de milliers dans le cas des conflits centraméricains - n'eurent pas la même chance). Deux exodes massifs, en 1980 (125 000 personnes) et 1994, agitèrent par la suite le bras de mer séparant Cuba de la Floride. Exilées tant pour des raisons politiques qu'économiques, toutes les couches sociales - agriculteurs, paysans, ouvriers, artisans - sont désormais représentées dans une diaspora d'au moins un million de personnes. Et, ces dernières années, une nouvelle génération de Cubains-Américains a fait son apparition. Alors que les secteurs extrémistes perdent le monopole de la parole, une série d'organisations plaident pour un dialogue avec La Havane. Par ailleurs, et ce n'est pas là le moindre paradoxe de la situation, l'argent envoyé par la communauté cubano-américaine constitue la deuxième source de rentrées de devises de l'île. Seul cet apport permet à de nombreuses familles cubaines de survivre, dans une économie en pleine reconversion. Il n'est pas ici dans notre propos d'analyser la politique d'un régime cubain qui, à bien des égards, mérite de sérieux questionnements. Toutefois, puisque, en arrière-fond, c'est bien de Cuba dont il s'agit, l'essentiel, en quelques mots, peut être dit. La résistance du peuple cubain en faveur de sa souveraineté nationale et de sa révolution s'est gagné un fort respect dans le monde entier. Progrès de la santé, de l'éducation, de la formation technique et scientifique, spectaculaires avancées en termes de justice sociale, la révolution n'a pas à rougir de ses résultats. Quiconque connaît l'Amérique latine sait bien, en la matière, à quel point les régimes dits démocratiques ont failli. La phraséologie employée à satiété sur les droits de l'homme à Cuba est trop souvent éminemment suspecte. Après tout, ce n'est pas à Cuba mais au Brésil, qu'on a, ces vingt dernières années, assassiné 1 500 paysans. Pas à Cuba, mais au Chiapas, que des groupes paramilitaires ont fait 600 victimes. Pas à Cuba mais en Equateur que la population se soulève. Pas à Cuba mais en Bolivie que la malnutrition accable la population. Pas à Cuba mais aux... Etats-Unis que 33 millions d'habitants ne disposent pas de protection sociale. Cela étant, le socialisme caraïbe a dû affronter une double crise simultanée. L'une, conjoncturelle et fondamentalement économique, liée à la chute du camp socialiste. L'autre, structurelle, du fait d'une congélation du régime. En cette période de transition incertaine, marquée par une chute du niveau de vie et l'accroissement des différences sociales, et sous prétexte de légitime défense face à l'agression américaine, les espaces de débat politique et idéologique sont fermés, la liberté d'expression plus que restreinte, les comportements anticonformistes bannis. Détentions préventives, jugements pour crimes - propagande ennemie , outrage aux autorités -, voire au nom d'une dangerosité mal définie, marquent le raidissement d'un régime qui refuse toute ouverture. Les tours de vis qui se succèdent touchent désormais non des contre-révolutionnaires mais une société civile aspirant à plus d'autonomie, des Cubains qui ne marquent aucune réticence à évoquer le rôle historique et les acquis de la révolution, des intellectuels critiques mais non dissidents. Alors qu'ils n'aspirent qu'à un changement, fut-il contrôlé, mais accusés d'être à la solde des Etats-Unis, beaucoup se résignent au conformisme, d'autres optent pour l'autocensure, certains choisissent de quitter le pays.
