Sur la notion de génocide Le Débat (Paris), mars-avril 1999
Yale Genocide Studies Program
http://www.yale.edu/gsp/publications/Debat-Kiernan.html
Ben Kiernan, professeur dhistoire à luniversité Yale, est le fondateur et le directeur du Programme international sur le génocide au Cambodge. De lui, les Éditions Gallimard ont publié récemment Le génocide au Cambodge 1975-1979. Race, idéologie et pouvoir (traduction par Marie-France de Paloméra).
Vingt-cinq années durant, jai consacré mes recherches aux Khmers rouges et au génocide quils perpétrèrent de 1975 date de leur entrée à Phnom Penh à 1979 date à laquelle linvasion du Cambodge par les troupes vietnamiennes les contraignit à reprendre le maquis à la frontière avec la Thaïlande. Pour autant, les massacres ne cessèrent pas : avec la bénédiction des grandes puissances, au premier rang desquelles les États-Unis et la Chine communiste, les Khmers rouges continuèrent à occuper le siège du Cambodge à lO.N.U. Les perpétrateurs du génocide représentèrent leurs victimes à New York pendant encore quatorze ans, bien au-delà même des accords de Paris signés entre toutes les parties cambodgiennes en 1991; ce faisant, ils ne cessèrent pas, dans les zones quils tenaient, de massacrer des communautés villageoises et des minorités ethniques.
Le bilan du génocide, rien quentre 1975 et 1979, est impressionnant : sur une population estimée à 7900000 habitants, le régime de Pol Pot causa la mort de quelque 1700000 personnes, soit plus de 20 % de la population nationale. Lunicité du génocide au Cambodge ne tient cependant pas seulement à ce bilan, sans égal en ce siècle sauf peut-être au Rwanda , de la liquidation de presquun quart de la population dun pays, mais également à la mobilisation totale des formes raciales et sociales du crime : purges, assassinats individuels ou de masse, déportations, marches exténuantes, travail forcé harassant, sous-nutrition intentionnelle.
Je me suis efforcé de penser la spécificité du génocide au Cambodge, au-delà des comparaisons, plus métaphoriques que réellement explicatives, qui peuvent souvent venir au fil de la plume. Moi-même, ayant été un des premiers Occidentaux à étudier le centre de détention de Tuol Sleng, qui fut le centre nerveux de lappareil dépuration, je le comparais, par exemple, dès 1980, à la Loubianka stalinienne (dans le New Statesman du 2 mai 1980).
Cette spécificité, je crois lavoir cernée dans la politique systématique de la direction khmer rouge, visant à enserrer la population dans des divisions et classements à la fois raciaux et idéologiques. Le peuple, au Cambodge, fut, en effet, divisé en deux grands groupes : le peuple de base , le peuple khmer des zones rurales, jugé ethniquement pur ; et le peuple nouveau , urbanisé, au contact des idées étrangères. Cette distinction fondamentale ignore les catégories sociales : nous sommes loin ici des divisions marxistes-léninistes traditionnelles pour autant quon les crédite de quelque consistance sociologique entre paysans, ouvriers et bourgeoisie nationale ou compradore . Mais sur cette distinction, en revanche, vient se greffer une hiérarchie à la fois raciale et idéologique. Celle-ci distingue trois groupes :
les déchus , à savoir les citadins et les minorités nationales ;
les candidats , à savoir le peuple nouveau pris dans les rêts du régime après la chute de Phnom Penh en 1975 et qui doit se racheter en prouvant quil se lave de toute influence extérieure ;
les pleins droits , à savoir le peuple de base des zones rurales, peuple libéré à partir de 1970, à lexclusion, bien évidemment, des minorités nationales vivant en milieu rural et qui seront les victimes désignées dun processus déradication.
