“La désinformation, ou comment peser sur le cours des événements à Cuba”

par Claude MORIN
Conférence au Colloque pour le centenaire du décès de José Martí, UQAM, 20 mai 1995
http://www.fas.umontreal.ca/HST/U/morin/pub/Cubdesinf.htm


Claude MORIN est-il agent de Castro bénévole? Sa conférence, style brosse à reluire,

Même sa fille se tire comme le confirme cette conférence: «En décembre 1993, les médias accordent beaucoup de place à la " défection " d'Alina Fernández Revuelta, une fille de Fidel.»

De plus, en quoi affirmer que «les critiques habituelles (autoritarisme de Fidel, parti unique, atteintes aux droits de la personne, inefficacité, ennui) seraient de la désinformation?


Introduction : José Martí, l'homme et l'œuvre

Les organisateurs de ce colloque m'honorent en m'associant à la commémoration du centenaire de la mort de José Martí. Ce que je sais de José Martí, de sa vie, de son œuvre, de son influence à Cuba et hors de Cuba me convainc de son droit à la reconnaissance à Cuba bien sûr, mais aussi dans toutes les Amériques, donc ici aussi en cette terre d'Amérique du Nord. Voici en quelques lignes une présentation de José Martí.

José Martí est né à La Havane en 1853, alors que Cuba était encore, avec Puerto Rico, une colonie de l'Espagne, les vestiges d'un empire immense qui avait pris forme au XVIe siècle. Fils d'un sergent d'artillerie venu de la péninsule et d'une modeste créole, il fut condamné à 17 ans au bagne et à l'exil pour avoir écrit une lettre jugée subversive par les autorités coloniales. Journaliste, il séjourna dans plusieurs pays d'Amérique latine et écrivit des centaines d'articles politiques pour les principaux organes de presse du continent américain. Trois nations -- l'Argentine, l'Uruguay et le Paraguay -- le chargèrent de les représenter à Washington. Son séjour aux États-Unis contribua à radicaliser une pensée révolutionnaire dont le principal ressort fut toujours moins les lectures que l'expérience vécue, la relation personnelle, engagée, avec les événements et le mouvement social. Martí préfigure en ce sens Fidel Castro. Il devait mourir en 1895 dans une charge de cavalerie contre l'armée espagnole aux débuts d'une guerre qui allait libérer Cuba du joug espagnol.

Martí fut tout entier l'homme d'un projet, celui de la libération d'un peuple et de la construction d'une nation. LE DELIRE TOTAL: CUBA EST PEUPLEE D'ESPAGNOLS! ALORS LES LIBERER D'EUX-MEMES? CE QUI EST CERTAIN, C'EST QUE SI CUBA ETAIT AUJOURD'HUI UN TERRITOIRE DE L'ESPAGNE, FAISANT PARTIE DE L'UNION EUROPENNNE, LES CUBAINS SERAIENT PLUS LIBRES ET VIVRAIENT BIEN MIEUX.

Pour lui, la restructuration de l'économie, de la politique et de la société cubaines passait par la création d'un homme nouveau, fier d'être cubain, épris du travail, dévoué aux intérêts collectifs. La politique s'y présentait comme un sacerdoce. Le Parti révolutionnaire cubain qu'il créa en 1892 ne visait pas qu'à libérer Cuba. Il se voulait aussi un instrument pour transformer radicalement la société au profit de toutes les classes. Ce n'est pas que Martí ignorait la lutte des classes -- il les a découvertes dans toute leur violence aux États-Unis -- mais il voulait qu'elles n'eussent pas cours à Cuba, parce qu'il croyait en la possibilité de les dépasser (de la même manière qu'il entendait éliminer les différences raciales) et par crainte aussi que les divisions sociales favorisent les ambitions du "monstre" du Nord. L'unité fut une préoccupation majeure chez lui, comme elle le sera chez Fidel. Il se méfiait des visées des États-Unis sur Cuba et sur l'Amérique latine. La démocratie ne devait pas consister en un ensemble de recettes à importer. Elle devait être différente de la démocratie européenne et de cette démocratie résiduelle, dénuée de justice et d'amour, en vigueur aux États-Unis. "La forme de gouvernement, écrivait-il, doit être réconciliée avec les composantes essentielles du pays. Le gouvernement n'est rien d'autre que l'équilibrage des éléments naturels du pays." "Faisons du vin avec des bananes, ajoutait-il; s'il tourne aigre, ce sera au moins notre vin". Ses idées en matière économique passaient par le même prisme moral. S'il dénonçait le pillage et le pouvoir corrupteur de l'argent, il acceptait le " profit honnête ". Partisan des organisations ouvrières, il souhaitait un partage équitable des profits entre capitalistes et travailleurs. La richesse exclusive était injuste.

