Si les camarades Margolin et Werth mettent le doigt sur l'hypocrisie du PCF et de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe dont la condamnation n'aura aucune implications concrètes, les deux attitudes étant un crachat aux victimes, mortes ou vivantes, du communisme, ils affirment que la critique devrait être réservée à des communistes comme eux, car «la nécessaire critique du communisme est trop importante pour être laissée a des anticommunistes un peu trop professionnels».
Retour sur le communisme d'Etat, par Jean-Louis Margolin et Nicolas Werth
LE MONDE le 02.02.06
Ainsi donc, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe vient d'adopter, a une forte majorité (99 contre 42), une résolution condamnant les "crimes des régimes communistes". En revanche, la majorité des deux tiers requise n'a pas été tout a fait atteinte pour le "décret d'application" (la recommandation faite au comité des ministres de tirer les conséquences pratiques de cette condamnation).
La résolution comme la recommandation, rédigées en termes modérés, ne faisaient que rappeler des évidences. D'abord, la diversité et l'intensité des violations des droits de l'homme attribuables aux Etats communistes, et leur étendue considérable dans l'espace et dans le temp. Ensuite, le nombre relativement faible des condamnations, des analyses historiques, voire des prises de conscience auxquelles ces violences ont donné lieu, ee qui contraste globalement avec le traitement accordé au nazisme.
Les recommandations visaient uniquement a favoriser le "travail de mémoire", au uiveau européen et au sein de la douzaine d'Etats membres ayant souffert de dictatures communistes. Il leur était demandé d'ouvrir leurs archives, de réviser leurs manuels scolaires, de construire monuments et musées, de mettre en place une journée commémorative. Il n'était prévu aucune mesure d'ordre administratif (interdictions professionnelles), judiciaire (poursuite des auteurs et complices des crimes) ou financier (réparations, restitutions...).
Dans le texte, l'idéologie communiste n'est pas confondue avec la politique des régimes s'en réclamant. Elle n'est done pas condamnée en tant que telle, même si cela a suscité débat. Cette modération suffit a établir la distinction effectuée par le Conseil de l'Europe entre crimes eommunistes et crimes nazis. Ceux-ci, comme chaeun sait, ont donné lieu a de très nombreuses
révocations de fonctionnaires, a d'importantes actions judiciaires - dont eertaines ne sont pas éteintes - et a de considérables réparations. Sans parler de la condamnation du nazisme comme idéologie et de la fréquente interdiction des organisations qui s'y réferent.
Dans ce contexte de modération, il est done partíeulierement malvenu pour certains partís communistes (dont le PCF) et certaines personnalités de la gauche non communiste européenne de protester contre un texte "fa/sificateur", voire " liberticide". A l'occasion d'un tel débat, il aurait été bon pour eux de montrer qu'ils étaient partíe prenante de cette condamnation de régimes faillis, responsables du discrédit apporté dans de nombreux milieux a l'idée communiste elle-même.
II est, par ailleurs, malhonnéte de prétendre que la résolution salirait les résistants au nazisme (puisque seuls les régimes étaient visés), qu'elle mettrait le national-socialisme et le communisme sur un pied d'égalité (rien dans la résolution ou les recommandations ne va dans ce sens) et qu'elle s'en prendrait au communisme en tant qu'idée ou inciterait a une "chasse aux sorcieres". Il est aussi comique, et un peu indécent, de reprocher au texte des parlementaires de "contribuer ainsi d la banalisation du génocide des juifs" (communiqué du PCF), alors que les Etats communistes européens, qui ne cesserent d'entraver les recherches sur la Shoah et sa eommémoration, la banalisaient en la noyant dans un "antifascisme" unanimiste. Sous la direction de Robert Uue, le PCF avait entrepris de tirer les conséquences de sa condamnation des méthodes staliniennes. L'Humanité - qui suggérait alors e1le-meme que les dérives du bolchevisme étaient a rechercher bien en amont de l'avenement de Staline - n'avait pas réservé un mauvais accueil aux coauteurs du Livre noir du communisme (Robert Laffont, 1997) que nous étions. Aujourd'hui, l'hostilité frénétique aux Etats-Unis, à la mondialisation et au libéralisme sert d'alibi a la mise au rancart de ce travail critique.
Les partís communistes, en contre-feu au texte proposé au vote du Conseil de l'Europe, entendaient faire condamner le "capitalisme", ce qui revenait a mettre sur le même plan des démocraties (la majeure partíe de l'Europe capitaliste depuis 1945) et des dictatures...
Malheureusement, la louable recommandation votée au Conseil de l'Europe voit sa portée amoindrie par un certain nombre d'approximations, d'exagérations ou d'assertions plus que discutables. On les trouve dans le long "exposé des moti.fs" qui l'accompagne, et qui doit sans doute trop aux limites et aux préjugés du rapporteur suédois, Göran Lindblad, du Partí populaire européen (droite). Même si l'équation communisme/nazisme n'y est pas explicitement formulée, des "crimes similaires" sont évoqués dans les deux cas. C'est faire fi et de la stratégie génocidaire et de la politique de terreur contre certains peuples (slaves en l'occurrence) - clairement des spécificités nazies. Plus grave encore, on évoque "des éléments de l'idéologie communiste, comme l'égalité ou la justice sociale", ce qui est une maladresse, tant ces aspirations sont peu spécifiques au communisme. D'ailleurs ce dernier, moins préoccupé d'égalité que de lutte des classes, était de ce fait discriminateur.
Bizarrement, il est également mentionné qu'"au bout de dix ans en Union soviétique et en Chine la terreur a quelque peu perdu de sa violence initiale", erreur qu'on accepterait mal d'un éleve de lycée. Et que dire des chiffres de victimes généralement surévalués et fournis avec cette précision: "l'on a de bonnes raisons de penser qu'ils sont en fait beaucoup plus élevés", ce qui est aggraver son cas. De plus, les archives des ex-pays communistes sont présentées comme tres peu ouvertes, ce qui fera sourire tout historien des communismes d'Europe et de Russie (les statistiques du goulag et des exécutions staliniennes ont été établies avec un haut degré de précision et publiées). Le terme de "génocide" (sans précision) est également utilisé a propos de l'URSS, ce qui est au moins diseutable. Parmi la longue liste des peuples soviétiques déportés en masse sous Staline, les minorités coréennes d'URSS sont oubliées, alors qu'elles furent les premieres à subir ce traitement.
Plus généralement, les crimes du communisme sont analysés comme "la conséquence de politiques délibérées eonçues par les fondateurs de ces régimes avant même qu'ils ne parviennent au pouvoir", ce qui est un raccourci hasardeux dans une question complexe, surtout pour le cas prototype du bolehevisme russe.
Au fond, des écrits de M. Lindblad, il ressort que la nécessaire critique du communisme est trop importante pour être laissée a des anticommunistes un peu trop professionnels.
Jean-Louis Margolin est maitre de conférences en histoire a l'université de Provence, Aix-Marseille.
Nicolas Werth est chercheur (CNRS) a l'Institut d'histoire du temps présent (IHTP)