Il ma semblé que, dans le cas cambodgien, il y avait nécessité de penser ensemble et lentreprise détablissement dun pouvoir absolu sur les êtres et les choses en loccurrence un mixte de stalinisme mal digéré au cours du séjour parisien de Pol Pot dans les années cinquante et de maoïsme inspiré par lexpérience du Grand Bond en avant et un projet racial dépuration ethnique. De tous les régimes communistes de la région, le Cambodge fut le seul à ne jamais créer formellement de zones administratives pour les minorités nationales, à disperser celles-ci par la force et à interdire la pratique non seulement des religions, mais aussi des langues minoritaires et étrangères. Lidéologique et lethnique, sans cesse, se mêlent, au point que ces registres parfois se confondent. Le cas de la minorité Cham est, de ce point de vue, éclairant : sous Pol Pot, les 250 000 Chams musulmans furent lobjet dune catégorisation prétendument sociale (comme éléments petits bourgeois ), bien que cette communauté présentât une différenciation sociale importante (paysans, artisans, pêcheurs, commerçants et ouvriers). La liquidation des opposants ou des dissidents potentiels, dorigine khmer, se fit, quant à elle, largement au nom dun slogan aux forts accents dethnocide : liquider les Khmers ayant un esprit vietnamien dans un corps khmer . En sorte quépuration ethnique et répression politique se sont conjuguées : les minorités nationales ont connu un taux de mortalité bien supérieur au taux national. Dans le même temps, la majorité des victimes du régime étaient dorigine khmère.
Un problème, pour lhistorien, demeure entier : celui de comprendre pourquoi, au Cambodge et pas ailleurs, advint un génocide qui engloutit près dun quart de la population totale dun pays en quatre ans à peine. Il est une réponse de nos jours souvent avancée, qui explique le génocide par la seule idéologie marxiste-léniniste qui, en loccurrence, aurait été poussée à son paroxysme. Cette tentative dexplication ma toujours paru insuffisante : car alors lidéologie communiste qui, fortement teintée de xénophobie, a connu sous Staline et Mao Zedong un puissant développement théorique et pratique dans ses moyens policiers et carcéraux aurait dû conduire en URSS comme en Chine à des massacres, voire des génocides, à une tout autre échelle que celle qui fut la leur. Il ma semblé, en revanche, que lobsession raciale chez Pol Pot et son groupe navait pas déquivalent dans aucun autre régime communiste, et quelle constitue justement la variable qui, se conjuguant avec le credo stalino-maoïste, explique le génocide. Comme hier daucuns se refusaient, pour des régimes autres, à distinguer le nazisme génocidaire du fascisme italien, ne risque-t-on pas, en effet, aujourdhui, dès lors que lon ramène tout à une hiérarchie des régimes communistes selon leur degré de violence, de manquer la spécificité du génocide au Cambodge et de contribuer ainsi, un peu plus, sinon à son oubli, du moins à sa sous-estimation?
Ce risque, je lai opposé aux chercheurs qui refusaient de prendre en compte lexistence dune variable raciale; il ma conduit, pour une meilleure intelligence de lobjet de mes travaux, à minterroger, après tant dautres, sur la pertinence de la notion, fort débattue, de génocide. Jai donc ouvert, avec dautres chercheurs de luniversité de Yale, un programme pluriannuel de comparaison des génocides, afin de comprendre, si lon veut préserver la consistance de la notion comme la validité de son usage, ce quavaient en partage les entreprises menées par les Jeunes-Turcs, le régime nazi et les Khmers rouges ce que ces entreprises avaient en commun, bien que les idéologies de chacune de ces trois formes de régime soient irréductibles les unes aux autres. Au-delà du débat entre les historiens et les spécialistes de sciences politiques sur le terme génocide , il ma paru que tout en maintenant les distinctions fondamentales et les spécificités propres à chaque catégorie didéologie (le nationalisme de jeune nation, le fascisme, le communisme) qui expliquent les formes particulières dorganisation de ces régimes , quelques éléments, déterminants pour la perpétration dun génocide, lui-même distingué des massacres de masse, permettaient de comparer les entreprises génocidaires et de montrer en quoi elles relèvent toutes dune même catégorie qui les subsume : celle de génocide.