Fréquenter Martí aide à mieux comprendre la Révolution cubaine qui est d'abord martienne avant de se proclamer marxiste-léniniste. L'éthique du travail, l'idéal égalitaire, la liberté responsable, la place centrale de l'éducation dans la création de l'homme nouveau, citoyen engagé et patriote ardent, voilà autant de clés du message martien et du discours castriste. Pour Martí aussi, l'exercice de la liberté était assujettie aux besoins collectifs essentiels; la paresse était un crime public. Le Parti révolutionnaire cubain pratiquait aussi le centralisme démocratique, la décision finale incombant au Delegado, tenu à rendre des comptes auprès de ses commettants comme le font les élus cubains. N'en déplaise à ses détracteurs qui n'y voient qu'une greffe étrangère venue de l'Est soviétique, la Révolution cubaine a des racines idéologiques insulaires (aussi cubaines que les palmiers) et profondément américaines, celles de Notre Amérique, si différente de l'" autre Amérique ", les États-Unis.

Cette présentation, il faut en convenir, ne ferait pas l'unanimité parmi les Cubains. La Révolution a fait de José Martí sa figure de proue. Elle se présente comme la culmination d'un long combat, ceux des Varela, Maceo, Martí, Mella, Guiteras, etc. et de leurs compagnons anonymes, dont les mambís. Les exilés dénonce pour leur part ce qu'ils appellent une "appropriation" ou un "détournement". Ils parlent de la trahison des idéaux de Martí. On ne peut leur donner raison. On ne voit pas comment ils peuvent se proclamer des héritiers de Martí. Ils sont dans le camp de ce que Martí a combattu avec le plus de constance, au point de lui sacrifier sa vie, le colonialisme. Or les exilés s'opposent au projet révolutionnaire en s'appuyant sur les États-Unis dans lesquels Martí voyait une menace pour la future république cubaine.

1. Radio Marti et TV Marti, des instruments de la désinformation

Renversement des perspectives, il se trouve que Martí est associé, à son corps défendant, à la contre-révolution. Son nom est accroché, tel un étendard, au fer de lance d'un des volets de la désinformation qu'alimentent les États-Unis contre Cuba. Je veux parler de Radio Marti et de TV Marti.

Radio Marti est entrée en ondes en mai 1985. Sa création avait été réclamée en 1980 par le Comité Santa Fe, un groupe d'idéologues influents auprès du candidat Ronald Reagan et qui concevaient Radio Free Cuba comme une réplique de Radio Free Europe. C'était le couronnement d'une longue histoire d'interventionnisme électronique qui remonte à 1960 quand plusieurs stations virent le jour en vue d'appuyer la lutte contre la Révolution cubaine. Radio Marti est le vaisseau amiral d'une flotte d'émetteurs orientés vers Cuba, dont quelques uns sont clandestins et ont une vocation paramilitaire.

