Entretien
« Fidel est le transformateur radical de Cuba »
Ignacio Ramonet est directeur du Monde diplomatique. À loccasion de la publication de son livre, Fidel Castro, biographie à deux voix, il évoque pour lHumanité ce récit témoignage du président cubain.
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Entretien réalisé par Bernard Duraud, LHumanité Article paru le 13 mars 2007
Fidel Castro sexprimant aussi longuement, le fait nest pas rare mais cest exceptionnel lors dun entretien. Dans quelles conditions avez-vous réalisé cette Biographie à deux voix ?
Ignacio Ramonet. Au départ cest une proposition que jai faite en 2002. Fidel Castro avait lu les livres que javais écrits, notamment les entretiens avec le sous-commandant Marcos, il savait aussi un peu ce que javais fait sur le Forum social mondial. Au bout dun an, il ma donné son accord et nous avons pu travailler. Jai trouvé de bonnes conditions. Pour Fidel Castro, cest aussi une question dâge. Lidée de laisser un témoignage lui trottait dans la tête. Il sentait bien quil nétait pas possible de le faire pour des raisons durgence permanente dans laquelle il est. Nous nous sommes vus plusieurs fois en 2003, 2004 puis en 2005. Mais à chaque fois cétait plus difficile quau départ ; il na pas du tout regardé la première édition du livre, il la autorisée. Puis il sest mis à travailler sur louvrage, à réécrire un nombre de données, apportant plus de détails et déléments historiques. Il a ajouté les lettres échangées avec Kroutchev ou celles envoyées à Saddam Hussein. Tout cela est totalement inédit. Il a ajouté des précisions sur sa mère dont il parle pour la première fois, repris le récit du coup dÉtat fomenté contre Hugo Chavez, on a pu terminer le chapitre sur la France qui nétait pas dans la première édition. Là, il sest vraiment investi, et cette charge, estiment certains, a pu contribuer au stress avant sa maladie. Il a terminé ce travail en novembre 2006. Cest un peu son témoignage, sa version des faits, ses mémoires. Cest cela quil veut dire. Il la assumé comme tel. Jajouterai que lun des projets du livre était dessayer de comprendre comment Fidel Castro est devenu Fidel Castro. Une partie du récit est ainsi consacrée à son enfance où il explique en fait pourquoi il est devenu un rebelle.
Vous dites que Fidel Castro est un personnage hors du commun, un « monstre sacré ». Beaucoup considèrent au contraire quil est un dictateur. Comment perçoit-il ces jugements ambivalents portés sur lui ?
Ignacio Ramonet. Je lui ai demandé comment vivait-il cette relation damour et de haine quil y a à son égard. Sa réflexion est de lordre de la modestie. Il dit quil ny a pas de raison de laimer. Il ajoute nous avons toujours été contre le culte de la personnalité. Tout ce quon a réalisé cest ce quon avait promis et ce que tout le monde devrait faire, cest-à-dire mettre en oeuvre des réformes sociales, aider les gens, permettre lépanouissement des enfants, léducation, la culture. Pour lui, cest naturel. Quant à la détestation il avoue ne pas comprendre. Est-ce que jai tout le pouvoir ? Non ! Nous avons une direction collégiale, répond-il. Il est clair que Fidel Castro, institutionnellement, cumule un certain nombre de fonctions très importantes. Il est premier secrétaire du parti, président du Conseil dÉtat, président du Conseil des ministres, chef de larmée. Pour moi son autorité ne vient pas de là. Elle vient de ses fonctions symboliques, cest-à-dire le fait que Fidel Castro est un cas quasiment unique dans lhistoire des expériences révolutionnaires. On a à la fois le principal théoricien, le vainqueur militaire, le fondateur de lÉtat et le stratège politique de ce pays pendant cinquante ans. En quelque sorte il est la somme de Lénine et de Trotsky. Bien quil admire aussi chez Mao le chef militaire, il lui reproche son culte de la personnalité, sa transformation en Dieu vivant, ce qui pour lui nest pas acceptable. Il a essayé de léviter. Cette dimension lui confère une autorité énorme dans le pays. Alors est-ce quil