Définitions
Le juriste polonais Raphaël Lemkin forgea le terme génocide dans son ouvrage consacré à loccupation de lEurope par les puissances de lAxe. Quant à lexpression d épuration ethnique , elle est plus récente, puisquelle a été utilisée pour la première fois au début des années quatre-vingt-dix afin de décrire la politique menée par les milices serbes de Bosnie contre des civils musulmans après que la Yougoslavie sest disloquée. Voilà donc un terme et une expression dont lusage sest imposé pour décrire des événements advenus en Europe au cours de notre siècle. Les pratiques quils recouvrent ont existé, notent nombre dhistoriens, bien avant et dans le monde entier. Mais cest notre époque qui a reçu le nom de siècle de génocide .
La Convention 260.a des Nations unies sur la prévention et la répression du crime de génocide, en date du 9 décembre 1948, définit ce crime comme sentendant de lun quelconque des actes ci-après commis dans lintention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :
a) meurtre des membres du groupe ;
b) atteinte grave à lintégrité physique ou mentale des membres du groupe ;
c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions dexistence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe;
e) transfert forcé denfants du groupe à un autre groupe.
Du point de vue du droit pénal international, le génocide est un crime spécifique contre lhumanité. Mais la Convention est elle -même lobjet de critiques émises par des spécialistes animés par des points de vue différents. Certains arguent que la Convention est trop large, permettant que laccusation, grave, de génocide soit portée même si une portion du groupe, implicitement même une toute petite fraction, devient la cible dune destruction. Dautres arguent que, dès lors quun cas particulier se présente, elle est trop restrictive, échouant à proscrire des tentatives dexterminer des groupes politiques ou sociaux. Ces deux critiques sont probablement recevables.
Historiens comme chercheurs en sciences politiques ont proposé, dabord, de nouvelles typologies de génocide. Leo Kuper établit des catégories distinctes selon que les génocides sont religieux, raciaux et ethniques les génocides des conquêtes coloniales ou commandés par une idéologie politique. Roger Smith suggère, pour sa part, une typologie qui inclut le génocide par vengeance , au cours duquel les massacres de masse sont perpétrés au titre de la revanche ; le génocide institutionnel qui accompagne la conquête militaire au cours de lhistoire avant lépoque contemporaine; le génocide utilitaire lié à lexpansion coloniale et à lexploitation économique; le génocide monopolistique visant à transformer les sociétés plurielles; enfin, le génocide idéologique . Helen Fein, elle, recourt également à la première et à la dernière de ces catégories, mais rapporte les autres soit au génocide de développement , soit au génocide despotique . Frank Chalk et Kurt Jonassohn, enfin, distinguent les génocides selon les motivations des perpétrateurs : éliminer une menace réelle ou potentielle , répandre la terreur parmi des ennemis réels ou potentiels , acquérir la richesse économique , enfin imposer une croyance, une théorie ou une idéologie .
Les imprécisions du vocabulaire de la Convention ( en tout ou en partie , comme tel ) et les différentes interprétations de la formulation de lexpression dans lintention de détruire conduisent à poser la question de savoir si lassimilation culturelle non violente ou même contrainte constitue un cas de génocide ou si elle relève dun phénomène distinct que lon appelle parfois un ethnocide . Et la liste restreinte des groupes de victimes établie par la Convention a conduit à forger le terme de démocide pour référer aux massacres de toute population importante. Ces débats ont tous provoqué une recherche de nouvelles définitions parmi les spécialistes. Kuper parla de massacres génocidaires et d atrocités apparentées pour les massacres de masse visant des groupes qui ne relevaient pas de la définition du génocide selon la lettre de la Convention, ou parce que les perpétrateurs visaient des groupes sociaux ou politiques, ou bien encore parce quils navaient pas lintention de détruire le groupe. Chalk et Jonassohn conviennent de la nécessité dune expression telle que massacres génocidaires pour les massacres sporadiques et limités à quelques villes ou localités rurales, mais ils redéfinissent le crime de génocide comme une forme de massacre de masse à sens unique au cours duquel un État ou une autre autorité vise à détruire un groupe, le groupe et lappartenance à ce groupe étant définis par le perpétrateur . Fein, quant à elle, définit le génocide comme une action du perpétrateur visant à dessein la destruction physique directe ou indirecte dune collectivité, par linterdiction de la reproduction biologique et sociale des membres du groupe, et menée bien que la victime se soit rendue ou ne représente aucune menace .