TV Marti a entrepris ses transmissions en mars 1990. Sa création contrevient aux conventions internationales en matière de diffusion. Son signal télévisuel utilise en effet des fréquences réservées à Cuba par l'Union internationale des télécommunications. Il s'agit d'une usurpation illégale du spectre des ondes hertziennes. Cuba a répliqué en brouillant le signal de sorte que TV Marti ne peut pénétrer dans les foyers cubains.

Le but officiel que poursuivent ces deux organes médiatiques : "informer", au nom de la liberté de presse, les Cubains en vue de favoriser le changement dans l'île et de contribuer à l'avènement de la "démocratie". Et d'ajouter les porte-parole de ces stations : "We give coverage to what the Cuban government does not cover". L'essentiel de l'information provient du gouvernement des États-Unis (State Department, Voice of America, United States Information Agency). Les "journalistes" sont recrutés parmi les exilés anticastristes. Les principales vedettes de Radio Marti sont les "défecteurs". C'est un gouvernement s'adressant aux citoyens d'un autre pays contre leur gouvernement. La situation est d'autant plus contradictoire que la culture politique états-unienne, au nom de liberté d'expression, n'admet pas que son gouvernement finance un réseau public! Or le budget pour les deux stations s'élevait à 25 millions $ en 1992.

Le but réel n'est pas la liberté, on s'en doute. Ces stations sont des leviers d'intervention. Ils sont la version électronique de l'amendement Platt qui conférait aux États-Unis un droit d'intervention dans les affaires cubaines. Ils visent à déstabiliser, à subvertir, à accroître l'influence des États-Unis, à inverser l'un des principaux acquis de la Révolution, la conquête d'une réelle indépendance, une ambition frustrée par l'intervention des États-Unis dans la guerre hispano-cubaine en 1898, l'amendement Platt, Guantánamo, et la longue tutelle qui frappa la république jusqu'en 1959.

Leur rôle attendu rappelle celui joué par Radio Swan. Cette station accompagna le débarquement de Baie des cochons, en avril 1961, faisant état d'une progression sur tous les fronts et de la reddition des troupes cubaines, d'un ralliement massif de la population aux envahisseurs! Radio Swan était un organe de désinformation au service d'une reconquête de Cuba. Le mensonge était le nerf de la guerre. Une guerre qui n'a jamais pris fin et que la création de Radio Marti entendait relancer vers un dénouement rapidement victorieux.

Nous entrons dans le vif du sujet de mon exposé : le mensonge, la propagande, la caricature, la désinformation.

Qu'entend-on par "désinformation"? On peut distinguer deux sens. Un sens étroit, rattaché à l'espionnage et au contre-espionnage, à la guerre. Un gouvernement émet de façon directe ou clandestine des mensonges qu'il veut voir disséminer par des médias en vue d'embarrasser ou de tromper des gouvernements ennemis. L'exemple le plus accompli de désinformation eut lieu juste avant le débarquement en Normandie. Les Alliés réussirent à induire les Allemands en erreur quant au moment et au site du débarquement. La désinformation vise à provoquer des erreurs chez l'adversaire. Ce peut être la transmission secrète de fausses informations à destination des services secrets rivaux. Ce peut être des mensonges destinés aux citoyens pour cacher des actions inacceptables. Le Contragate/Irangate en fit usage. La désinformation est ici synonyme de mensonge. Elle est inséparable d'une situation de conflit, d'une guerre en cours, froide ou chaude.

Il y a un sens nouveau, lié à une critique des médias. Il désigne la conspiration du silence autour de certains faits ou la déformation que les médias font subir aux faits, délibérément, ou involontairement, en raison des caractéristiques de production et de diffusion. Les médias sont critiqués pour ce qu'ils disent, ce qu'ils ne disent pas, pour la manière dont ils le disent ou les insinuations. La liberté de l'information -- celle d'émettre des messages ou d'en recevoir, par la voie de l'imprimé ou par celle des ondes -- est subordonnée à des enjeux déterminés par la raison d'État ou par l'influence des groupes de pression (privés ou publics). C'est la plus perfide, parce qu'elle est la plus diffuse. Les acteurs ne sont pas toujours conscients de participer à la désinformation. Ici la désinformation se rapproche du "biais", du "parti-pris", des préjugés non reconnus. C'est une censure qui s'ignore, c'est une déformation inconsciente.