fonctionne comme un dictateur ? Si lon prend le terme dans son acception romaine ou grecque dans lantiquité, bien entendu oui. Finalement il est un peu le Napoléon - personnalité historique préférée des Français - de Cuba. À la différence de Napoléon, Fidel Castro a fait beaucoup moins de guerres destructrices. [ANGOLA, ETHIOPIE ET ] Ces deux aspects cohabitent chez lui et ajoutent à la complexité du personnage. Il le sait. Est-ce que par ailleurs il est préoccupé par limage quil laissera dans lhistoire ? Là aussi il dit que ce nest pas sa motivation. Quand on le regarde de loin, il faut reconnaître que le personnage est surdimensionné par rapport à son pays. Mais il a réussi à transformer ce qui nétait quune colonie américaine, un pays marginalisé, vivant de la monoculture du sucre en une véritable puissance politique et même militaire. Aujourdhui pour la première fois de son histoire, Cuba ne dépend plus dun empire après avoir subi les dominations de lEspagne, des États-Unis et de lURSS envers qui dailleurs il garde une profonde amertume. Depuis 1991, les Cubains ne dépendent plus que deux-mêmes. Et, au fond, cest maintenant quune nouvelle histoire commence.
Peut-on dire aussi que cest une voie qui se cherche ?
Ignacio Ramonet. Aujourdhui oui ! La bonne articulation cest que Cuba a retrouvé son atmosphère naturelle. Quétait Cuba avant la révolution ? Ce nétait pas un pays latino-américain mais un pays comme Porto Rico. Il nappartenait pas à lAmérique latine parce que son indépendance nest pas intervenue au même moment et quelle lui a été volée par les États-Unis. Il était dans le giron américain. Les élites nagissaient pas en direction de lAmérique latine et beaucoup dintellectuels ne se vivaient pas comme Latino-Américains. Il ne faut pas oublier un aspect très important, et Fidel en parle en évoquant les origines de la révolution, tout au long du XIXe siècle, la plupart de ceux qui voulaient que Cuba se sépare de lEspagne prônaient lassociation pure et simple avec les États-Unis, ils ne voulaient pas dun Cuba indépendant. Il y avait la peur des esclaves, des Noirs. Au moment de lindépendance, en 1898, à cause des Américains et de leur intervention, cette indépendance a été confisquée aux patriotes cubains. Pendant la période 1898-1940, il y a plus de Blancs qui arrivent à Cuba que pendant quatre siècles. Il sagissait de blanchir la population tant la peur des Noirs était grande. Les Noirs sont demeurés dans des conditions de ségrégation terrifiante, comme celles que connaissaient certains États des États-Unis. Situation qui sest prolongée bien après la révolution cubaine. La situation des élites nétait donc pas une relation naturelle avec lAmérique latine. Cest Fidel Castro et la révolution qui ont latino-américanisé Cuba. Avec cette difficulté : à peine avaient-ils réussi, disons intellectuellement, à latino-américaniser Cuba, quils ont été coupés de lAmérique latine en raison de la politique américaine. Cuba est expulsé de lOEA (Organisation des États américains) en 1963 et ne garde alors de relations quavec le Mexique. Ce nest quaujourdhui, cinquante ans après la révolution, que Cuba a de nombreuses relations avec les pays latino-américains et que la révolution a une incroyable cote dans les milieux populaires du continent.
Fidel Castro évoque souvent Che Guevara pour qui il a une grande admiration. On est loin des rapports souvent décrits comme ayant été conflictuels
Ignacio Ramonet. Le Che est probablement son partenaire intellectuel le plus important. On a limpression que Fidel est un homme seul. Il parle bien sûr, il y a des gens intéressants dans son entourage, mais il ny a personne qui puisse dialoguer avec lui. Personne na repris la fonction de Che Guevara de discuter en complice, en copain et en théoricien de la révolution avec lui. Tout ce qui a été raconté sur leur inimitié ne tient pas debout quand on connaît lhistoire, quand on sait comment çà sest passé jusquau bout, quand le Che est revenu clandestinement à Cuba pour repartir en Bolivie.