Tandis que les chercheurs convergent lentement vers une nouvelle définition, la toute première conséquence légale de lapplication de la Convention les tribunaux ad hoc appelés à juger les actes commis dans lancienne Yougoslavie et au Rwanda ont de nouveau souligné la nécessité de renforcer la définition de 1948. Il ne saurait être question dapporter ici une réponse aux divergences qui se sont fait jour. Mais il est fructueux, en revanche, de dessiner et dillustrer le spectre des désastres humains qui font régulièrement lobjet de débats dans la littérature consacrée au génocide et à lépuration ethnique, den dégager les grands traits communs.
Les cas de génocide dans lhistoire ancienne et moderne
Chalk et Jonassohn plaident pour une archéologie du génocide , car ils suspectent que cétait un événement relativement commun , même dans lAntiquité. Les cas célèbres, mais parfois encore discutés, depuis les premiers temps, incluraient la destruction de la cité de Mélos par les Athéniens lors des guerres du Péloponnèse, léradication de Carthage par les Romains en 146 avant notre ère, les ravages perpétrés par les Mongols sous Gengis Khan, la croisade albigeoise, la persécution des chrétiens dans le Japon moderne, les massacres de masse des Ndwandwe par les armées de Shaka Zulu dans les années 1820, la destruction des Indiens dAmérique et des Aborigènes dAustralie. Les censeurs du régime impérial britannique parlent, pour leur part, d extermination dans le cas de la famine irlandaise des années 1840, qui vit périr pas moins dun million dIrlandais.
Le XXe siècle souvrit avec la quasi-extermination du peuple Herero colonisé par les Allemands en Afrique du Sud-Ouest (aujourdhui Namibie). Dix ans plus tard, lors de la Première guerre mondiale, le régime Jeune-Turc déporta dans lEmpire ottoman les Arméniens hors de leur territoire, tuant plus dun million dentre eux par des massacres ou des marches forcées, causant le premier génocide moderne prémédité . Au cours de la Seconde guerre mondiale, dans une escalade de persécutions, de déportations, de tueries de masse et dextermination dans des chambres à gaz, les nazis tuèrent près de six millions de juifs dEurope et un demi-million de Tziganes. Ce dernier exemple est devenu larchétype du génocide, la cas le plus extrême, sinon unique. De récents travaux universitaires ont comparé le génocide arménien et lHolocauste. Le génocide commis par les Khmers rouges au Cambodge de 1975 à 1979, lépuration ethnique comme les camps de concentration en Bosnie, et les massacres raciaux au Rwanda perpétrés par le régime Hutu en 1994, causant en quatre mois la mort dun million et demi de Tutsi et de leurs défenseurs hutus, ont ravivé de semblables souvenirs.
Mais deux autres grandes séries de massacres de masse ont marqué notre siècle et on dispute pour savoir sils rentrent tous, et à quelle proportion, dans la catégorie de génocide : ils relèvent en réalité sauf le cas cambodgien de la catégorie des massacres de masse idéologiques ou politiques dopposants ou de prétendus opposants. On a parfois parlé de politicide . Au premier rang figurent les régimes communistes : plus particulièrement, lUnion soviétique de Staline et plus tardivement lÉtat client de lU.R.S.S., lÉthiopie ; mais aussi la Chine communiste et ses États clients que furent la Corée du Nord et le Cambodge. Tous ces régimes ont visé lextermination physique de groupes politiques et sociaux entiers. La classe de koulaks, définie selon une géométrie variable comme celle des paysans riches, presque toute la classe politique des soviets, les dissidents religieux et autres, des minorités ethniques diverses enfin, furent les cibles des purges meurtrières de Staline, qui tuèrent dix millions de personnes, particulièrement dans les années trente. Lextermination par Mao Zedong de la classe des propriétaires terriens en Chine après 1949 fit périr plusieurs millions de personnes. Vingt à trente autres millions de personnes trouvèrent la mort dans la plus grande tragédie de laprès-guerre, la famine qui résulta du Grand Bond en avant de la Chine maoïste entre 1958 et 1961. Il est avéré que cette famine, bien quétant la conséquence dune politique, ne fut pas le fruit dune instigation délibérée, mais le résultat désastreux dune arrogance idéologique rampante et derreurs économiques sans égal. La famine qui frappa les Cambodgiens de 1975 à 1979 était, elle, délibérée : le régime pro-chinois de Pol Pot poursuivait ostensiblement un super Grand Bond en avant , qui impliqua autant une revanche idéologique, des massacres de masse et des exterminations ethniques que lexportation de vivres cependant que le pays mourrait de faim.