2. La désinformation à propos de Cuba

Ma thèse est que l'information à destination de Cuba et à propos de Cuba participe de la désinformation. L'objectif est de peser sur le cours des événements à Cuba, de les orienter vers la fin recherchée, une évolution dans le sens souhaitée par les États-Unis. Les moyens sont les médias électroniques et la presse écrite. On peut identifier trois cibles : les Cubains, les exilés, les autres (les citoyens des États-Unis et d'ailleurs).

A) Première cible, les Cubains

Les Cubains sont soumis à plus de 400 heures de programmation radiophonique par jour. Aucun peuple de la planète ne bénéficie d'autant d'attention de la part de radios extérieures. Radio Marti n'est qu'un maillon d'un réseau de propagande qui comprend aussi Voz del CID, Voz de la FNCA, Radio Mambi, etc. Certaines sont privées, mais la majorité fonctionnent grâce à des fonds publics, clandestins par surcroît. Une station comme Radio Cayman, par exemple, émet d'un site inconnu, peut-être le Guatemala, et serait très liée à CIA, depuis 1960.

Quelle est la nature de l'information transmise? Le contenu et le ton varient d'une station à l'autre, mais toutes les transmissions ont comme dénominateur commun la critique du gouvernement cubain, des institutions, du quotidien. Voici un échantillon du contenu des messages électroniques :
* On transmet les informations les plus négatives, au besoin on invente. Les statistiques officielles sont exploitées négativement ou on diffuse de fausses statistiques. Les pénuries offrent un matériau aisément manipulable. Il faut convaincre les Cubains que tout va mal et que la situation ne peut qu'empirer. On vise à démoraliser la population cubaine, à lui faire perdre l'espoir. On distille le défaitisme.
* On s'acharne à discréditer les dirigeants, affublés de qualificatifs péjoratifs. Fidel est la cible privilégiée. On le présente comme un dictateur autocrate, anachronique, entêté, mégalomane. Si Fidel est le "problème", son départ serait la "solution". "No Castro, no problem" clament les autocollants à Miami.
* Toutes les réformes sont dénoncées comme des cataplasmes et comme inefficaces. Elles ne sont que de vaines tentatives pour maintenir le régime à flot au prix du prolongement des sacrifices. Il n'y a qu'une solution, le passage à l'économie de marché, le rétablissement du multipartisme, des élections libres.
* On fait grand cas du succès économique des exilés, une façon d'indiquer la voie vers la prospérité et de légitimer leur aspiration à gouverner dans une Cuba libérée.
* On accorde une grande publicité à ce que l'on présente comme des atteintes aux droits de la personne. Les vexations que subissent les opposants sont publicisées. On fait grand cas des prisonniers, des conditions de détention. On exploite au maximum les déclarations des anciens prisonniers, les prises de position des intellectuels prestigieux et des politiciens étrangers.

Certaines stations ne se contentent pas d'informer, elles incitent à la désobéissance civique, aux sabotages, à l'absentéisme. Elles servent même de canal pour transmettre des messages codés aux opposants et aux collaborateurs dans l'île.

Les médias électroniques ne visent donc pas qu'à informer. Ils visent à susciter des réactions, ils poussent à l'action. Ils sont une pièce de l'arsenal dirigé contre la Révolution cubaine, ses leaders, ses réalisations. Ils s'insèrent dans une stratégie énoncée à Paris à la fin de la décennie soixante-dix, lors d'une réunion organisée par la CIA : "[L']information vraie -- et donc subversive -- doit pénétrer Cuba par tous les canaux possibles."

