FR06CR05ADD1 AS (2006) CR 05
SESSION DE 2006 (Premiére partie)
COMPTE RENDU de la cinquiéme séance
Mercredi 25 janvier 2006 à 15 heures
ADDENDUM 01
Nécessité dune condamnation internationale des crimes des régimes communistes totalitaires
Les interventions suivantes ont été communiquées au Service de la séance pour publication au compte rendu par des orateurs qui, inscrits et présents en séance, nont pu être appelés à les prononcer faute de temps.
Interventions de:
Mme POSTOICO (Moldova) MM. CUBREACOV (Moldova) POZZO DI BORGO (France)
M. CUBREACOV (Moldova). Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, chers Collégues, je voudrais dabord féliciter Monsieur Lindbland pour son excellent rapport qui refléte lampleur et la monstruosité des crimes et des atrocités des régimes totalitaires communistes en Europe et partout au monde. Quant au peuple de mon pays, la Moldavie, il a subit les horreurs du communisme depuis juin 1940, lorsque la Bessarabie, le nord de la Bucovine et le district de Hertza ont été occupes selon les prévisions du pacte Ribbentrop-Molotov conclu en 1939 entre lAllemagne nazie et la Russie communiste.
Léclipse communiste intervenue pour quelques décennies dans lhistoire de mon peuple a signifié des déportations en masse des soi-disant "éléments contre-révolutionnaires" et "ennemis de classe", de camps de concentration en Sibérie et au Kazakhstan, des fosses communes, de lextermination des élites politiques, des meurtriers par famine, de la russification forcée, de la déchristianisation, de lexpropriation et de la collectivisation forcée, des persécutions et de la terreur politique.
Le 13 et 14 juin 1941 le gouvernement communiste a déporté en Sibérie plus que 250'000 Roumains de Bessarabie, dans la plupart des femmes et des enfants. Le 6 juillet 1949 ont été également déportés 35''786 personnes. Cinquante-six membres du clergé de lEglise Métropolitaine de Bessarabie ont été condamnes à la mort et tués. Plus que 20% des églises ont été complétement détruites et quelques 68% fermées et profanées. Par une politique des réquisitions le régime communiste doccupation a provoqué en 1946-1947 une famine qui a conduit à la mort de plus que 216'000 des personnes innocentes. Des cas du cannibalisme ont été enregistres.
La destruction physique de mon peuple a été accompagnée par une sauvage destruction spirituelle et culturelle. Lidentité roumaine de la majorité autochtone du pays a été mise à lindex, lalphabet latin interdit et remplacé par le russe, léglise traditionnelle interdite et substituée par léglise russe, la langue roumaine marginalisée. Un génocide a eu lieu.
La machine dextermination a fait en Moldavie, durant toute la période de loccupation soviétique, presque un million de victimes au nom de lidéologie communiste.
La mémoire de ces victimes nous oblige à un travail de salubrité intellectuelle permanente dans nos sociétés, et il faut souligner quil ne sagit pas ici de la revanche historique ou doctrinaire, mais de la dignité humaine qui doit être restaurée et respectée.
Voilà pourquoi je soutiens vivement le rapport préparé par Monsieur Lindbland et jespére que la Résolution que nous venons dadopter complétera le cadre politique nécessaire à la décommunisation irréversible de notre continent.
Mme POSTOICO (Moldova). Monsieur le Président de lAssemblée parlementaire, Mesdames et Messieurs membres des délégations, lhonneur de prendre la parole à cette tribune dhonneur aujourdhui est conjugué pour moi avec une responsabilité énorme. Il est douteux que la question discutée maintenant «La nécessité dune condamnation internationale des crimes des régimes communistes totalitaires» - laisse quelquun indifférent. Et non seulement parce quelle concerne des moments assez difficiles, douloureux et contradictoires de notre histoire récente. Il est trés important ici encore quelque chose dautre : quelles incidences auront les conclusions faites aujourdhui sur lavenir de lEurope qui est en processus dunification, sur limage et le sort de lAssemblée parlementaire elle-même? Cest ici que le rapport et les recommandations de la commission des questions politiques de lAPCE soulévent une série de questions. Pour nous, représentants du parti communiste de Moldova, parti qui est ferme sur les positions de la démocratie, de la protection des droits de lhomme, de la justice sociale et de lEtat de droit ces questions sont loin dêtre désuvrées. Pour nous, représentants des communistes moldaves, qui réalisent dans son pays le cours dintégration européenne, ces problémes sont loin dêtre théorétiques.