Il y a une grande liberté de ton dans la prise de parole de Fidel qui évoque toutes sortes de sujets que vous lui soumettez. Ny aurait-il plus de tabous ?
Ignacio Ramonet. Ce livre est diffusé à Cuba. Les gens se larrachent parce quil parle des femmes, des Noirs, des homosexuels, de la religion et quantité dautres sujets. Il évoque aussi ceux qui sont partis de Cuba. Cest la première fois par exemple que sont cités les noms de dirigeants de la première heure qui ont « trahi » [QUI?] et dexilés comme Rafaël del Pino ou Hubert Matos. Ou encore ceux de hauts responsables écartés de leurs fonctions en raison de leur mauvais comportement comme Carlos Aldana ou Roberto Robaina. Pour Cuba ce sont de petites « bombes », cest très important.
Pour autant est-ce que Fidel dit tout ? Par Exemple sur laffaire Ochoa, on reste sur sa faim.
Ignacio Ramonet. Non je ne pense pas quil dise tout. Sur laffaire Ochoa cest vrai, on aimerait en savoir un peu plus. Mais la vraie question est celle-ci : est-ce que Ochoa (1) était un rival politique ? Fidel balaie cette considération comme étant dépourvue de sens, il ne létaie pas. Il nest pas tout seul. Il y a les commandants qui ont toute lhistoire de la révolution avec eux. On voit mal comment Ochoa aurait fait lunanimité et aurait tiré une légitimité qui ne serait pas fondée sur cette expérience-là. On ne lui connaît pas de discours social. Est-ce quil voulait donner un sens différent à la révolution ? À lépoque on la dit gorbatchevien
Mais rien ne vient appuyer cette thèse, ni texte, ni discours ni déclaration. Il est clair que les gens regrettent cette affaire et la condamnation à mort dOchoa. Fidel lui-même éprouve de la peine, mais en substance il dit quil navait pas le droit davoir de la peine. Pour lui, Ochoa menaçait la révolution parce quil donnait largument que les Américains attendaient : Cuba est lié aux narco-trafiquants. Cest son explication. Les réponses sont les siennes.
Quel est selon vous lhéritage que laissera Fidel Castro pour Cuba et les Cubains ?
Ignacio Ramonet. Cest un héritage pour le bien ou pour le mal, positif pour les uns, négatif pour les autres. Mais il marquera le pays pour les deux prochains siècles. Fidel est le transformateur radical de Cuba. Dans une certaine mesure, il a inventé les Cubains et la cubanité. Il va peser lourd dans la continuité. Cest un homme qui a profondément marqué son pays, qui a conduit lensemble des Cubains à un niveau culturel relativement élevé. Le niveau minimal déducation à Cuba est le brevet. Cest une véritable révolution culturelle.
Il est aussi lhomme qui a dû diriger son pays en état de siège, disolement en raison de son insularité et de lembargo imposé par les Américains. Il a donc dû diriger un pays dans des conditions très difficiles où il fallu à deux reprises, après la révolution et le boycott américain puis le départ des Soviétiques, repartir pratiquement de zéro. Nimporte quel pays, dans de telles conditions, aurait vécu dans des situations forcément très compliquées. Il est clair que cest une période de pénurie. On y associera probablement aussi le manque de liberté politique, de liberté dexpression, dinformation. Sil a apporté léducation pourquoi na-t-il permis la pluralité ? Il y a le parti unique. Indiscutablement peu dhommes autant que lui ont marqué lhistoire de leur pays. Sa longévité est unique. Il prend le pouvoir le 8 février 1959 exactement le jour de lentrée en fonction du général de Gaulle, il a connu dix présidents américains, les Cubains ne connaissent que lui. Cette empreinte peut être un jour effacée. Les Cubains saccordent aujourdhui sur les acquis de la révolution, les services publics comme léducation ou la santé. Dans leur immense majorité ils ne sont pas prêts à les abandonner. Mais beaucoup de changements peuvent se produire, cest évident.
Peut-on dire que dans sa perception du monde Fidel Castro est un visionnaire ? Que pense-t-il de la globalisation et de laltermondialisme ?
