Thérèse Obrecht, l'après-Castro, on l'attend toujours
Thérèse Obrecht, une journaliste au regard perspicace, car en 2010 Fidel Castro est toujours là, et le tandem Fidel et Raoul tient toujours Cuba bien en mains. Quant à l'après-Castro, on l'attend toujours! Mais cet article démasque les manoeuvres incessantes pour étouffer la révolte, comme le Prijet Varela, le triste sort des prisonniers politiques, et autres
La salsa a un goût amer
Après 47 ans de solitude, l'île se retrouve face à l'après-Castro. Dans cet automne du patriarche, la vie des Cubains ressemble de plus en plus à une fiction. D'un côté, il y a la réalité; de l'autre, le mensonge officiel, raconte Thérèse Obrecht.
L'Hebdo; 10.08.2006
http://www.hebdo.ch/la_salsa_a_un_goucirct_amer_23555_.html
Après 47 ans de solitude, l'île se retrouve face à l'après-Castro. Dans cet automne du patriarche, la vie des Cubains ressemble de plus en plus à une fiction. D'un côté, il y a la réalité; de l'autre, le mensonge officiel, raconte Thérèse Obrecht.
Cuba est un trou dans le temps, disait Wim Wenders, grand promoteur du Buena Vista Social Club. La lancinante attente, plombant le quotidien de 11 millions de citoyens, aurait-elle pris fin le 31 juillet dernier, lorsque le jeune assistant personnel de Fidel Castro a lu, timidement, à la télévision la «Proclamation au peuple»? Tout le monde l'a bien sûr entendue, puisque tous les téléviseurs sont allumés en permanence (comme chez les Américains!) et qu'il n'existe que deux chaînes étatiques et quasi-identiques. Mais les Cubains observent un silence assourdissant. Impossible de leur arracher le moindre commentaire au téléphone, la peur est à fleur de peau et la méfiance une précaution indispensable. Depuis le temps qu'on leur raconte des histoires!
Tranquillité absolue le long du Malecón, la splendide promenade qui longe la baie de La Havane, fenêtre sur un monde extérieur quasi mythique, inatteignable pour la majorité de Cubains - qui ne sont ni musiciens ni sportifs de pointe. Depuis le Malecón, la vue est imprenable sur une mer sans bateaux (interdits) mis à part le gigantesque paquebot Holiday Dream, tout juste entré au port avec ses 750 passagers, auxquels les plus chanceux réussiront à vendre une Chevrolet miniature en papier mâché, un tableau tropical aux couleurs criardes, des figurines d'argile représentant Fidel ou le Che, un boléro brodé au crochet ou un beau livre sacrifié par un intellectuel pour cause de necesidades, un litre d'huile de cuisine ou de lait, du savon ou du café vendus uniquement contre des dollars.
A Cuba, les tensions sont sous-jacentes et invisibles comme les câbles et les paraboles (importées en pièces détachées et en fraude) qui forment une teleraña (toile d'araignée) clandestine entre les immeubles et les appartements et qui donnent accès, pour quelques dollars payés au noir à son voisin, aux programmes américains et donc, peut-être, à des informations plus crédibles sur l'état de santé du Lider Maximo. Par exemple, la fuite brésilienne selon laquelle le président Lula aurait annoncé à l'un de ses conseillers qu'«il semble que nous allons perdre un ami», Fidel Castro s'entend, opéré d'urgence d'une tumeur - probablement maligne - à l'estomac. «Tout est normal, rassurait mon amie Nelda, mais le carnaval du mois d'août et la fête du 80e anniversaire de Fidel de dimanche sont suspendus.»
Surveillance renforcée. Pour un Etat policier comme Cuba, il est normal aussi de mobiliser les réservistes, en uniforme ou en civil, et d'activer les organisations de masse, syndicats, Union de la jeunesse communiste, CDR (Comités de défense de la Révolution qui quadrillent les pâtés de maison), les brigades «Mirando al mar» qui scrutent l'horizon pour repousser l'envahisseur yanquí. Après tout, on est presque sûr désormais que le plus ancien dictateur du monde n'est pas immortel!
Cela fait un bout de temps, certes, que ses apparitions publiques laissent perplexes. Evanouissement dans la torpeur estivale de 2001, plongeon d'une estrade, la tête la première, en 2004, avec genou et bras fracassés, tremblement suspect des mains, problèmes d'articulation, puis cette façon de radoter pendant des heures, en direct, de chercher fiévreusement un passage dans un document et de s'énerver quand il est introuvable, de s'assoupir parfois en plein débat... Dans ces situations, tout le monde fait comme si de rien n'était. Comme dans un théâtre de l'absurde où tous connaissent leur rôle à la perfection: assis derrière le chef, les ministres font semblant d'écouter attentivement des discours assommants et des slogans mille fois répétés.