Un dispositif de guerre
Pour autant, nul ne peut esquiver la responsabilité historique de Washington en général, et de Miami en particulier, dans les raidissements successifs d'un régime qui n'a bénéficié, depuis son arrivée au pouvoir, d'aucun moment de répit. Dès l'aube de 1961, la Maison Blanche décrétait un embargo presque total sur le commerce avec l'île. Le Projet Cuba, avec sa liste de trente-deux missions de guerre secrète à exécuter par les agents de l'Opération Mangouste, fut présenté le 18 janvier 1962 aux plus hautes autorités des Etats-Unis. John F. Kennedy laissera la CIA monter des opérations d'assassinat de Fidel Castro, y compris en lien avec le syndicat du jeu (la mafia), furieux contre une révolution qui, avec la fermeture des casinos et des bordels, lui a fait perdre des centaines de millions de dollars par an. Les agressions de toutes sortes seront permanentes. Actions de guerre et actes de terrorisme culmineront avec le sabotage d'un DC-8 de la compagnie aérienne cubaine en 1976. Au cur de ce dispositif de guerre, le fondamentalisme anticastriste. Ouvertement présente dans la Baie des Cochons, à peine cachée dans l'ombre lors des explosions de bombes dans sept hôtels de La Havane en 1997, l'opposition cubaine s'est structurée en un véritable lobby. Organisée autour de la Fondation nationale cubano-américaine, créée en 1981 avec l'aide du président Reagan, dirigée par l'homme d'affaires Jorge Mas Canosa, sa sale besogne n'a d'ailleurs pas affectée que Cuba. On la retrouve, liée aux gouvernements les plus réactionnaires du continent. On la retrouve, intermédiaire dans le trafic de cocaïne qui, depuis la Bolivie sous dictature militaire, alimente la contra nicaraguayenne (c'est d'ailleurs la mafia cubaine qui, avant d'être déplacée par les Colombiens à la fin des années 70, assurait, depuis Miami, l'entrée de la drogue aux Etats-Unis). On la retrouve encore liée aux différentes contre-insurrections, dans les pays d'Amérique latine dont le système social où les tentatives de changement n'ont pas l'heur de plaire aux Etats-Unis. Ayant cumulé fortune et influence tant au Congrès qu'à la Maison Blanche, enfant chéri des républicains, l'exil radical de Miami a été l'architecte de la politique nord-américaine face à Cuba. Tant la loi Toricelli, qui en 1992 renforce le blocus, que la loi Helms-Burton, qui en 1996 l'internationalise, portent la marque des millions de dollars versés à de nombreux hommes politiques américains. Et de la complaisance plus qu'intéressée de ces derniers : quatrième Etat des Etats-Unis par la population, la Floride est un enjeu essentiel dans la course à la Maison Blanche. Il est pourtant difficile de croire, après la chute du mur de Berlin, que La Havane représente une quelconque menace pour qui que ce soit. D'ailleurs, le Pentagone lui-même a officiellement déclaré en mai 1998 que Cuba ne constituait plus un danger pour les Etats-Unis. Ceux-ci ont levé l'embargo sur le Vietnam - où sont morts 58 000 de leurs soldats - en 1994 et accordent la clause de la nation la plus favorisée à la Chine ! Mais prétendent toujours être un acteur interne à Cuba. Or, nul ne peut demander à La Havane une ouverture sauvage, un reniement de ce qui a fait son histoire et qui la transformerait en appendice de Miami. Une politique de détente et d'ouverture aurait beaucoup plus d'effets pour une évolution positive de l'île que la haineuse confrontation mise en uvre depuis quarante ans. Il n'a échappé à personne, sauf aux aveugles professionnels, qu'à partir de 1975 et la présence d'un James Carter plus ouvert au dialogue à la Maison Blanche, les opposants cubains emprisonnés furent libérés par milliers. En janvier 1999, une série de mesures avait facilité l'envoi d'argent aux Cubains depuis les Etats-Unis, l'octroi de licences en matière de médicaments et de nourriture, de nouveaux vols directs depuis New York et Los Angeles. Un match de base-ball a eu lieu à Cuba et aux Etats-Unis entre les Baltimore Orioles et l'équipe nationale cubaine. Il n'a pas fallu attendre longtemps pour que les intégristes de Miami et leurs relais politiques américains, hostiles à tout desserrement de l'étau qui étouffe l'île, se manifestent. L'affaire Elian leur en procura l'occasion. Une fois de plus, ils ont jeté dans la bataille d'énormes moyens. Mais cette fois, ils ont perdu. Et se sont aliéné l'opinion d'une majorité d'Américains, écurés par tant d'impudence. Le prochain président des Etats-Unis saura-t-il tirer la leçon de ces évolutions ?