B) Deuxième cible, les exilés

Les exilés sont également l'objet de cette propagande. La gamme des moyens s'ouvrent dans leur cas. À la radio s'ajoutent la télévision et surtout la presse écrite. Tous les médias concourent à peindre un tableau éminemment noir de la situation à Cuba, ce qui entretient et renforce le rejet de la Révolution chez ceux qui ont choisi de quitter l'île et leurs descendants. Les informations encouragent les plus militants des opposants anticastristes en parlant de la décomposition et de la fin prochaine du régime. Les médias organisent même depuis plusieurs années, depuis 1989 en tout cas, des concours avec des prix pour ceux qui prédiraient avec justesse la date d'effondrement du "castrisme". Il y a enfin la noria des rumeurs dont les médias se font l'écho quand ils n'en sont pas les auteurs. Castro est malade; Castro a échappé à un attentat; Castro est mort depuis longtemps et un sosie le remplace; Castro a été aperçu à un match de base-ball aux États-Unis durant les séries mondiales. Pour la presse à sensations, Castro est un objet de promotion au même titre qu'Elvis Presley-toujours-vivant, les monstres semi-humains ou les extra-terrestres!

Il est surtout dangereux d'exprimer dans les médias de Floride, particulièrement ceux de Miami, des points de vue favorables à la Révolution cubaine et à ses dirigeants. La Cuban American National Foundation veille au grain. Des groupes terroristes émettent des menaces. Des attentats ont lieu contre des personnes et des institutions. Des journalistes ont payé de leur vie leur indépendance de vues.

C) Troisième cible, le public US et nous

Les citoyens des États-Unis constituent la troisième cible de cette propagande. À travers eux c'est nous tous qui sommes atteints, tant il est vrai que les médias US donnent le ton, colorent notre perception de Cuba. C'est un prisme qui affecte la manière dont nous reconstruisons la réalité cubaine. Nous sommes affectés par la diabolisation de l'adversaire. Les thèmes qui ont le plus de poids dans les médias sont les suivants :

Fidel Castro est un dictateur et son régime est un anachronisme à l'heure où le socialisme est mort et que les dictatures laissent la place à des gouvernements élus dans des scrutins pluralistes. Il ne fait pas de doute que Fidel est le dirigeant du tiers monde le plus médiatisé et l'intérêt que lui portent les États-Unis est grandement responsable de ce statut.

Tout va mal à Cuba, particulièrement en matière économique : le système est totalement inefficace, comme en témoignent les pénuries multiples. Pendant trois décennies, l'assistance soviétique aurait dissimulé le fiasco.

Le régime est insupportable et les Cubains risquent leur vie pour échapper à la catastrophe, à la répression. Les médias ont beaucoup joué la carte de l'émigration sauvage. Les déserteurs étaient accueillis en héros et leurs témoignages, sollicités par les médias, étaient publicisés.

Les médias embouchent la trompette des droits de la personne. Ils ont sacré l'ex-policier sous Batista et contre-révolutionnaire (poseur de bombes) Armando Valladares poète dissident. S'ils ont fait grand cas de la condamnation de Cuba par la Commission des droits de l'homme à Genève, ils passent vite sur la dénonciation de l'embargo par l'Assemblée générale des Nations unies.

Les réformes ne sont que de la poudre aux yeux puisqu'elles ne restaurent pas le capitalisme.

Tony Platt et Ed McCaughan ont analysé 331 articles dans 17grands médias US ("Tropical Goulag," Social Justice 15, Summer 88). Ils ont noté que "odd dichotomy between the message of the lead and headlines on the one hand, and the bulk of the story on the other, perhaps indicates editors' attempts to make their correspondents' stories conform to predetermined editorial policy". Les titres seraient plus négatifs que les articles eux-mêmes, révélant un parti-pris délibéré de noircir Cuba. A propos de la campagne US pour les droits de la personne, Platt parle de désinformation : "In many ways, it followed the pattern of a classic desinformation campaign: it asserted political conclusions which are not supported by reliable evidence; it mixed known facts with unverified gossip; it elevated speculation into proof; it repeated assertions until they became self-perpetuating and self-evident truths; and it used carefully selected experts to legitimate its argumentation".

