Cuba esquisse un pas de dissidence
Succès d'une pétition exigeant des élections, alors que Jimmy Carter est sur l'île.
Par Eric LANDAL Libération mercredi 15 mai 2002
Cette pétition demande l'organisation d'un référendum en vue d'élections libres. Elle s'appuie sur l'article 88 de la Constitution qui autorise les citoyens à proposer des lois, pourvu qu'il y ait 10 000 signatures.
Joli coup : la pétition de 11'020 signatures présentée vendredi par trois des principaux dissidents cubains devant l'Assemblée nationale du pays ne pouvait mieux tomber, deux jours avant la visite de l'ex-président Jimmy Carter, le plus haut dignitaire américain à voyager dans l'île depuis 1959 (1). Mais, surtout, grande première : jamais la faible dissidence cubaine de l'intérieur n'était parvenue à réunir autant de monde sur un projet. A Cuba, les mouvements de masse étaient jusqu'ici soit des mobilisations de l'Etat, soit des mouvements de fuite (exode de Mariel en 1980, des Balseros en 1994). La forme populaire et déprimée de protestation, selon une vieille tradition cubaine remontant à la colonisation espagnole, c'est l'exil. L'île compte environ 11 millions d'habitants, mais il existe 2 millions d'exilés cubains, dont la moitié aux Etats-Unis.
Contraction orgueilleuse. Cette action spectaculaire a lieu quelques jours après la libération de l'un des principaux dissidents insulaires, Vladimir Roca. Ancien pilote de chasse, il est le fils de Blas Roca, l'un des fondateurs du Parti communiste cubain. Blas Roca est un nom fameux à Cuba : il a été donné par l'Etat au contingent de travailleurs sociaux qui, en février, a fumigé La Havane pour la délivrer des moustiques. Son fils Vladimir avait été arrêté, le 16 juillet 1997, avec trois autres dissidents du Groupe de travail de dissidence intérieure. Plus lourdement condamné que les autres, il fut le dernier libéré. Le régime castriste semblait donner ainsi un gage à Jimmy Carter. Mais, quelques jours plus tôt, avant que se réunisse la Commission des droits de l'homme de l'ONU - qui a condamné Cuba -, quatre journalistes indépendants ont été arrêtés. Le pouvoir régule ainsi la dissidence : dilatation stratégique, contraction orgueilleuse. Vladimir Roca, lui, s'est réjoui du succès de la pétition des 11 000. Jimmy Carter devrait le rencontrer demain.
Cette pétition demande l'organisation d'un référendum en vue d'élections libres. Elle s'appuie sur l'article 88 de la Constitution qui autorise les citoyens à proposer des lois, pourvu qu'il y ait 10'000 signatures. Dans un pays où la pression sociale et politique est permanente, cet article était destiné à rester lettre morte: que 11'020 Cubains puissent remettre en cause ouvertement le système communiste en place depuis 1959 semblait impensable. D'autant qu'après une période assez libérale entre 1991 et 1996, due au désastre économique, l'Etat cubain s'était de nouveau durci.
Les responsables de cette pétition tentaient de réunir les signatures depuis trois ans. Ce fut difficile : quoique soutenus par des ONG et, parfois, par les Etats-Unis, les dissidents sont peu nombreux, surveillés, isolés et perturbés dans leur vie quotidienne. Mais, pour une fois, ces petits groupes volatils, souvent en conflit entre eux, étaient parvenus à s'unir sur le projet. Ce succès est un signe de l'exaspération populaire. La situation force la plupart des habitants à vivre d'expédients, de trafics illégaux, du tourisme, des entreprises étrangères établies en joint-venture, ou de l'argent expédié par les parents exilés. Beaucoup n'attendent plus rien de l'Etat et craignent donc moins ses représailles, avant tout économiques ou sociales. Il n'y a d'ailleurs que 210 prisonniers politiques à Cuba : le contrôle par la délation, le commérage, la marginalisation, reste la base du système.
