30 mars 2009: lecture de lacte daccusation de Kaing Guek Eav, alias «Douch»
«Je voulais être un bon communiste.» Kaing Guek Eav, alias «Douch» rejoint Lénine qui a affirmé que tout communiste doit être aussi un bon tchékiste.
Arnaud Dubus reprend l'affirmation fausse: Ce sont en effet principalement les cadres communistes cambodgiens qui sont envoyés dans le centre S-21 où ils sont torturés puis exécutés après avoir écrit leurs «aveux». En fait, c'est des gens du peuple qui ont été détruits psychologiquement avant d'être exécuté à Choeung Ek.

Kaing Guek Eav, alias «Douch».
«Douch», lexécutant zélé et aveugle des basses uvres khmères rouges
Le Temps, Arnaud Dubus, Cambodge, mardi 31 mars 2009
Le procès du chef tortionnaire du régime de Pol Pot a repris à Phnom Penh avec la lecture de lacte daccusation
«Je voulais être un bon communiste.» Cette phrase lâchée par Kaing Guek Eav, plus connu sous le nom de «Douch», le chef tortionnaire des Khmers rouges, résume cet homme, qui comparaît cette semaine devant un tribunal à caractère international à Phnom Penh pour avoir fait torturer et exécuter «au moins 12 382 personnes» entre 1975 et 1979 dans la prison S-21 de Tuol Sleng, dans la capitale. Douch est avant tout un homme méticuleux, attentionné à remplir au mieux possible la tâche qui lui est assignée quil sagisse «décraser les ennemis» de la révolution ou de répondre aux questions de juges étrangers et cambodgiens pour crimes contre lhumanité, crimes de guerre, torture et assassinat.
Agé de 66 ans, cet ancien professeur de mathématiques prend des notes alors que le greffier lit lacte daccusation pendant près de trois heures: «Des témoins disent avoir vu Douch lui-même torturer une détenue à Tuol Sleng. Comme elle refusait de faire sa «confession», Douch la frappée, la électrocutée et lui a retiré ses vêtements. Quand il sest lassé, il a confié le soin de la torturer à une équipe dinterrogateurs. La séance a duré de 21 heures à 3 heures du matin.»
Douch consulte des documents, lève la tête pour observer respectueusement le juge, comme un bon élève. Ceux qui lont connu au lycée de Kompong Thom dans les années 1950 se rappellent de lui comme dun élève particulièrement brillant, mais déjà très perméable à lidéologie communiste, qui, à lheure de la lutte contre loccupant colonial français, devenait la principale force cohésive de la jeunesse cambodgienne.
Rouage de la machine de mort khmère rouge, Douch est sans doute davantage un exécutant zélé et aveugle dune politique conçue au sommet du sinistre régime du Kampuchea démocratique quun stratège. En 1971, il était déjà en charge dun centre de détention dans le nord-ouest du Cambodge, non loin des célèbres temples dAngkor. Cest durant cette période quil tiendra emprisonné pendant trois mois François Bizot, un jeune Français qui étudiait les manuscrits bouddhistes du Cambodge ancien. Cet épisode, il la raconté de manière captivante dans son livre, Le Portail, publié il y a une dizaine dannées: une relation étrange faite de curiosité intellectuelle et de sincérité qui se noue entre ces deux compagnons improbables. Douch devient convaincu que le jeune chercheur ne peut pas être un agent de la CIA comme en sont persuadés les leaders suprêmes de la révolution khmère, Pol Pot, Nuon Chea et Ta Mok. Sexposant lui-même, Douch parvient à convaincre ces derniers de libérer le Français, lun des très rares Occidentaux détenus par les Khmers rouges ayant échappé à la mort.
Ce semblant dhumanité semble sêtre érodé en 1975 quand Douch devient secrétaire du centre de détention S-21, situé dans un ancien lycée de Phnom Penh. Entre-temps, les forces khmères rouges ont vaincu larmée du maréchal Lon Nol soutenue par les Etats-Unis et conquis la capitale. Fort de son expérience, Douch sattache à appliquer la politique du Parti communiste du Kampuchea qui est déliminer les ennemis à lintérieur et à lextérieur des rangs de la révolution. Ce sont en effet principalement les cadres communistes cambodgiens qui sont envoyés dans le centre S-21 où ils sont torturés puis exécutés après avoir écrit leurs «aveux».
Mais, les Cambodgiens ne sont pas les seules victimes de Douch: 400 Vietnamiens, prisonniers de guerre ou civils, sont aussi exécutés sur ses ordres. Lors de la lecture de lacte daccusation, certains faits jusque-là peu connus sont énoncés, comme par exemple, le supplice de quatre Occidentaux brûlés vifs à Tuol Sleng au moyen de pneus enflammés placés autour de leur cou.
Ce qui distingue Douch des quatre autres accusés les anciens chef dEtat Khieu Samphan, chef de la diplomatie Ieng Sary, numéro deux du parti Nuon Chéa et ministre des Affaires sociales Ieng Thirith , cest quil reconnaît ses crimes: «Douch admet avoir été responsable de tout ce qui sest passé à S-21 et avoir supervisé personnellement tous les interrogatoires.» Certes, il réfute avoir été présent à tel lieu dexécution ou avoir assisté à telle séance de torture comme laffirment des témoins, mais cela ne remet pas en cause sa reconnaissance de culpabilité.
Converti au christianisme, Douch semble vouloir faire amende honorable, peut-être par conviction religieuse, ou par scrupule délève discipliné dont il semble ne pas pouvoir se défaire. Cette attitude comporte en tout cas un risque inhérent: celui de faire de lui un bouc émissaire, qui permettra de disculper les quatre autres accusés. «On peut craindre que seul Douch sera jugé, le gouvernement actuel étant peu enclin à rendre public le témoignage potentiellement dommageable des quatre dirigeants khmers rouges emprisonnés», estime Bruno Carette, un documentariste français qui enquête sur les Khmers rouges depuis quinze ans.