Premiérement, je voudrais dire que nous condamnons absolument la pratique du communisme totalitaire. Nous ne pouvons pas ne pas condamner les formes monstrueuses du communisme qui ont discrédité le mouvement de gauche en Europe. Et nous les communistes, nous condamnons cette pratique assez longtemps, depuis les années trente, et parmi nos véritables valeurs il ny pas de valeurs plus hautes que la liberté de lhomme et la démocratie. Vous tous, vous savez trés bien que dans le communisme européen lantistalinisme est une tradition pas moins forte et autoritaire que parmi nos collégues sociaux-démocrates. Bien sûr, personne ne conteste pas le droit de cette haute commission davoir son point de vue sur divers aspects qui se sont passés ou se passent en Europe et dans le monde des processus politiques. Toutefois, il se crée limpression que la commission en introduisant ladite question dans lordre du jour de la session, dans un certain sens enfonce, comme il se dit, une porte ouverte. Il y a un demi-siécle que lors du XXe Congrés du PCUS on a clamé une vive condamnation urbi et orbi du régime sanglant de Staline, qui a emporté des millions de vies humaines, et tout dabord les vies des communistes mêmes et de leurs familles. Pratiquement, tous les plus grands partis se sont désolidarisés aussi fermement et pour toujours du totalitarisme idéologique et du despotisme. Il serait juste de remarquer que cette critique était pas toujours cohérente. Nous nous rappelons quaprés le dégel de Khrouchtchev le totalitarisme est ressuscité sous forme de stagnation de Brejnev qui sest assortie de linvasion en Tchécoslovaquie et en Afghanistan, de même quon faisait justice des dissidents. Ces distorsions ne découlent pas de la logique même des valeurs humaines partagées par les communistes de lEurope. Ces distorsions étaient générées par des conditions historiques et le niveau de culture politique des pays où se développait le communisme ou se voyait au pouvoir. Vous savez trés bien comment la bureaucratie antidémocratique et totalitaire est même de dénaturer toute valeur à laquelle elle sadresse, toute idée en vogue avec lesquelles elle est prête à masquer sa propre bestialité. A grand regret, aujourdhui nous remarquons beaucoup de faits lorsque même le mot démocratie devient victime de cette conjoncture, lorsque sous lombre dune apparente démocratie dans lespace dEurasie, dans certains pays qui ont assez du poids, a lieu un véritable totalitarisme, mais déjà modéle XXIe siécle. La pratique effective de transition dans les pays de lex-URSS a démontré que les plus acharnés représentants du beau monde totalitaire de ce pays sont venus par des échelons entiers au pouvoir des nouveaux régimes oligarchiques et kléptocratiques et aujourdhui ils discréditent avec le même succés les concepts de démocratie, marché et libertés civiques. Voilà pourquoi, chéres Messieurs, nos efforts seraient plus efficaces si nous condamnons le totalitarisme en général et la pratique totalitaire générale, indépendant des habits quelle se drape du communisme, du libéralisme ou de la démocratie dirigée.
Certes, en condamnant une fois de plus les crimes du communisme totalitaire, nous espérons que cette condamnation ne deviendra pas un fondement pour le triomphe du totalitarisme, qui décidera de rayer de lhistoire le communisme européen humanitaire, sa théorie et ses héros. Nous, les communistes moldaves, nous ne serons jamais daccord avec une telle approche. Nous navons pas lintention de condamner la tradition de la pensée et de la philosophie politique, la tradition de la lutte contre le fascisme où nous, les communistes, nous avons eu à faire des sacrifices énormes. Nous navons pas lintention de condamner les idées communistes formulées différemment à époques différentes seulement pour ce que les essais de les mettre en ouvre ont été dénaturées dune maniére tellement tragique et pathologique
Est-ce quil a de sens de démontrer quil faut les séparer ? Ou parlant une langue moderne, de séparer le projet de sa réalisation. Rappelons combien de sang on a versé pendant les guerres religieuses. Rappelons les bûchers de linquisition, les Croisades, etc. Et pourtant personne ne met pas en doute de ce fait les dogmes religieux, en particulier les principes saints de la morale chrétienne.
Permettez-moi dexprimer lespoir fondé que les dirigeants et les délégués de lAPCE avec lobjectivité et la raison qui leur sont propres vont apprécier dune maniére critique les projets de résolutions et de recommandations daujourdhui. Nous appelons à rejeter ces documents comme étant antidémocratiques, ne correspondant pas à lesprit du jour et à lactuel contexte politique international. En procédant dune telle maniére lAssemblée parlementaire confirmera une fois de plus devant la communauté internationale sont haut statut dorganisation paneuropéenne, qui partage, défend et développe les véritables valeurs démocratiques, réagit de maniére appropriée aux realias et défis complexes de la contemporanéité.
M. POZZO DI BORGO (France). Monsieur le Président, mes chers collégues, Osip Mandelstam, le grand poéte russe, meurt au goulag en 1938 après dix ans de bagne. Le philosophe tchéque Jan Patoãka meurt dans les geôles communistes de Prague en 1977.
Ces deux noms pour donner des visages à deux victimes parmi les 100 millions de morts des régimes communistes, dont vingt millions en URSS et 65 millions en République populaire de Chine.
Ces dates aussi pour rappeler que les persécutions ont duré des dizaines et des dizaines dannées, saccageant des générations entiéres dans les populations que les dirigeants communistes prétendaient émanciper et conduire vers des lendemains enchantés.
Notre débat est aussi loccasion de nous remémorer avec émotion les souffrances endurées dans toute la partie orientale de notre continent, de lEstonie à lAlbanie, de Prague à Vladivostok.