Dans cet automne du patriarche, la vie des Cubains ressemble de plus en plus à une fiction. D'un côté, il y a la réalité, de l'autre, le mensonge officiel. Sur papier, on le trouve dans Granma, le quotidien du parti communiste, dont le newspeak orwellien serait cocasse, s'il ne prétendait informer les citoyens sur les affaires de la patrie. Un numéro d'anthologie date du 18 juin 2002, peu après la visite de l'ex-président américain Jimmy Carter qui s'était évertué à défendre le Projet Varela, une pétition signée par 11'020 citoyens courageux revendiquant le droit d'expression et d'association, une amnistie pour les prisonniers politiques, le droit de créer des entreprises, ainsi que des élections libres et démocratiques. Granma publiait alors en lettres géantes le chiffre de 8'013 '966 signataires (tous les Cubains à l'exception des nouveaux-nés!) d'une contre-pétition en faveur de l'intouchabilité de la Constitution... infligeant ainsi «la plus écrasante défaite idéologique subie par l'impérialisme, à Cuba et dans le monde!»
Des successeurs pour le pire Ces jours-ci, Granma force la promotion de Raul, frère de Fidel et éternel dauphin, chef des Forces armées révolutionnaires, un personnage secret, falot, impopulaire, projeté à la tête d'une équipe de cinq hommes qui lui sont, en principe, acquis. «Rien ne va changer, sinon pour le pire, au cas où Raul prendrait le pouvoir, s'énerve Carlos, un militaire noir à la retraite, c'est un homme à la fois faible et sadique, hélas sans l'intelligence ni le charisme de son frère.» A 64 ans, ce gradé, désillusionné, s'accroche pourtant, comme tant d'autres, au rêve révolutionnaire pour ne pas devoir renier toute son existence.
Pour sa fille Tania, devenue Suisse, le scénario du pire s'appelle au contraire Felipe Pérez-Roque, ministre des Affaires étrangères, surnommé «fax» à cause de sa propension à recracher les propos de Fidel dont il était devenu, à 21 ans, le secrétaire général. Il suffit de le voir haranguer la foule (réquisitionnée) aux meetings populaires pour comprendre que son fanatisme insupporte les Cubains. «C'est un arriviste qui vendrait sa mère, peste Tania, un requin capable de faire disparaître Carlos Lage (le vice-président cubain, ndlr), pourtant le plus doué et le plus digne pour diriger le pays.»
Pérez-Roque, 41 ans, fait partie des «talibans», ces jeunes que Fidel voudrait justement voir reprendre le flambeau révolutionnaire. Ils sont l'avant-garde de la «bataille des idées» lancée par le comandante, une révolution culturelle pour «guérir les Cubains du vol», ce sport national dû à l'impossibilité de gagner sa vie décemment en travaillant. En novembre dernier, devant les étudiants de l'Université de La Havane, Fidel se demanda, visiblement angoissé à l'idée que le socialisme ne lui survivra pas, si «la Révolution pouvait s'autodétruire». Les CDR ne suffisent plus à maintenir l'orthodoxie. «Ils ont faim comme tout le monde et acceptent volontiers un poulet en échange de leur discrétion», confirme Ramón qui loue discrètement des chambres à des touristes.
Les flics sociaux Le supplément idéologique vient aujourd'hui des «trabajadores sociales», quelque 30'000 jeunes qui surveillent les pompes à essence où au moins la moitié de la marchandise est volée, comme le sont aussi les cigares, les matériaux de construction et généralement tout ce qui peut être revendu au noir pour grappiller quelques billets verts. Ces travailleurs sociaux font aussi du porte-à-porte pour vérifier que les gens se servent bien de cocottes-minute chinoises et d'ampoules à basse consommation pour économiser l'énergie...
Ces efforts feraient sourire des gens comme Firmin, un plombier qui a laissé tomber son emploi à l'Etat (payé 20 dollars par mois), pour élever (illégalement) un cochon sur le toit de sa maison, dont il vendra (illégalement) la viande à Noël, et qui passe ses journées à pêcher (illégalement) flottant dans une chambre à air au large du Malecón. Ou Jesus, le jeune métis, mon dernier fournisseur (illégal) de bons cigares au noir, avant qu'il ne parte pour Miami, heureux gagnant du bombo, la loterie américaine qui désigne les immigrants. Ils sont innombrables, ces Cubains croisés au gré des voyages, des gens pas plus malhonnêtes que vous et moi, mais obligés de tricher - inventar disent-ils - pour nouer les deux bouts.
