L'ancien chef militaire, décédé vendredi, devait être jugé pour génocide en 2007.
Ta Mok, mort du «boucher» khmer rouge
Par Philippe GRANGEREAU Libération : Samedi 22 juillet 2006 (avec AFP, Reuters)
Encore quelques années, et il n'y aura plus grand monde à juger au procès des criminels khmers rouges. Ta Mok, l'un des derniers hauts responsables du régime communiste qui a sévi au Cambodge de 1975 à 1979, est décédé vendredi. Emprisonné depuis son arrestation en 1999, puis inculpé trois ans plus tard de crimes contre l'humanité, crimes de guerre et génocide, le vieillard âgé d'environ 80 ans est mort dans un hôpital militaire de Phnom Penh, après avoir sombré dans le coma une semaine auparavant. Une «mort naturelle», selon un médecin militaire.
Terreur. Il devait être le premier accusé à comparaître, à la mi-2007, devant un tribunal mixte composé de 30 magistrats cambodgiens et internationaux chargé de juger les hiérarques khmers rouges (lire ci-contre). Ta Mok, de son vrai nom Ek Chhoeun, a été commandant militaire du mouvement Khmer rouge dirigé par Pol Pot. Le pouvoir khmer a instauré pendant près de quatre ans un régime de terreur. Purges massives, déportation de tous les citadins dans des camps de travail, centres de torture et d'exécution : quelque 1,7 million de Cambodgiens ont payé de leur vie l'utopie polpotiste.
Les Cambodgiens avaient donné à Ta Mok (littéralement «grand-père Mok») le surnom de «Boucher» en raison de son zèle à massacrer. Dans le seul district d'Angkor Chey (sud-est du Cambodge), il a fait tuer 30'000 personnes. Il élimine sans état d'âme, dans de vastes purges internes, tous les cadres soupçonnés de «collusion avec l'ennemi vietnamien». Mais, en 1978, l'invasion du Cambodge par le Vietnam met fin au «retour à l'année zéro». Ta Mok dirige alors la guérilla de son fief d'Anlong Veng. Sa haine des Vietnamiens est telle qu'il se retourne contre Pol Pot, qu'il soupçonne d'être un agent de Hanoï, et le fait placer en résidence surveillée en 1997. Mais on ignore encore aujourd'hui si «Frère numéro 1», décédé en 1998, est mort d'une crise cardiaque ou a été empoisonné par Ta Mok. Questionné à ce propos quelques mois après, ce dernier a expliqué que «de toute façon, maintenant, Pol Pot est devenu de la bouse de buffle. Il est plus utile comme ça, car il sert d'engrais.»
«Témoin clé». Ta Mok n'a jamais reconnu sa culpabilité. «Je n'ai tué personne», répétait-il. Il avait néanmoins désiré témoigner. «Jugez-moi avant que je ne meure, pour que je puisse dire au tribunal qui a orchestré ces massacres», avait-il demandé d'annoncer à son avocat, le 30 juin dernier. «Nous avons perdu un témoin clé», a déploré Kek Galabru, présidente de Licadho, une organisation cambodgienne des droits de l'homme. «Si ce tribunal prend trop de temps, les anciens cadres khmers rouges mourront un par un, or les morts ne parlent pas», a-t-elle déploré en appelant à une accélération des investigations.
Retards. Il a fallu sept ans de négociations entre l'ONU et le Premier ministre cambodgien, Hun Sen, lui-même un ancien Khmer rouge, pour établir cette cour de justice. Nombre de Cambodgiens ont vu dans ces procrastinations une volonté de Hun Sen de faire barrage à un vrai procès pouvant mettre à jour son propre rôle et celui de ses alliés politiques. La Chine, principal soutien du régime khmer rouge à l'époque, pourrait aussi voir exposer au grand jour le soutien financier et militaire qu'elle apportait aux révolutionnaires cambodgiens.
Les magistrats ont commencé leurs travaux d'instruction ce mois-ci seulement. «Cela fait vingt-huit ans que nous avons les témoignages des victimes, s'écrie Youk Chhang, directeur du centre de documentation du Cambodge, qui a réuni les preuves des atrocités du régime khmer, les magistrats doivent vraiment avancer rapidement.»
Cambodge: décès du "Boucher" de l'ancien régime des Khmers rouges
Le Temps I Dépêche suisse, ATS - 21.07.2006, 08:51
PHNOM PENH - Ta Mok, le dernier chef des Khmers rouges appelé à comparaître devant le tribunal du génocide cambodgien, est décédé. Il prive la justice d'un précieux témoignage 27 ans après la chute du régime génocidaire qui a fait près de deux millions de morts.
Surnommé le "Boucher" pour les massacres et les purges sanglantes qui lui sont attribuées, Ta Mok, 80 ans, est décédé vendredi matin à l'hôpital de Phnom Penh où il était hospitalisé depuis fin juin, a annoncé son avocat.
"Il est mort à 04h45 (23h45 suisses jeudi)", a déclaré Me Benson Samay, qui a précisé que l'ancien dirigeant Khmer rouge était retombé dans le coma et n'avait fait aucune déclaration avant de mourir.
Hospitalisé pour des problèmes cardiaques et respiratoires, son état n'avait cessé de se détériorer. Il devait être jugé pour génocide et crimes contre l'humanité par le tribunal parrainé par l'ONU qui a débuté ses travaux mi-juillet avant la tenue du procès prévu pour la mi-2007.
"Nous avons appris que cette source d'information clef était décédée", a simplement indiqué le porte-parole du tribunal, Reach Sambath. De son côté, la nièce du défunt a déploré ce décès tout en accusant les autorités de ne pas avoir prodigué l'assistance médicale nécessaire. "Nous sommes désolés que Ta Mok n'ait pu vivre davantage pour comparaître devant la justice afin de dire la vérité aux gens à propos des massacres sous l'ancien régime des khmers rouges", a déclaré Ven Dara. "Nous regrettons profondément son décès. C'est arrivé parce que le gouvernement ne s'est pas occupé de lui", a-t-elle ajouté.
Des proches de l'ancien cadre khmer rouge avaient appelé les autorités à placer le détenu dans un hôpital en Thaïlande mais leurs demandes sont restées lettre morte, selon elle. Elle a également indiqué qu'elle demanderait au gouvernement que le corps de son oncle soit inhumé dans la région montagneuse d'Anlong Veng (nord-est), l'ancien bastion des Khmers Rouges jusque dans les années 90.
L'ex-cadre des Kmers rouges était détenu dans une prison militaire depuis 1999. Commandant redouté de la zone sud-ouest du Cambdoge, il avait renversé en 1997 Pol Pot à la tête de ce qui restait de la force rebelle et l'avait placé en résidence surveillée. Il était ainsi devenu le dernier chef Khmer rouge.