Rappelons à ce propos la campagne menée dans les années quatre-vingt pour faire de Cuba une plaque tournante du trafic des stupéfiants entre Amérique latine et les États-Unis. On prêtait à Castro le projet de déstabiliser les États-Unis en corrompant la société. Plusieurs brochures publiées par la Cuban American National Foundation diffusaient cette ligne en reproduisant des articles et des déclarations incriminantes. On parlait de narco-terrorisme et on faisait de Cuba un agent important (voir Castro's Narcotics Trade, 1983 ou Narco-Terrorism and the Cuban Connection, 1988). Or en même temps la CIA laissait les barons de la Contra acheminer des cargaisons de drogues aux États-Unis pour financer leur guerre contre Sandinistes. L'affaire Ochoa sera présentée comme la façon pour Castro de se débarrasser d'un rival qui préparait un coup d'État.

On passe sous silence les aspects positifs, à moins qu'on les écrase, pour faire bonne mesure, sous une avalanche de faits négatifs. Ainsi on monte en épingle les pénuries de médicaments (à commencer par les analgésiques), mais on ne rappelle pas l'universalité et la gratuité des soins. Qui soulignera l'investissement dans la matière grise : Cuba concentre 6 % des ingénieurs et des techniciens d'Amérique latine (même si sa population équivaut à 2 % de l'ensemble)? On débusque tous les effets pervers du tourisme et de la dollarisation, mais on ne parle pas des bénéfices collectifs qu'en tirent les Cubains. On ignore comment le système absorbe les contradictions et limite les écarts. On n'accorde pas d'importance aux ouvertures, aux investissements, aux partenariats qui témoignent d'une flexibilité qu'on refuse de reconnaître parce qu'elle contredit l'image de rigidité qu'on diffuse. On reste insensible aux signes d'une amélioration comme si l'unique perspective réaliste était la chute libre.

On ignore superbement le contexte dans lequel se débat Cuba aux prises avec un embargo commercial qui est de fait un blocus parce que les États-Unis cherchent à gagner les autres pays à leur politique d'isolement de Cuba. Les médias jugent des faits sans prendre en compte l'histoire des relations Cuba/États-Unis, notamment le rôle que les États-Unis ont tenu dans les affaires cubaines entre 1898 et 1959, puis le refus obstiné de Washington de composer avec la Révolution.

Les éclairages positifs sont marginalisés. Les véritables spécialistes de Cuba sont ignorés. Ils n'ont pas accès aux pages d'opinion dans les grands quotidiens. On les invite rarement à commenter. De vieux routiers de la politique cubaine des États-Unis, tels Wayne Smith, un moment chef de la section d'intérêts US à La Havane, passent pour des agents de Castro, ou sont taxés de naïfs. Le New York Times ne publient plus leur opinion. Pendant ce temps, les scribouillards ont accès aux médias, car leurs propos correspondent à la ligne désirée. Le State Department aurait même demandé au magazine Newsweek de ne rien écrire de positif sur Cuba. Les correspondants états-uniens à la pige à Cuba n'arrivent pas à publier leurs articles aux États-Unis. Leurs textes sortent donc en Europe ou au Japon. Les prophètes de la fin prochaine ont également droit d'intervention. On fait grand état d'ouvrages (tel celui d'Andrés Oppenheimer, Castro's Final Hour: The Secret Story behind the Coming Downfall of Communist Cuba, sorti à l'été 1992) qui vont dans le sens attendu..