Peut-être notre débat devrait-il être suivi dune exposition sous légide du Conseil de lEurope qui réunit tous les états qui connurent ces régimes totalitaires. Des photos du goulag, des déportations depuis les pays baltes, des famines en Ukraine, des documents aussi, des affiches de propagande, des "jugements" et aussi des journaux clandestins, des samizdats diraient peut-être mieux que nos interventions la réalité de ces régimes.
Je voudrais surtout que notre débat et cette exposition éventuelle touchent toutes les nouvelles générations sans repéres historiques. Lorsque est paru en France, en 1997, le «Livre noir du communisme», le Premier ministre socialiste dalors, M. Lionel Jospin avait répondu à lAssemblée nationale à une question du député Michel Voisin le 13 novembre 1997. Il avait pris la défense du parti communiste français, associé à son gouvernement, au nom de son rôle dans la Résistance française et aussi des sacrifices de lallié soviétique contre le nazisme.
Il avait raison de saluer le rôle des communistes dans la Résistance intérieure et des combattants soviétiques qui moururent par millions sur le front Est contre les nazis.
Mais M. Jospin escamotait le pacte germano-soviétique et les connivences entre les deux régimes qui conduisirent par exemple Staline à livrer certains Juifs russes, polonais ou tchéques à Hitler.
Et surtout, M. Jospin qualifiait le nazisme didéologie "intrinséquement perverse", reprenant avec cynisme les phrases du pape Pie XI qui qualifiait ainsi la doctrine communiste. M. Jospin célébrait la révolution de 1917 comme source dinspiration de "nos intellectuels" et même de nos manuels dhistoire! Il semblait donc approuver le "bilan globalement positif", concédant tout au plus la légére ombre des crimes attribués au seul Staline, alléguant "des différences et des dégradés" entre nazisme et communisme! Autrement dit, des "dégradés" dans lhorreur!
Il y a confusion dans les esprits!
Il importe que la réalité des crimes des deux totalitarismes soit connue et enseignée et japprouve en cela pleinement les propositions de notre Rapporteur.
Outre les crimes, ne faudrait-il pas aussi montrer les fautes au quotidien des régimes communistes qui en démentent les prétendus principes, et dabord celui dune égalité de droit réelle?
Pour ne prendre quun exemple, dans lAllemagne dite démocratique, ny avait-il pas deux régimes de santé, lun totalement démuni pour les citoyens ordinaires et lautre doté dappareils achetés à lOuest pour les membres du Parti?
Chaque classe dans les écoles nétait-elle pas jumelée avec une unité de Vopo, relayant un militarisme obsessionnel, bien loin du doux pacifisme enseigné dans nos écoles?
Les citoyens nétaient-ils pas privés de passeport et même physiquement empêchés de se déplacer par dincessants contrôles jusquau Mur de Berlin érigé dés 1961?
Nappelait-on pas le point de passage entre lEst et lOuest de Berlin le "Palais des larmes" puisque cest là que les familles déchirées se donnaient le dernier adieu?
La Stasi nespionnait-elle pas tout et tout le monde, les lettres, les réunions entre amis, les coups de téléphone?
Enfin, M. Honecker, aprés la chute du Mur de Berlin, sest-il réfugié chez son ami Pinochet
La connaissance de la terreur au quotidien de ce régime devrait achever de ruiner linfluence dune idéologie qui est intrinséquement totalitaire.
Seule la terreur organisée a empêché le renversement des oligarchies communistes par les populations soumises. Berlin dés 1953, Budapest en 1956, Prague en 1968 nous rappelaient, à quelques kilométres du "Rideau de fer", le malheur de nos cousins européens.
Le nazisme persécutait ceux quil désignait comme des "sous-hommes", les untermenschen. Le communisme, quant à lui, broie les hommes comme une implacable machine à niveler. La paranoïa se référe à des idéologies différentes mais les résultats, hélas, sont comparables.
Nont-ils pas été en compétition dans la domination de leurs peuples et dans la soumission de leurs voisins? Jen vois une illustration grotesque dans les deux monuments prométhéens et rivaux bâtis au bord de la Seine lors de lexposition de 1937 et qui mettaient en vis-à-vis laigle nazi avec le couple formé par lhomme nouveau et la kolkhozienne délite!
La grande philosophe Hannah Arendt a montré tout ce quil y avait de commun dans les phénoménes totalitaires depuis leurs origines intellectuelles jusquà leurs méthodes monstrueuses, c'est-à-dire la haine de lautre, de sa singularité, de sa liberté aboutissement à lécrasement de la dignité humaine.
Il est juste que le Conseil de lEurope, dont le premier acte a été la rédaction de la Convention européenne des Droits de lhommes et qui est aussi le lieu où le continent européen sest enfin réconcilié avec lui-même, porte la condamnation des crimes perpétrés par les régimes communistes. Comme il le fait du nazisme, et je voudrais mincliner devant ses millions de victimes à deux jours de lanniversaire de louverture du camp dAuschwitz.