Il va sans dire que dans ces conditions, les fameux «acquis de la Révolution» ont pris un sale coup. Rien ne va plus depuis que l'URSS s'est effondrée, emportant dans sa chute la perfusion au pétrole qui alimentait l'économie cubaine. En 1993, Castro a dû embrasser deux fléaux détestés: le dollar et le tourisme. Adieu l'égalité, bonjour les nouveaux riches qui touchent des dollars de leurs parents en exil ou qui ont trouvé le filon - graisser la patte d'un jefe («chef») - pour travailler dans le tourisme. A eux, les tiendas en devises vendant gadgets électroniques, baskets à la mode et fringues branchées. Aux autres, la libreta (carnet de rationnement), arroz y frijoles (riz et haricots noirs). Existe- t-il un autre pays au monde, où une personne bardée de diplômes et travaillant huit heures par jour ne peut s'offrir une canette de bière à 75 cents le samedi soir? C'est le cas de Cuba, où le salaire moyen oscille entre 20 et 30 dollars mensuels.
Apartheid à la cubaine L'inégalité se manifeste aussi entre Cubains et étrangers. Il est interdit aux premiers d'entrer dans des restaurants ou hôtels, que ce soit seul ou en compagnie d'amis étrangers, ou de fréquenter les plus belles plages de l'île, devenues des ghettos stériles où des groupes folkloriques créent l'ambiance cubaine à heure fixe. En revanche, sur les plages boueuses exclusivement cubaines, on aperçoit des policiers munis de longues-vues pour surveiller la foule. Les meilleurs hôpitaux du pays sont réservés aux étrangers payant en devises, tandis que les établissements indigènes pratiquent une médecine gratuite mais sans médicaments. Bientôt même sans médecins, envoyés par dizaines de milliers dans les pays frères, notamment au Venezuela, en échange de 100 000 barils de pétrole par jour, livrés à des prix préférentiels. Plus choquant, les Cubains n'ont pas le droit d'acheter des médicaments (introuvables ailleurs) dans les pharmacies qui vendent en dollars...
«Nous sommes pareils à des souris blanches et noires qui courent dans une cage pour trouver la sortie, lance Norma, l'éditrice, et pendant ce temps, nous ne nous révoltons pas.» Mais la misère a changé les moeurs. On ne se fait plus confiance entre Cubains, la délation donne des ailes aux envieux. «Pire, des parents ne se gênent plus de dire ouvertement que leur fille fait le tapin pour nourrir la famille, explique Mariela, comédienne. Cuba était déjà le bordel des Caraïbes avant la Révolution, mais au moins les prostituées étaient correctement payées à l'époque.»
En 1998, au moment de la visite de Jean Paul ll, certains coins de La Havane rappelaient des décors felliniens avec des «jineteras» (littéralement «cavalières») fardées, souvent mineures, parfois droguées. Un an plus tard, Fidel a tenté de sévir contre la prostitution, le proxénétisme, les narcotrafiquants, la criminalité et la corruption tous azimuts, y compris parmi les policiers. Sans succès. Puis, de guerre lasse, il a déclaré que «les jineteras cubaines sont les plus saines du monde et aiment leur métier.» Mais dans le monde interlope des nuits, tout le monde peut désormais tomber sous la loi de dangerosité sociale, et passer jusqu'à quatre ans en prison sans avoir même commis de crime.
L'après-Fidel Cuba approche d'un tournant historique, mais personne ne sait quand ni comment. Nombreux sont ceux qui craignent la violence et l'anarchie, tant il y a de haines, de rognes et de comptes à régler entre Cubains. Tania, la chanteuse noire, se souvient d'avoir vécu le bon côté du socialisme: «Je suis un fruit de la Révolution, formation gratuite, voyages à l'étranger. Puis, en 1991, quand le rêve est devenu un cauchemar, je suis partie.» Mais elle voit le ras-le-bol des jeunes qui ont grandi pendant la crise. Elle craint aussi les affrontements entre classes et entre races: «Sans dollars, tu redeviens vite un sale nègre dans mon pays!»
«Les leaders vont sans doute se quereller entre eux, mais le pire de tout serait une intervention américaine», spécule Orlando Blanco, exilé de longue date à Genève. Ce qui affole tous les Cubains est en effet l'idée que les Etats-Unis s'en mêlent. Paradoxalement, l'annonce de Washington - qui craint avant tout un exode massif de boat-people - disant avoir débloqué 80 millions de dollars pour mettre fin au socialisme et pour accélérer la transition démocratique sur l'île ne réjouit pas les habitants. Belle revanche, pour le Fidel alité! |
«Sans dollars, tu redeviens vite un sale nègre dans mon pays!»
Tania, chanteuse
FRèRES Raoul Castro incarnera «l'avenir» de la révolution à Cuba. Ainsi en a décidé Fidel
à la veille de sa récente hospitalisation pour des problèmes intestinaux. En intronisant son cadet, le chef de l'Etat et du gouvernement prolonge sans l'ombre d'une ouverture la dictature castriste.
