MUSEE DU GENOCIDE TUOL SLENG
Anne-Laure Porée, Le Matin (Lausanne), rencontre le 14 février 2009, Vann Nath, un des 7 rescapés de S-21. Le titre de son article résume le tout: Les Khmers rouges nont jamais reconnu leurs fautes.
Vann Nath reste aujourd'hui un des seuls survivants et peut contempler la sortie de S-21. Par contre, combien de bourreaux, en plus de Duch, sont-ils encore vivants?

Les Khmers rouges nont jamais reconnu leurs fautes
GÉNOCIDE | Nath Vann est lun des trois rescapés encore en vie qui puissent raconter le quotidien des prisonniers de S21, un des plus grands centres de détention et de torture khmers rouges, aujourdhui devenu Musée de Tuol Sleng. Il devrait être un témoin-clé du procès de Duch, lancien directeur, qui souvre à Phnom Penh mardi.
Le Matin (Lausanne) Anne-Laure Porée Phnom Penh, le 14.02.2009
http://www.24heures.ch/actu/khmers-rouges-jamais-reconnu-fautes-2009-02-13
Enfoncé dans un fauteuil en similicuir, Nath Vann se sert un thé chaud. Il reçoit ses visiteurs dans une pièce attenante à son restaurant, où sont exposées des reproductions de ses tableaux figurant les étapes de son arrestation par les Khmers rouges, jusquà son emprisonnement au centre de détention et de torture S21.
Ce peintre au regard doux, parfois absent, aux cheveux argentés comme une pleine lune, a fait de son art le vecteur de son témoignage. «La peinture est accessible à toutes les générations et à tous les peuples, cest le meilleur moyen de raconter lHistoire», plaide-t-il, alors quil vient de passer la matinée en atelier de création avec de jeunes peintres cambodgiens qui travaillent sur la mémoire. Des rencontres heureuses lui ont aussi permis daccéder à dautres formes de transmission. Avec laide dune journaliste, il a écrit un récit biographique, Dans lenfer de Tuol Sleng. Dans le film de Rithy Panh, S-21, la machine de mort khmère rouge, il a été limpressionnant contradicteur des anciens gardiens khmers rouges de la prison.
Pas par vengeance
A 62 ans, Nath Vann semble fatigué. Au milieu de ses peintures, il assure que sa santé saméliore, malgré une grave maladie des reins. Mais il concède dans un sourire pudique que, dans les périodes où il raconte son histoire, les cauchemars le réveillent en sursaut la nuit. Comme sil revivait les cris des torturés, la douleur des détenus. Pourtant il témoigne sans relâche. «Je nai jamais eu peur de témoigner, parce que je nai jamais eu envie de me venger des Khmers rouges. Je dis la réalité, ni plus ni moins. Je suis comme ça, cest ma nature. Jai aussi toujours eu le sentiment que javais le droit de parler.»
Entretenir la mémoire dun quotidien inhumain était également un devoir, une promesse faite aux disparus. «Je sens quils sont avec moi. Leurs fantômes ne me font pas peur, ils me donnent confiance et espoir. Moi aussi je suis mort sous les Khmers rouges. Je nai pas vécu jusquà aujourdhui pour largent, le travail ou le bonheur familial, mais pour eux.»
A ceux qui prétendent impossible de se souvenir en détail du passé trente ans après les faits, Nath Vann répond fermement que «cette histoire est trop importante pour être oubliée». Son souci dexactitude et son honnêteté en font un témoin capital dans le procès de lancien directeur de S-21, Duch, qui souvre à Phnom Penh mardi. Nath Vann a été détenu un an, du 7 janvier 1978 au 7 janvier 1979, dans ce centre où les Khmers rouges nont cessé de chercher les preuves du complot visant à les faire échouer. Personne nen sortait vivant. Les documents retrouvés sur place confirment que près de 14'000 personnes, parmi lesquelles nombre danciens Khmers rouges victimes de purges internes, ont été enfermées à S-21 avant dêtre exécutées aux charniers de Choeung Ek.
