Castro : "Le peloton d'exécution a refusé de fusiller Chavez"
Entrevue d’Ignacio Ramonet avec Fidel Castro sur le coup d’État contre Chavez au Venezuela, au mois d’avril 2002

http://www.michelcollon.info/articles.php?dateaccess=2006-04-15%2014:57:14&log=invites
 
Dans l’ouvrage Fidel Castro / Biographie à deux voix, publié par la maison d’édition Debate, le chef d’État cubain a confié à Ignacio Ramonet certaines informations inédites concernant les événements du mois d’avril 2002 au Venezuela.

Fidel Castro affirme qu’il a téléphoné au palais de Miraflores avant que Chavez se rende aux putschistes. Il lui a dit : « Ne te sacrifie pas; ne fais pas comme Allende, qui était un homme seul. Tu as avec toi une bonne partie des forces armées, ne démissionne pas, ne renonce pas. »

Puis il décide de mandater le chancelier Felipe Pérez Roque pour qu’il se rende à Caracas, avec deux avions, pour qu’il ramène Chavez à Cuba. Entre-temps, il prend contact avec un « général qui l’appuyait ». Il lui révèle que le monde entier sait que le Président n’a pas abdiqué et il le presse d’envoyer du renfort pour le libérer.

Fidel Castro, qui a prononcé de nombreux discours, a accordé très peu d’entrevues. On compte quatre longues entrevues publiées depuis cinquante ans. La cinquième, menée par le directeur du Monde diplomatique Ignacio Ramonet, constitue l’essentiel de cet ouvrage, Fidel Castro / Biographie à deux voix, qui est en quelque sorte un résumé de la vie et de la pensée du chef d’État Cubain. Plus de cent heures de conversations, initiées en janvier 2003 et terminées en décembre 2005.

Voici donc un extrait de cet ouvrage, où il est question des événements qui se sont déroulés le 11 avril 2002 au Venezuela. Comme le dit le Commandant, il demeurera au pouvoir « tant et aussi longtemps que l’Assemblée nationale le voudra, au nom du peuple cubain ». L’ouvrage, qui doit paraître sous peu, est publié par la maison d’édition Debate.
___________________

Ignacio Ramonet : Vous avez dit que vous éprouviez une grande admiration pour Hugo Chavez, le président du Venezuela.

Fidel Castro : Oui, en effet. Voici un autre Indien, Hugo Chavez, un nouvel Indien qui est, comme il le dit lui-même, « un mélange d’Indien », un métis, avec un peu de blanc, comme il aime le dire. Quand tu regardes Chavez, tu vois un autochtone, fils du Venezuela, un fils de ce pays métissé. Il possède tous les traits de noblesse de ce métissage, et un talent exceptionnel, réellement exceptionnel.

J’ai l’habitude d’écouter ses discours, on sent qu’il est fier de ses origines humbles, de son métissage, où l’on trouve un peu de tout, principalement les traits des autochtones ou d’esclaves emmenés d’Afrique, avec un mélange d’Indien. C’est la première impression qu’on a de lui.

Il se peut qu’il ait aussi des gènes de Blancs, et c’est tant mieux parce que le métissage est toujours bon, la combinaison desdites ethnies, cela enrichit l’humanité.

I. R. Vous avez suivi de très près l’évolution de la situation au Venezuela, en particulier toutes les tentatives de déstabiliser le gouvernement de Chavez…

F. C. Oui, nous avons suivi de très près ces événements. Chavez nous a visités lorsqu’il est sorti de prison, avant les élections de 1998. Ce fut un geste courageux, car on lui a durement reproché par la suite cette visite qu’il nous a faite. Il est venu et nous avons conversé. Nous avons découvert un homme cultivé, intelligent, aux idées très progressistes, un authentique Bolivarien.

Par la suite, il a remporté les élections. À quelques reprises d’ailleurs. Il a modifié la Constitution de son pays, avec un formidable appui populaire, celui des gens les plus pauvres. Mais ses adversaires ont tenté de l’asphyxier économiquement.

Au cours des quarante années de ce fameux régime démocratique qui a précédé l’arrivée de Chavez au Venezuela, j’estime qu’on a sorti du Venezuela quelque 200 milliards de dollars. Sans cette fuite de capitaux, le Venezuela serait plus industrialisé que la Suède; il aurait le même niveau d’éducation que la Suède s’il y avait eu une vraie démocratie distributive, si ces mécanismes avaient réellement fonctionné, s’il y avait eu quelque chose de crédible et de vrai dans toute cette démagogie et cette publicité.

Entre l’arrivée de Chavez au pouvoir jusqu’au moment où il finit par établir le contrôle des changes, en janvier 2003, on calcule que plus de 30 milliards de dollars ont fui le Venezuela. Tous ces phénomènes, selon nous, créent une situation insoutenable dans notre hémisphère.

I. R. Le 11 avril 2002, il se produit un coup d’État contre Chavez à Caracas. Vous avez dû suivre ces événements de très près?

F. C. Lorsque nous apprenons que la manifestation d’opposition à Chavez change de direction et se dirige vers le palais de Miraflores, qu’il y a toutes sortes de provocations, qu’on tire de coups de feu, qu’il y a des victimes, que certains officiers de l’armée se sont rebellés et se sont prononcés publiquement contre Chavez, que la garde présidentielle s’est retirée et que l’armée a l’intention de mettre le président sous arrêt, j’ai aussitôt appelé Chavez. C’était un homme sans défense mais un homme de principe. Je lui ai dit : « Ne te sacrifie pas, Hugo! Ne fais pas comme Allende! Allende était un homme seul, il n’avait plus un soldat avec lui. Mais toi, tu peux compter sur une bonne partie de l’armée. Ne démissionne pas! Ne renonce pas!

I. R. Vous l’encouragiez à résister, les armes à la main?

F. C. Non, au contraire. C’est ce qu’a fait Allende et il l’a payé de sa vie et de façon héroïque. Chavez avait trois choix : se retrancher dans le palais de Miraflores et résister jusqu’à la mort; lancer un appel au peuple, à l’insurrection et déchaîner ainsi une guerre civile; ou se rendre, sans abdiquer, sans démissionner. Nous lui avons conseillé d’opter pour la troisième solution. C’est ce qu’il avait lui aussi choisi …

Retour