Il y a, par ailleurs, les massacres de masse perpétrés par des régimes anticommunistes, clients des États-Unis, animés par lobsession idéologique de préserver la sécurité nationale et de prévenir la réforme sociale : cela advint surtout en Amérique latine et en Asie du Sud-Est. Ce furent au Salvador les Matanzas, les massacres qui suivirent la répression dune insurrection paysanne dans les années trente, puis les escadrons de la mort organisés par larmée qui tuèrent dans les années quatre-vingt quelque 70000 personnes ; les massacres organisés par lÉtat de quelque 150 000 paysans indiens au Guatemala dans les années soixante ; le coup dÉtat sanglant au Chili en 1973 ; la sale guerre et les enlèvements criminels de civils au Brésil, en Uruguay, en Argentine, en Colombie et au Pérou. Ces phénomènes, à léchelle du continent latino-américain, peuvent soutenir la comparaison avec les massacres de 500 à 800 000 communistes et autres civils par le régime miliatire de Suharto en Indonésie en 1965-1966, et dun nombre sensiblement égal de civils vietnamiens, cambodgiens et laotiens par les forces américaines et alliées en Indochine durant les guerres dintervention de 1954 à 1975. À quoi il conviendrait dajouter les quelque 200 000 victimes de Timor oriental tuées par les armées indonésiennes dans une guerre sanglante et continue visant à annexer leur territoire à lIndonésie depuis linvasion par les troupes de Jakarta, en 1975.
La recherche universitaire, dans ses débats, se concentre régulièrement sur les similitudes et les différences entre génocide et massacres politiques de masse spécifiques perpétrés par des gouvernements. Je voudrais marrêter, quant à moi, sur plusieurs traits quont en commun le génocide ou les campagnes dépuration ethnique, et dont certains peuvent également caractériser le politicide . Pour illustrer ces traits communs tout au long du siècle, je retiendrai les éléments que sont la religion, la race, la démographie et le territoire dans chacun des trois génocides modernes perpétrés respectivement par des mouvements militariste, raciste et communiste : la destruction par les Jeunes-Turcs des Arméniens chrétiens, le génocide des juifs dEurope par les nazis, le génocide au Cambodge. Dans ces trois cas, la haine religieuse ou la haine de la religion joua une rôle important, conjugué à dautres facteurs.
Cette approche transversale, qui nen est encore quau stade purement descriptif, va consciemment à lencontre de lapproche commune. La plupart des historiens, en effet, visent, pour établir une possible comparaison, à distinguer les traits spécifiques des massacres de masse et des génocides particulièrement la variable raciale dans le cas du génocide nazi. Je me propose, à linverse, dévaluer ce que peuvent être les gains heuristiques dune comparaison, et non plus dune discrimination, à partir de cette variable raciale et dautres, qui sont autant, me semble-t-il, délements communs et constitutifs dun génocide. Je prie donc le lecteur de prendre les développements qui vont suivre pour ce quils sont : un matériel programmatique, le socle dune réflexion dont lavenir dira la pertinence finale.
Religion et race
Les perpétrateurs de génocide et de lépuration ethnique sont habituellement animés par des visions ethniques ou raciales et préoccupés détablir des divisions du même type. Mais leurs conceptions peuvent ne pas être semblables, elles peuvent navoir aucune consistance interne ou se combiner avec plusieurs autres facteurs politiques ; être fondées sur des notions dhéritage religieux, de pureté raciale, de hiérarchie ethnique ; reposer sur une théorie biologique ; se réclamer dune origine géographique, dune citoyenneté nationale ou combiner tous ces éléments avec dautres préoccupations idéologiques.
