La même occultation (Khmers rouges pas communistes) que dans la film de Rithy Panh dans L'Humanité (11 février 2004), quotidien du Parti communiste français. Le PCF ne se vante pas d'avoir été dans les années 50 l'école, à Paris, de Pol Pot, Ieng Sary et Khieu Samphan, les 3 chefs du futur Parti communiste cambodgien.


Catharsis. Les bourreaux face à leur gestes

http://www.humanite.presse.fr/journal/2004-02-11/2004-02-11-387987

Dans son dernier film, le cinéaste cambodgien Rithy Panh invite d’anciens bourreaux à se souvenir de leurs actes sur le lieu même où ils ont été commis.

S21. La machine de mort khmère rouge, de Rithy Panh

À la fin de 2003, Khieu Samphan, ancien président du Kampuchéa démocratique - nom du Cambodge sous le régime de Pol Pot - s’est vanté d’avoir " découvert " l’existence du génocide perpétré par les Khmers rouges contre leur propre peuple à la vision du dernier film de Rithy Panh, qui sort sur les écrans français aujourd’hui (voir notre édition du 17 mai 2003).

Cette " blague " n’a fait rire personne, hormis peut-être Samphan lui-même, qui coule, libre, des jours paisibles dans l’attente de sa prochaine comparution au tribunal pénal onusien chargé de juger les crimes du régime polpotiste, et un de ses compagnons d’infortune, sinon de route (la justice tranchera), Kaing Khek Ieu, plus connu sous le nom de Duch. Emprisonné à Phnom Penh depuis 1999, celui-ci a dirigé le " S 21 ", où ont péri 17 000 prisonniers. Ce centre de torture installé dans la capitale cambodgienne abrite aujourd’hui le Musée du génocide. C’est précisément là, au cour de "la machine de mort khmère rouge", que Rithy Panh a planté sa caméra pour y filmer, trois ans durant, d’anciens bourreaux-exécutants, moins illustres, qui ont accepté de soumettre leur passé de tortionnaires au regard du cinéaste.

Le résultat est d’autant plus passionnant que le film évite l’écueil de l’image édifiante et unilatérale. Si S 21 parvient à démonter les gestes et les mots de la mécanique génocidaire, c’est en travaillant sur un triple niveau de confrontation des corps. La première oppose les victimes aux bourreaux. Le peintre rescapé Vann Nath interroge avec une douceur obstinée ses anciens geôliers en les amenant sur le terrain des mots : à ceux qui se présentent comme les premières "victimes" du régime polpotiste enrôlées de force, Nath demande: "Alors moi, prisonnier, que suis-je ?" Question qui restera en suspens. Et quand ce n’est pas le corps du peintre qui s’interpose, le champ est contaminé par les photographies d’anciens détenus du S 21 prises à leur arrivée au centre. Les morts continuent de hanter le lieu, dans l’attente d’un récit. On ne peut s’empêcher de penser au théâtre " documenté " sur le génocide rwandais de Jacques Delcuvellerie et du Groupov (l’argument de Rwanda 94 était lui aussi fondé sur l’idée que les morts reviennent déranger les vivants). Le deuxième niveau de confrontation intervient entre les bourreaux et les archives, la masse de documents, de circulaires, de "confessions fictions" recueillies sous la torture. Cette matière soigneusement calligraphiée, ce "corps du crime" renforce la disparition (la destruction) de ceux qui ont été suppliciés sous le discours idéologique. La confrontation ultime se déroule entre les bourreaux. Devant la caméra, Poev, Houy et leurs comparses accomplissent à nouveau (séparément, puis ensemble, chacun regardant l’autre faire) les gestes qui sont également des vecteurs de mémoire. Un travail sur le corps qui permet à chaque personnage de S 21 de construire son propre cheminement, de passer du discours préfabriqué à l’émergence d’une parole singulière. À la fin du film, tous les bourreaux ne sont pas arrivés au même point de catharsis dans la prise de conscience de leur responsabilité individuelle. Reste que Rithy Panh leur a donné la possibilité de se réinscrire dans l’ordre humain. Et aux victimes cambodgiennes, attendant aussi le "récit" qui émergera du procès des anciens dirigeants khmers, de commencer à mettre des mots sur une souffrance indicible.

Emmanuel Chicon

(1) 1,7 million de victimes entre 1974 et 1979.

Article paru dans l'édition du 11 février 2004.

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