Pourquoi les procureurs n'utilisent pas les 500'000 pièces à conviction à S 21

4 août 2009: Rithy Panh, qui suit le procès, pose des questions pertinentes, en particulier, pourquoi les procureurs n'utilisent pas les 500'000 pièces à conviction à S 21. Quant à la question de la journaliste, sur l'éventualité d'une Commission vérité-réconciliation, comme en Afrique du Sud, la monstruosité des commmunistes khmers la rend indécente!

Rithy Panh
Rithy Panh. (DR)


«Le procès des Khmers rouges est dépossédé de sa dimension historique»

Le Temps mardi 4 août 2009, Carole Vann, Phnom Penh

Depuis six mois, l’ ex-responsable du centre de détention de Tuol Sleng est sur le banc des accusés. Pour Rithy Panh, réalisateur du documentaire clef «S-21, la machine de mort khmère rouge», procureurs et parties civiles enchaînent erreur sur erreur

A Phnom Penh, le procès de «Douch» bat son plein depuis février 2009. L’ancien directeur de la prison S21 de Tuol Sleng (où furent torturées et exécutées entre avril 1975 et janvier 1979, 12'000 à 17'000 personnes) est le premier responsable khmer rouge à passer devant un tribunal mixte de l’ONU. Jour après jour, des paysans venus de tout le pays suivent le déroulement d’un procès inédit. Pour la première fois dans l’histoire des tribunaux internationaux, des victimes ont pu se constituer parties civiles. Mais l’incohérence de certains témoignages, le manque de préparation des procureurs et des avocats des parties civiles rendent la partie inégale face à une défense parfaitement huilée.

Ces dernières semaines, comparaissent les protagonistes du documentaire de Rithy Panh, S-21, la machine de mort khmère rouge, parmis eux des anciens gardes et interrogateurs. Le réalisateur cambodgien porte un regard critique sur le déroulement du procès auquel il assiste assidûment.

– Les Cambodgiens se sentent-ils concernés par le jugement des Khmers rouges?
Rithy Panh: Ils ont un vrai intérêt, ils veulent voir comment la justice peut procéder. Ils ont vécu cette histoire-là, ils la connaissent, même s’ils n’ont pas été à Tuol Sleng. Chaque jour, les gens arrivent souvent de loin avec des cars affrétés par le tribunal.

On est frappé de constater le manque de cohérence de certains témoignages. Il semble que des personnes, présentées comme victimes de S-21, n’y auraient même pas séjourné. Où est la faille?
– Le problème vient des parties civiles et des procureurs qui manquent de discipline de travail et de procédure. Ils présentent des témoins choisis à la légère sans les préparer. Ces derniers ne savent pas comment leur témoignage a été retranscrit. Du coup, on a l’impression que ce n’est pas «Douch» qui est sur le banc des accusés mais le témoin. Les conséquences pour lui sont graves. Certains avocats avouent ne pas préparer les témoins pour que cela reste naturel. Or on n’est pas en train de juger des faits qui se sont passés il y a trois jours, mais il y a plus de trente ans. Les failles dans les témoignages peuvent être dues à des problèmes de mémoire. La mémoire est mouvante, donc il faut y chercher la vérité. Et ça, «Douch» y est préparé, lui, depuis des mois.

De l’autre côté, la défense semble maîtriser son sujet. Comment comprendre ce fossé entre les deux parties?
– La défense a étudié les dossiers et a élaboré une stratégie, alors que les parties civiles avancent en ordre dispersé et les procureurs ne sont pas préparés. Pour le moment, «Douch» donne le rythme. Les procureurs et les avocats des parties civiles enchaînent erreur sur erreur, car ils sous-estiment le personnage. Ce n’est pas un monstre quelconque qu’on va juger, c’est bien plus complexe. En plus, il plaide coupable. C’est très intelligent. Quels faits de plus peut-on amener face à une personne qui plaide coupable? Et comme on fuit le terrain historique et idéologique… on tourne en rond, et le fond n’est jamais abordé. Pendant tout le procès, la déshumanisation n’a été abordée que deux fois, et de manière très superficielle.

– Les procureurs disent ne pas vouloir refaire l’histoire des Khmers rouges.
– Cela me gêne lorsque l’on dit que la justice n’est pas là pour faire l’histoire. On est dans le cadre d’un crime contre l’humanité, voire génocidaire. Le procès est appelé à devenir historique. Si on ne tient pas compte de cette dimension, on passe à côté de l’essentiel. Tout le monde connaît les faits. Et ce n’est pas en demandant vingt fois comment les prisonniers étaient enchaînés ou en montrant vingt fois les mêmes photos aériennes de S-21 qu’on va avancer. Aujourd’hui, «Douch» apparaît juste comme un maillon de la machine infernale. Or Tuol Sleng n’était pas une prison comme une autre. Personne n’en sortait. J’ai l’impression qu’on n’apprécie pas encore ce qu’a vraiment été S-21. Les documents qui s’y trouvent sont uniques – notes manuscrites sur les aveux des détenus ou les techniques d’interrogatoire, photos de morts sous la torture, etc. Pourquoi les parties civiles et les procureurs ne les utilisent-ils pas?

– La semaine dernière, un procureur a fait projeter des extraits de votre documentaire dans le cadre d’un témoignage. Avez-vous été consulté?
– Absolument pas. Un minimum de correction du tribunal aurait été de m’en informer. Ils ont utilisé mon film comme s’il s’agissait d’un document produit par les Khmers rouges. C’est une erreur grave. Un documentaire ne peut pas être considéré comme une preuve. Alors qu’il existe plus de 500'000 pièces à conviction à S-21. J’ai pu consulter ces archives, pourquoi ne le font-ils pas? J’ai écrit pour demander des explications, mais le procureur n’a pas daigné me répondre.

– Les coprocureurs ont demandé d’introduire la notion d’entreprise criminelle conjointe («Douch» ne serait pas jugé seul, mais toute l’équipe ayant travaillé à S-21). Du coup, Mam Nay, ancien responsable des interrogatoires à Tuol Sleng, un témoin clef, n’a rien dit lors de sa comparution. Quelles implications peut avoir une telle requête?
– Cette requête qui implique le processus d’auto-incrimination (ndrl: un témoin peut être poursuivi si les faits qu’il présente sont susceptibles de l’incriminer) empêche les gens de parler. Ce qui est très grave. Il n’est pas question de protéger les criminels. Mais les moyens de ce tribunal sont limités. Il vaut mieux cibler ce qu’on veut démontrer pour permettre à l’histoire d’avancer et pouvoir tourner la page. Si l’on ne peut donner la dimension historique à ce Tribunal, alors on court à l’échec. Ce n’est pas la condamnation de «Douch» qui résoudra le problème khmer rouge.

N’aurait-il pas mieux valu une Commission vérité-réconciliation plutôt qu’un procès mal ficelé?
Vérité sur quoi? Il s’agit d’un crime génocidaire. Réconciliation avec qui? Il faut d’abord me dire qui est l’assassin. Je verrai alors si j’ai envie de me réconcilier.

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