Ignacio Ramonet. Ça lintéresse. Fidel est un socialiste. Il le répète souvent « je suis marxiste-léniniste ». Pour lui une société organisée en fonction du capital et du profit, par le marché, est une société qui na pas davenir. [PAR CONTRE, SI LA SOCIETE EST ORGANISEE A SON PROFIT, C'EST TRES BIEN]. Il se place dun point de vue pratique. Dailleurs dans les circonstances actuelles ça na pas davenir car la nature elle-même finit par sépuiser. Il a une dimension écologique. Cest un écologiste très radical, en avance depuis longtemps. Pour cette double raison (marxiste et écologique) il pense que lultralibéralisme et la mondialisation ne sont pas des solutions. Il ne conçoit pas une humanité de 7 milliards dhabitants vivant avec un niveau de gaspillage comme celui des Américains. Cest tout simplement voué à léchec. Lui est socialiste avec des conceptions sur ce que doit être le partage [SAUF DU POUVOIR], légalité, laccroissement des avantages pour tous, mais il nest pas dogmatique. À aucun moment il ne parle de modèle socialiste applicable nimporte où. Lui-même vous dit on tâtonne, on essaie de trouver des solutions, mais dautres pays doivent trouver leurs propres solutions. Cest pour cette raison quil affirme navoir jamais exporté la révolution cubaine, une autre idée qui traîne beaucoup. Les Cubains ont aidé dans des pays où les conditions, subjectives et objectives, étaient réunies, où il y avait des gens qui se révoltaient et qui navaient pas de relation avec Cuba. Cest aussi pourquoi les Cubains ne sont jamais intervenus au Mexique, pays avec lequel il entretient des relations diplomatiques. Les Cubains sont très respectueux des lois internationales [SANS BLAGUE].
Pour reprendre une formule beaucoup entendue à Cuba ces derniers temps, après Fidel quoi ?
Ignacio Ramonet. Lui-même a anticipé laffaire
Ce qui vient de se passer à Cuba donne une idée de ce qui se passerait si vraiment Fidel disparaissait. Cest-à-dire, il va y avoir au moins un temps une continuité. Je ne partage pas lanalyse de ceux qui, notamment aux États-Unis, en Floride, ou chez quelques excités chez nous, pensent que les gens vont se révolter, et quil y aura un renversement. Non, ils lauraient déjà fait puisque Fidel Castro était totalement empêché. Certains disent que la voie, après la révolution, va être à la vietnamienne ou à la chinoise. Mais il est très possible que ce soit à la cubaine.
Les Cubains ne se jetteront dans les bras de personne. Ils sont vraiment indépendants depuis 1992. Évidemment ils ont mangé de la vache enragée avec la période spéciale et savent le prix de la dépendance. Rien ne les gêne. On voit bien quils passent des accords avec des pays voisins, même dailleurs avec les Américains pour lalimentation. Ils ont leur voie. Ils ne vont pas imiter la Chine car ils sont assez réservés sur le modèle adopté. La voie de lenrichissement nest pas la leur. Que se passe-t-il aujourdhui ? Léquipe collégiale au pouvoir gouverne selon un plan très réaliste. Elle identifie les principaux problèmes de la population au nombre au moins de trois : lalimentation et la nécessité de trouver facilement de quoi vivre, les transports publics qui sont un calvaire et les logements délabrés. Elle nest pas en train de réfléchir quel nouveau socialisme Cuba va développer mais comment elle va résoudre les problèmes des gens. Et cela ressemble plus à Raul qui nest pas un théoricien mais un organisateur.
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Fidel Castro, Biographie à deux voix, par Ignacio Ramonet. Éditions Fayard-Galilée, février 2007. 700 pages, 28 euros. On peut se procurer louvrage auprès de lassociation Cuba Si France (01 43 36 37 50 ; cubasifrance@wanadoo. Fr). |
(1) Le général Arnaldo Ochoa, vétéran de la sierra Maestra, qui sest distingué notamment au cours des guerres dÉthiopie et dAngola, est accusé en 1989 de corruption et de trafic de drogue. Il sera fusillé pour haute trahison.