«Je nai jamais su pourquoi on mavait arrêté»
Nath Vann navait rien dun Khmer rouge. «Je nai jamais su pourquoi on mavait arrêté. Un jour que je travaillais dans la rizière, un responsable est venu me chercher en prétextant quon allait couper du rotin. Au lieu de ça, je me suis retrouvé dans un grenier avec les fers aux pieds.» Transféré dans une pagode convertie en prison, Nath Vann est questionné à coups de décharges électriques. Les bourreaux nobtiendront aucune confession de ce père de deux enfants, discret et travailleur, qui ne comprend pas ce qui lui est reproché. Il est donc fourgué avec 35 autres hommes dans des camions, comme du bétail, et envoyé à S-21. «Nous nétions pas considérés comme des êtres humains. Même après trente ans, la souffrance reste au corps. Elle restera inoubliable jusquà la mort.» La gorge serrée, il glisse que pas un de ses compagnons na survécu.
Nath Vann était dorigine paysanne. Il avait dû arrêter lécole après son certificat pour aider sa mère à cultiver la rizière. Plus tard, il vécut quatre ans à la pagode où il étudia le bouddhisme, puis il suivit quatre ans dapprentissage auprès dun peintre daffiches avant de sinstaller à son compte. Jusquau début des années 1970, il peignait à partir de photos les Alain Delon, Johnny Hallyday et autres stars du moment dont les films remplissaient les salles de cinéma cambodgiennes.
Cest ce talent particulier qui le sauve à S21. Un mois après son arrivée à la prison de Phnom Penh, Duch le teste en commandant un portrait de Pol Pot. Son style plaît, en particulier les joues rosées quil fait au leader khmer rouge. Il gagne ainsi sa survie, sachant que le moindre faux pas le conduira à la mort. «Duch venait tous les jours à latelier de peinture. Il ne ma jamais fait de mal.» Mais le directeur donne des ordres, il est du côté des bourreaux. Et quand aujourdhui, ses subordonnés prétendent navoir pas eu dautre choix que dobéir, Nath Vann rétorque que «les bourreaux de S-21 nétaient pas nimporte qui».
A la chute du régime khmer rouge, les geôliers entraînent les prisonniers dans leur fuite. Heureusement, la confusion générale permet à certains de séchapper. Très vite, Nath Vann est engagé comme militaire par les nouvelles autorités. A leur demande, il peint dans un style réaliste le quotidien des prisonniers à S-21, la torture et la mort. Ses tableaux, saisissants dhorreur, sont depuis cette époque exposés au Musée Tuol Sleng.
Dans les archives de S-21, il découvre la photo anthropométrique qui a été prise de lui le jour de son arrivée, dont il conserve précieusement loriginal. Il trouve aussi une liste de prisonniers où figure son nom et, à côté, une mention peut-être écrite de la main de Duch: «Garder pour utiliser.»
En 1979, ils étaient sept rescapés de S21. Aujourdhui ils ne sont plus que trois. Parmi eux, deux se sont portés partie civile dans le procès contre Duch: Mey Chum et Meng Bou. Nath Vann, lui, se contentera du rôle de témoin. Cest là quest sa place, pense-t-il. Il ne travaille pas pour le symbole, mais pour la justice. «Limportant nest pas de porter plainte, mais que le tribunal démontre les faits, explique-t-il calmement. Nous attendons la justice depuis trente ans. Nous ne savons pas ce que cela donnera après le 17 février. Mais je garde espoir que les anciens dirigeants récoltent ce quils ont semé.»
Les enfants ne savent pas
Au-delà des condamnations, Nath Vann espère des réponses au cours des différents procès annoncés: pourquoi avoir vidé les villes, organisé la famine, séparé les familles, éliminé toute une partie de la population? Quel rôle ont joué les dirigeants khmers rouges? «Près de 2 millions de personnes sont mortes sous le régime khmer rouge. Jusquà aujourdhui, ils nont jamais reconnu leurs fautes.
Jattends le procès de Duch.»
Lenjeu est fondamental dans un pays où cette période nest pas enseignée à lécole. A une classe de lycéens, Nath Vann avouait lannée dernière que sept jeunes sur dix quil rencontrait ne croyaient pas à ce qui sétait passé sous les Khmers rouges. «Je ne leur en veux pas. Un jour, ils y croiront, grâce aux preuves.»