Réconciliation nationale. La pétition, baptisée projet Varela, est née en 1998, après la visite du pape à Cuba. Le nom Varela n'a pas été choisi au hasard : Felix Varela, prêtre fameux du début du XIXe siècle, est l'un des pères spirituels de la nation cubaine. Il a créé au séminaire de La Havane, la première chaire de philosophie, puis une seconde, destinée à expliquer la Constitution libérale dont le colonisateur espagnol ne respectait - pas plus que Castro - l'esprit. Ses disciples sont nombreux. Son projet est humaniste et autonomiste. L'Eglise cubaine inspire alors discrètement, comme aujourd'hui, la contestation face à un pouvoir espagnol vieillissant et répressif. Varela devient en 1823 l'un des trois députés cubains à la Chambre à Madrid. Il appuie la destitution du roi Ferdinand VII. Condamné à mort, il s'enfuit aux Etats-Unis. Jamais il ne reviendra au pays natal, mais les démocrates cubains s'en inspireront.
Le projet Varela doit beaucoup à trois personnalités : Oswaldo Paya, président du Mouvement chrétien de libération ; Elizardo Sanchez Santa Cruz, président de la Commission cubaine des droits de l'homme et de la réconciliation nationale, le seul à pouvoir sortir parfois du pays ; Hector Palazios, responsable du Centre d'études de la dissidence cubaine, libéré de prison, où il purgeait une seconde peine, à l'occasion du voyage du pape. Jimmy Carter a rencontré, lundi, les deux premiers. S'ils ont évoqué la question des droits de l'homme à Cuba, les deux dissidents n'ont pas demandé à l'ex-président américain de faire pression sur Fidel Castro pour que soient libérés les prisonniers politiques. Sans doute savent-ils que cela ne servirait à rien, sinon à cabrer le commandant.
Les trois dissidents sont modérés dans leurs attaques. Surtout, ils sont catholiques. L'Eglise a profité du renouveau de la foi dans les années 90. En 1996, les évêques cubains font une déclaration appelant à la réconciliation, mot clé de la dissidence catholique. Comme l'expliquera Elizardo Sanchez, nous sommes assis sur un volcan, car la moitié de la population a passé quarante ans à surveiller l'autre moitié. Il y a un risque énorme de voir exploser toutes les haines et les vengeances accumulées par des décennies de surveillance sociale et de dénonciation. D'où le terme de "réconciliation nationale" (2).
Bibliothèques indépendantes. Au moment où naissait le projet Varela apparaissaient également les premières bibliothèques indépendantes, créées par deux universitaires aujourd'hui exilés : la première fut d'ailleurs baptisée bibliothèque Felix Varela. Il en existe aujourd'hui 75 dans le pays. Ce sont des bibliothèques privées, contenant quelques centaines de livres. Leurs propriétaires reçoivent chez eux et prêtent leurs ouvrages, dont certains sont interdits. L'actuelle responsable du mouvement est l'épouse d'Hector Palazios : le monde des opposants est petit. Et c'est en utilisant le téléphone d'une autre bibliothécaire que Raul Rivero, le plus célèbre des journalistes dissidents, dicte ses articles publiés à l'étranger. Raul Rivero est également un bon poète. Son parcours est emblématique de la dissidence cubaine de l'intérieur : d'abord lié au régime, il lui fallut du temps pour se détacher du rêve bureaucratisé. En 1991, il signe la fameuse Lettre des dix écrivains, exigeant quelque liberté éditoriale. Le pouvoir oblige alors de nombreux auteurs à la dénoncer : il voit dans cette lettre une manoeuvre de la CIA. L'argument pourrait bien resservir dans les semaines qui viennent. Hier, le quotidien Granma et la télévision cubaine n'avaient toujours pas évoqué la pétition du projet Varela.
(1) Pour préparer son voyage, Jimmy Carter - qui a rouvert la section des intérêts américains à Cuba en 1977 et qui est opposé à l'embargo touchant ce pays depuis 1960 - a rencontré aux Etats-Unis des représentants de l'exil anticastriste et, voit ces jours-ci, outre l'épiscopat cubain, quelques grands dissidents insulaires. Sa visite inquiète le département d'Etat et intervient alors que les touristes américains à Cuba sont de plus en plus nombreux. Au moment aussi où Cuba, brouillé avec le Mexique, a rompu avec l'Uruguay, qui a demandé un effort du pouvoir en faveur des Droits de l'homme.
(2) Olivier Languepin, Cuba, la faillite d'une utopie, (Folio-Gallimard).