Pol Pot et les «membres de sa clique génocidaire», jugés le 25 juillet 1997 par un tribunal populaire khmer rouge, ont été «condamnés à la prison à vie» pour les actions qu'ils ont perpétrées «contre la nation et les patriotes».
Pol Pot jugé par les siens
L'Express du 31/07/1997, Sylvaine Pasquier
Pol Pot et les «membres de sa clique génocidaire», jugés le 25 juillet par un tribunal populaire khmer rouge, ont été «condamnés à la prison à vie» pour les actions qu'ils ont perpétrées «contre la nation et les patriotes». C'est en ces termes que la radio clandestine de la guérilla, par la voix du général Khan Nun, porte-parole militaire, a annoncé l'ultime retournement des survivants de la faction contre leur ancien leader. Pour le monde entier, le simple nom de Pol Pot est devenu synonyme de génocide. Son régime de terreur a coûté la vie à près de 2 millions de Cambodgiens, exécutés ou morts d'épuisement, de maladie, de faim, dans le vaste camp de travail forcé qu'était devenu le pays de 1975 à 1979. Ce verdict n'indique pas pour autant une dissolution officielle du mouvement, il ne remplace pas non plus la comparution de Pol Pot et de ses comparses devant un tribunal international pour génocide et crimes contre l'humanité.
Les ex-complices du tortionnaire tentent aujourd'hui de se dissocier de ses crimes. «Il n'y a plus de mouvement khmer rouge, pas seulement à Anlong Veng, mais dans l'ensemble du pays», affirme Khan Nun. Un journaliste de la Far Eastern Economic Review, Nate Thayer, a pu assister au «procès» de Pol Pot dans le fief khmer rouge d'Anlong Veng. Seul Occidental à avoir vu le chef historique des Khmers rouges depuis l'invasion vietnamienne de 1979, il le décrit «au bord des larmes», écoutant en silence les accusations des témoins. Le procès se serait déroulé «dans le plus pur style de ceux de la Révolution culturelle», selon ce journaliste qui couvre depuis des années la lutte de la guérilla d'inspiration maoïste au Cambodge.
La dernière cavale de Pol Pot. Traqué par ses propres troupes, le tyran khmer rouge s'est lancé dans une fuite sanglante
L'Express du 19/06/1997 par Sylvaine Pasquier
A l'approche de ses 70 ans, Pol Pot, le bourreau khmer rouge, vient d'administrer la preuve que sa démence totalitaire demeure intacte. Le 10 juin, il donnait l'ordre d'exécuter pour «trahison» l'un de ses complices, Son Sen, qui fut tortionnaire en chef au temps du génocide et, plus tard, «ministre de la Défense». La famille de ce dernier ne fut pas épargnée: on aurait écrasé la tête de ses petits-enfants sous les roues d'un camion.
Pol Pot, qui a précipité impunément dans la mort près de 2 millions de Cambodgiens, pourrait bien, cette fois, avoir précipité sa perte - et accéléré le sabordage du mouvement - avec cette ultime exaction. Tandis que les autorités cambodgiennes annonçaient, en début de semaine, sa capture imminente, nombre de ses comparses marchandaient leur ralliement au gouvernement de Phnom Penh. «J'espère prendre Pol Pot mort ou vif. Si nous le prenons vivant - ce que je souhaite - nous ne pourrons que le traduire devant un tribunal international», affirmait au début de la semaine le prince Norodom Ranariddh, co-Premier ministre. Pol Pot n'a pas été vu en public depuis dix-sept ans. Le tyran en fuite devra compter avec la haine de l'un des siens, Ta Mok, déterminé à lui barrer la route. Ce seigneur de la guerre tout-puissant du secteur Nord, enrichi dans le business en Thaïlande, dispose de 500 à 1'000 hommes à sa dévotion.
Ces profondes divisions entre les anciens rebelles sont aujourd'hui exploitées par les partenaires du gouvernement dans la perspective des législatives cambodgiennes de 1998. Ainsi, les néocommunistes du Parti du peuple cambodgien (PPC), soucieux de faire échec aux royalistes, reconstituent avec les Khmers rouges de Ieng Sary l'alliance qui prévalait - avant les accords de Paris - contre le régime provietnamien de l'époque. Une situation politique explosive, bien peu propice à l'entrée prochaine du Cambodge dans l'Asean (Association des nations du Sud-Est asiatique), en juillet.
Pol Pot et ses complices. Le chef des Khmers rouges est mort impuni. Les autres responsables du génocide seront-ils jugés?
L'Express du 23/04/1998, Sylvaine Pasquier
http://www.lexpress.fr/info/monde/dossier/cambodge/dossier.asp?ida=417126
Leader historique des Khmers rouges, Pol Pot disparaît à 73 ans, sans avoir jamais eu à répondre du régime de terreur qu'il instaura au de 1975 à 1979. Coïncidence? Son décès, survenu l'avant-veille du 17 avril - jour fatidique où ses troupes, il y a vingt-trois ans, sont entrées dans Phnom Penh - ruine les plans en cours pour l'appréhender. Le Pentagone s'inquiétait déjà de lui trouver un lieu d'incarcération - l'île de Wake, les Mariannes ou la base américaine de Guantanamo Bay, à Cuba - en attendant qu'il soit déféré devant un tribunal international.
Sa mort ne change rien aux responsabilités de ses complices, même s'ils tentent aujourd'hui de les rejeter sur le tyran défunt. Les Etats-Unis sont astreints par une loi, votée par le Congrès au début de 1994 et ratifiée par Bill Clinton, à faire en sorte que les leaders khmers rouges soient jugés pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l'humanité. Sans doute n'ont-ils guère intérêt à un tel procès, qui révélerait l'étendue de leur soutien à la guérilla, aux côtés de la Chine - et dès 1979. Mais cette loi favorise la création, à l'université Yale, du Cambodian Genocide Program (CGP), dirigé par l'historien Ben Kiernan. Grâce à une subvention de 499'000 dollars allouée par le Département d'Etat, il démarre ses travaux avec le concours du Centre de documentation du Cambodge, institut non gouvernemental, mis en place dès janvier 1995 à Phnom Penh. Preuves à l'appui, ils démontrent l'ampleur et la nature d'une tragédie où 1,7 million de Cambodgiens, au moins, ont trouvé la mort. Soit plus de 20% d'une population qui comptait 7,9 millions d'individus en 1975. Le marxisme-léninisme maoïste version Pol Pot «avait pour principe de restaurer la grandeur historique non pas d'une nation mais d'une race - la race khmère», précise Ben Kiernan (1), qui analyse les modalités d'une purification ethnique implacable à l'égard des «déchus», les minorités nationales et les citadins honnis.
La bureaucratie khmère rouge avait le syndrome pathologique des dossiers et des listes - de prisonniers, d'exécutions - qui portent parfois des annotations manuscrites, dont on s'attache à identifier les auteurs.
Par ailleurs, dans 81 des 170 districts du pays, les chercheurs ont réussi à localiser «9138 fosses contenant environ un demi-million de squelettes. Les 89 districts qui n'ont pas encore été explorés abriteraient 10'000 fosses supplémentaires. Du Cambodge au Rwanda, il serait temps que justice soit faite.
(1) Le Génocide au Cambodge, Gallimard, à paraître le 23 avril.