Ung Daravichet Chai court après une impossible rédemption

Critique de Stéphanie Gée  dans Cambodge soir du 30-03-2007 
http://www.cambodgesoir.info/content.php?itemid=21111&p=   

Ung Daravichet Chai s'est retrouvée séparée de sa fille à l'arrivée des Khmers rouges. En France, elle a attendu dans l'angoisse et l'impuissance. Les retrouvailles ont eu lieu, mais depuis, elle court après une impossible rédemption.

Ung Daravichet Chai n’a pas pu être aux côtés des siens - de ses compatriotes en général, de sa fille Soma en particulier - durant le sombre règne de Pol Pot. Mais elle a pu crier au monde entier quelle tragédie se jouait dans son royaume. C’est ainsi qu’elle se présente en début d’interview, comme si elle devait commencer par s’excuser. Toutes ses actions semblent mues par une volonté de se débarrasser d’une culpabilité qu’elle sait malgré tout indélébile. Pour alléger son fardeau, elle a écrit un livre, publié aux Editions du Rocher en novembre dernier: Soma, l’enfant de l’Angkar - Dans l’apocalypse khmère rouge. Un énième témoignage dira-t-on de ces années noires, mais un ouvrage qu’elle devait aux jeunes générations cambodgiennes, précise-t-elle, et à sa fille, qu’elle avait confiée bébé à sa belle-famille avant de regagner la France où l’attendaient son mari, boursier, et leurs deux fils. En 1975, ils devaient être tous de nouveau réunis, les parents, les deux fils et la petite dernière. Le voyage n’a jamais eu lieu, les portes du Cambodge se sont brutalement refermées.

Dans "Soma, l’enfant de l’Angkar", la mère de famille, aujourd’hui âgée de 58 ans, raconte l'histoire des siens à partir de notes et témoignages que lui ont confiés les survivants. Elle offre un récit à l’émotion contenue - contrastant avec la femme passionnée qui se dévoile au cours de l’entretien - des mots qu’elle a couchés sur le papier il y a plus de vingt ans. “A l’époque, tellement de choses étaient écrites sur le sujet que j’ai préféré attendre. Et il y a deux ans, j’ai ressorti le manuscrit du tiroir, j’en ai ressenti le besoin.” Elle décrit dans un style fluide le calvaire des Cambodgiens à travers le quotidien de ses proches, et égrène au fil des pages moultes informations sur la culture khmère avec justesse.

Ung Daravichet Chai retrouve dans un camp de réfugiés de Thaïlande la trace de sa fille, Soma, pour qui elle n’est qu’une étrangère. Pour lui éviter de rallonger la liste des “bouches inutiles à nourrir” établie par l’Angkar, sa famille s’est en effet tue sur l’existence de ses parents en France et a fait croire, à l’enfant comme aux Khmers rouges, que sa jeune tante était sa mère. Après d’émouvantes retrouvailles, Soma et ses lourds silences de petite fille à jamais traumatisée intègre peu après son nouveau foyer, en France. Mais si l’amour est là, jamais le lien filial ne se tissera complètement entre elle et sa mère naturelle. Trop de fantômes hantent Soma. Aujourd’hui devenue adulte, elle a accepté que sa mère publie ce témoignage. “A la lecture de la première ligne, elle a fondu en larmes. Elle n’a pas pu aller plus loin, c’est son ami qui a dû parcourir le livre à sa place. Même une fois le livre publié, elle ne peut l’ouvrir. Elle essaie d’échapper à des souvenirs trop douloureux...”, souffle la mère meurtrie, qui parle à cœur ouvert, n’occultant aucun sujet douloureux ou sensible, s’excusant quand des larmes viennent embuer son regard.

Les années de séparation, Ung Daravichet Chai et son mari les ont vécues dans l’angoisse, rongés par ce sentiment d’impuissance et réduits à vivre comme des robots. Leurs deux fils les empêcheront de sombrer dans la folie. Le couple s’engage, enverra de l’argent aux résistants du Front de libération nationale du peuple khmer.

“Je n’ai pas pu relater dans mon livre toutes les cruautés auxquelles se sont livrés les Khmers rouges, je tiens à m’en excuser auprès des victimes...”, lance-t-elle soudainement. Toujours le même besoin de demander pardon. “Beaucoup de victimes disent que c’était leur karma... C’est pour cela qu’elles ont pu survivre.” Les mots sortent, les sentiments se brouillent, les souvenirs ressurgissent. Pêle-mêle. “Je me souviens dès 1954 ma mère me disait de ne pas sortir seule dehors sinon je risquais de me faire enlever par des inconnus. C’est ainsi que les Khmers rouges recrutaient... L’ignorance est une maladie qui mène à tout... Comment tout cela est-il arrivé? Il faut rechercher la vérité, comprendre pourquoi afin que l’histoire ne se répète pas.”

Les yeux cependant rivés sur l’avenir, Ung Daravichet Chai martèle que “le peuple cambodgien attend au minimum une reconnaissance des crimes dont il a été victime”. “Sans jugement, les esprits des morts ne pourront pas trouver le repos”, ajoute-t-elle, assurant que “100% des Cambodgiens de France désirent plus que tout ce tribunal, pour la réconciliation nationale, et pour avoir une société disciplinée”. “Quand on tue, on doit être jugé sinon on ne vaut pas mieux que des chiens, sinon l’impunité est la règle!” Ung Daravichet explique avoir voulu montrer dans son livre jusqu’où l’illusion totalitaire pouvait mener mais aussi faire l’éloge d’une civilisation qui doit être préservée. “Sans éducation et morale, quelle utilité offrent des infrastructures dans une société? A Phnom Penh, je vois le progrès venir trop vite, les bâtiments pousser comme des champignons, alors que sur le plan humain c’est la décadence”, déplore-t-elle, avant de confier son vœu le plus cher, la publication d’une traduction en khmer de son livre. “Il ne faut pas transmettre la haine de génération en génération”, implore celle qui fut aussi sous-secrétaire d’Etat à l’Education en 1997-98.

Ung Daravichet Chai, dont le père fut architecte et plusieurs fois ministre sous le Sangkum Reastr Niyum, ne peut pas couper le lien avec le Cambodge qu’elle se dit prête à servir corps et âme, mais elle ne peut se résoudre à venir y revivre. “Ce n’est plus le pays que j’ai connu, mais je reste attachée à cette terre.” Elle a demandé à ses enfants de ne pas oublier cette patrie. Son fils vétérinaire a ainsi créé l’ONG Yaboum Ba, consacrée à la protection de la biodiversité dont Ung Darachivet Chai est la représentante en Asie. “Les bénéfices de la vente du livre sont intégralement reversés à l’association”, croit-elle bon de glisser, comme pour mieux souligner son désintérêt total de la chose financière. Comme si tout ce qu’elle faisait devait revenir d’une manière ou d’une autre au Cambodge.     

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