GUERILLA Dans le maquis, en 1958, au temps où ils combattaient pour renverser le dictateur Batista: «Che» Guevara (deuxième depuis la gauche), Raoul Castro (devant, fusil à la main), et Fidel Castro.
BASEBALL A LA HAVANE Aux temps heureux des premiers moments de la révolution cubaine, Raoul Castro (à g.) et le «Che» participent à un match de baseball dans la capitale cubaine.
TRIO HISTORIQUE Raoul Castro, nouvel homme fort de Cuba, observe ici (au centre) un échange entre son frère Fidel et Ernesto «Che» Guevara, durant les premières années de la révolution.
LE MALECÓN La grande avenue du bord de mer à la Havane, la semaine dernière, au lendemain de l'hospitalisation de Fidel Castro. Aucun signe de panique: toujours le même calme enchanteur, toujours les mêmes policiers, surveillant d'un oeil passants et touristes.
DISCOURS OFFICIEL «Nous allons bien!» Voilà ce que le «Commandante» Castro clame aujourd'hui par voie d'affiches dans toute La Havane.
CARLOS LAGE Le vice-président est le préféré de nombreux intellectuels et dissidents.
FELIPE PÉREZ ROQUE Le ministre cubain des Affaires étrangères est considéré chez lui comme l'une des âmes damnées de Fidel Castro, un dur du régime.
La Révolution et les intellectuels
En 1971, une soixantaine d'intellectuels occidentaux rompent avec le régime cubain, signifiant leur «honte» et leur «colère» devant «la pénible parodie d'autocritique» du poète Heberto Padilla. Les signataires - parmi eux de grosses pointures comme Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Carlos Fuentes, Alberto Moravia, Pier Paolo Pasolini, Mario Vargas Llosa - reconnaissent des relents de procès staliniens dans les aveux forcés de Padilla (qui s'autoaccusa de mensonge contre-révolutionnaire en échange de sa libération de prison).
Trois ans auparavant, Fidel Castro, ce champion de l'indépendance des peuples, avait pourtant condamné le Printemps de Prague et salué l'entrée des chars soviétiques en Tchécoslovaquie. Mais à cette époque, le gratin intellectuel croyait encore aux réalisations de la bonne Révolution, tout ébloui par l'épopée des barbudos et le mythe du Che, tué en 1967 alors qu'il s'apprêtait à créer «deux, trois... de nombreux Vietnam». Un livre ancien mais indispensable(1) retrace l'aveuglement tragi-comique des intellectuels de gauche, crédules et complaisants à souhait, toujours enchantés d'être reçus en grande pompe à La Havane. Ainsi, au gré d'un voyage de VIP, Simone de Beauvoir avait constaté que «même les gens cultivés le sont très peu», plaignant le Lider Maximo qui devait fabriquer l'homme nouveau avec ce peuple d'attardés.
Pour ce qui est des exécutions sommaires, les contorsions abondent pour justifier le rétablissement de la peine de mort et son utilisation «nécessaire». A propos des six cents fidèles de Batista, exécutés au printemps 1959, Sartre écrit, à peine gêné: «Quelques hommes ont été condamnés à mort, comme chez nous en 1945.» Lorsque ces exécutions se poursuivent sur une base quasi quotidienne, sa compagne Simone parle, en 1963, d'une «nécessaire épuration», tout en abaissant discrètement les chiffres des organes officiels cubains. Françoise Sagan, admire, dès 1960, l'humanité de Fidel qui a «horreur du sang» et se félicite du «joli tour de force» qui consistait à ne liquider que 600 responsables donnés «à la vengeance d'un peuple écrasé depuis six ans...».
Le paradoxe cubain rappelle la glorification de l'URSS stalinienne: des intellectuels émerveillés admirent une fois encore un régime nationaliste, répressif, militariste qui nie les valeurs qu'ils défendent. A côté des enthousiastes - dont firent parti aussi Hemingway, Gérard Philipe, François Mitterrand ou Gaston Defferre - retenons cependant la clairvoyance d'un René Dumont(2), devenu rapidement persona non grata à Cuba, ou de l'écrivain K.S. Karol(3). |
(1)La lune et le Caudillo.
De Jeannine Verdès-Leroux. Gallimard, 1989.
(2)Cuba est-il socialiste? Seuil, 1970.
(3)Les guérilleros au pouvoir. Laffont, 1970.
René Dumont L'un des trop rares intellectuels français à n'avoir jamais cédé aux sirènes de la révolution castriste.
Gérard Philippe. Comme Mitterrand, l'acteur français (tout à dr.) s'est fait jadis le chantre des Castro. Il devait même interpréter le rôle de Raoul (ici à g.) dans un film sur la révolution cubaine.