Ne nous trompons pas. Cette information diffusée au nom de la liberté de presse ne vise pas qu'à informer. Elle pousse à l'action (ou à l'inaction). La campagne de salissage dépasse les frontières des États-Unis. La Révolution cubaine a été perçue dès le début comme un mauvais exemple. Il fallait la discréditer par tous les moyens afin qu'elle ne répète pas ailleurs. Les cibles de cette campagne sont nombreuses :

* les hommes d'affaires. Il s'agit de faire croire que l'investissement à Cuba est très risqué, qu'il prolonge un régime condamné, que Cuba est un baril de poudre. L'information distille le pessimisme. Elle est une invitation au boycottage.
* l'opinion publique internationale. Il s'agit de contrer ceux qui dénoncent l'embargo comme injuste. Washington souhaiterait faire participer les gouvernements étrangers à l'embargo. Son argument est que l'embargo constitue le levier le plus puissant pour forcer une démocratisation à Cuba. Les médias ont pour mission de prévenir la constitution d'un mouvement anti-embargo et d'isoler Cuba afin que l'embargo soit enfin efficace, une mission qu'il a échoué pendant plus de trente ans. À travers l'action médiatique dirigée vers les citoyens du monde "libre", ce sont les gouvernements étrangers qui sont visés et invités à s'aligner derrière la position US.
* les candidats au tourisme. L'industrie touristique représente pour Cuba le vecteur le plus rentable et le plus rapide d'accès aux devises. Aussi est-elle devenue une priorité. La progression est fulgurante. L'objectif est de 2,5 millions de touristes en l'an 2000. Les articles négatifs visent à donner mauvaise conscience ou à faire peur. On note la parution de plusieurs articles ou reportages négatifs à l'automne, juste avant la saison touristique. Le public canadien est la principale cible, car c'est le principal marché de touristes étrangers pour Cuba. Au début de novembre 1993, Alpha 66 annonçait une campagne de terrorisme contre Cuba qui visait à semer la panique chez les touristes et à les détourner de cette destination. Un an plus tard, Le Soleil (24-10-1994) donnait la parole à des anticastristes installés au Québec et titrait : "Fidel Castro, entre Staline et Hitler".

3. Des exemples de désinformation

En décembre 1993, les médias accordent beaucoup de place à la " défection " d'Alina Fernández Revuelta, une fille de Fidel. Toutes ses déclarations sont rapportées comme s'il s'agissait d'une pythie. Son père est un " tyran ". Quand Fidel fait une tournée réussie en France en mars 1995, les médias français ressortent à nouveau Alina qui répète sa dénonciation.

On peut citer quelques manchettes des médias européens. "Cuba: le grand naufrage" (Le Point, 24-04-1993), "Pendant que Fidel Castro s'endort, Cuba s'éveille" (L'événement du jeudi, 26-08-1993), "Ni un pas en arrière...ni en avant" (Cambio16, 12-08-1992), "Tortures à Cuba : la liste de la terreur" (ABC, 6-01-1991). Les titres sont très éloquents.

Les médias québécois ne sont pas en reste. L'actualité est assurément le magazine à large diffusion qui publie le plus d'articles sur Cuba. Cuba y est systématiquement présenté sous un jour le plus négatif. En avril 1990, Judith Bélanger signe "Cuba, le début de la fin?". Elle y fait état du procès Ochoa. Cinq ans plus tard, on attend toujours la fin annoncée. En octobre 1991, Béatrice Pignède publie "Fidel. Le grand bond en arrière". Cet article est digne de figurer dans une anthologie de la désinformation. Je ne serais pas surpris que l'auteure soit un prête-nom et cache l'origine clandestine du pseudo-reportage. En mars 1995, ce sont les déboires d'Elvis, exportateur d'électro-ménagers à Cuba, qui font l'objet d'un reportage étonnant : on y découvre l'enthousiasme d'un homme d'affaires aux prises avec une bureaucratie incompétente. La Presse publie à l'occasion des articles sur Cuba. Voyons quelques exemples : "Comment finira Castro? En douceur comme Franco ou dans le sang comme Ceausescu!", demande G. Leblanc (18-01-1992); même ton interrogatif pour Nicolas Mesly : "Cuba : l'ultime round?" (7-08-1993).

Les journalistes québécois intéressent les militants anticastristes de Miami. Antonio Tang, un prétendu réfugié politique, journaliste à WGBA, une station anticastriste de Miami et sans doute un émissaire de la Cuban American National Foundation, a été actif à Montréal. Il a contacté des journalistes. Il a sans doute aidé Bertrand de la Grange à préparer des reportages en Floride et à Cuba. Les reportages de Bertrand de la Grange diffusés par la Société Radio-Canada en 1993 transformaient les balseros en héros et faisaient de Cuba un Goulag tropical. Ils n'exposaient qu'un point de vue franchement hostile. Troublant reportage tout de même puisque les opposants apparaissaient à l'écran et ne cachaient pas leur identité tout en dénonçant la répression et en annonçant des sabotages. On est en droit de se demander si ce reportage était authentique. François Brousseau, éditorialiste au quotidien Le Devoir, s'est rendu à Cuba, a rencontré des opposants et a signé plusieurs articles fort durs contre le gouvernement castriste. L'article du Soleil, cité ci-dessus, allait jusqu'à reprendre la thèse des informateurs sur le "parti-pris indéracinable de la presse occidentale en faveur de Castro".

D'autres reportages se sont révélés plus soucieux d'équilibre. "Socialismo o muerte", présenté au réseau-télé de la SRC, en juillet 1993, participait de ce genre. Ces reportages ont en commun de reconnaître des réalisations (dans les domaines de l'éducation, de la santé). Ils reprennent néanmoins les critiques habituelles (autoritarisme de Fidel, parti unique, atteintes aux droits de la personne, inefficacité, ennui). Le négatif l'emporte généralement sur le positif. La série de trois longs reportages sur la vie économique diffusée en octobre-novembre 1994 au réseau-radio de la SRC, reposait sur ce dosage du style deux pour/trois contre.

Mais les médias sont sensibles à la conjoncture. J'en prendrai pour exemple le magazine Time. Fidel a fait la couverture à deux reprises, en moins de 15 mois. La première fois sous le titre "Castro's Cuba: The End of the Dream" (6-12-1993), dans la tradition des articles négatifs. On y lisait: "Castro's socialist dream has turned into a nightmare. Isolated, hungry, and broke, the country hopes that a touch of capitalism will save it. "La seconde fois," Castro's Compromises" (20-02-1995), Fidel avait droit à une entrevue et le ton du reportage était étonnamment positif. Les deux extraits de l'entrevue placés en exergue donnait le ton : "Pourquoi devrais-je renier mes principes?"; "Notre système doit s'adapter aux réalités du monde actuel." On concédait même que l'embargo n'est peut-être plus la bonne politique. Ce reportage a cependant suscité une réaction colossale des lecteurs, devait reconnaître le Tiime (13-03-1995) : "More than 90% of those who wrote, many of them Hispanic, criticized us for our coverage." C'est dire que les anticastristes feront tout pour bloquer une évolution sereine. Ils représentent un obstacle sur la voie d'une normalisation. On aurait cependant tort de leur imputer l'immobilisme de la politique US. Plusieurs visions s'affrontent au sein du gouvernement et dans les milieux d'affaires à propos de Cuba. Le dernier article du Time traduit une évolution. Mais les partisans de l'"engagement constructif" ne sont pas encore en mesure de s'imposer.

Une chose est sûre. La désinformation à propos de Cuba a encore un avenir. Ses concepteurs et ses bénéficiaires espèrent même qu'elle aura l'effet qu'elle n'a pas eu en plus de trente ans de pratique. Jamais Cuba n'a été aussi vulnérable. Jamais elle n'a dépendu autant d'une opinion publique extérieure qui ne lui soit pas hostile. C'est dire l'enjeu.

Retour