Dans les génocides coloniaux , les divisions raciales sont habituellement clairement tracées. Il est dautres cas où le facteur religieux a eu sa part, tout aussi importante. Le génocide des Arméniens, rapidement suivi par les massacres de Grecs, relevait en partie dune tentative déliminer les non-Turcs chrétiens dune nation musulmane turque nouvellement définie. Mais il impliquait également lassimilation obligatoire ou ethnocide des non-Turcs musulmans. Les musulmans du Kurdistan furent ainsi mobilisés pour massacrer les Arméniens, puis ils furent rebaptisés Turcs des montagnes et interdits de pratiquer leur culture propre et de parler leur langue. Au Cambodge, la religion majoritaire, le bouddhisme du Petit Véhicule, fut réprimée par le régime Khmer rouge, tout comme le furent le christianisme et lislam. Mais les minorités et les langues étrangères furent également réprimées et bannies : seule fut autorisée la langue khmère. Les plus criminelles campagnes dextermination furent dirigées contre la minorité ethnique des Cham musulmans, qui furent les victimes dun génocide doublé dun ethnocide, et contre les Vietnamiens, qui tous furent soit expulsés, soit massacrés. La cathédrale de la communauté catholique vietnamienne à Phnom Penh fut détruite par une décision des Khmers rouges dont les connotations étaient ouvertement racistes.
Dans le cas de lAllemagne, selon Saul Friedländer, lantisémistisme donne au nazisme son caractère sui generis : le problème juif est au centre du système, il en est lessence même. Hitler proclamait, en octobre 1941, la priorité absolue de la question juive sur tout autre problème. Gerald Fleming note, pour sa part, que la haine pathologique et démesurée des juifs que manifestait Hitler est au coeur de la vision du monde du dictateur, de sa Weltanschauung ce quillustre bien le film nazi Der Ewige Jude (Le Juif éternel) dans lequel les juifs sont assimilés à des rats. Mais Fleming distingue deux dimensions de la haine des juifs chez Hitler : la première est un antisémistisme traditionnellement inspiré et instinctivement affirmé qui, du fait de sa composante raciale-biologique, revêtit une forme particulièrement rigide ; la deuxième est un antisémistisme flexible, opportuniste qui se surimposa pragmatiquement à la première.
Les régimes génocidaires, radicaux et souvent instables, prennent des décisions inspirées par le pragmatisme comme par lidéologie, afin de maintenir ou dassurer leur maîtrise du pouvoir. Pour ces mêmes raisons, le racisme génocidaire peut souvent se révéler mortel pour nombre de membres de la race supposée privilégiée ou protégée. La chose fut moins avérée dans le cas du génocide des Arméniens, au cours duquel le nombre des victimes turques, à lexclusion des décès dus à la Première Guerre mondiale, fut faible. En revanche, en nombre absolu, la plupart des victimes du régime Khmer rouge appartenaient à lethnie khmère majoritaire. Sous le nazisme, les juifs furent les principales victimes de lextermination ; il nest pas dautre groupe qui fut exterminé de manière aussi systématique que les juifs. Mais les nombreuses autres victimes nappartenaient pas toutes à des groupes non aryens , comme pouvaient lêtre les Tziganes et les Slaves. Hitler prit pour cible les homosexuels, les communistes, les libéraux, les syndicalistes et dautres opposants. La purge de la culture allemande par les nazis visa des oeuvres, livres et tableaux, qui furent brûlés, la critique littéraire et cinématographique fut abolie, la musique contemporaine interdite. Au lendemain du pogrom de la Nuit de cristal, Hitler spéculait sur lextermination à terme de la classe intellectuelle en Allemagne si elle venait à se révéler inutile.
Au cours de linvasion de la Pologne par les nazis, Richard Evans note que plus des trois quarts du million dAllemands ethniques furent arrachés à leurs maisons et déportés dans des camps. Les SS les interrogèrent, enquêtèrent sur chacun deux : ceux qui étaient jugés racialement inaptes, ou être des opposants au nazisme, ou bien encore qui avaient le seul malheur de déplaire aux SS pour une raison ou pour une autre étaient remis à la Gestapo afin dêtre liquidés. Des milliers dautres firent lobjet de mauvais traitements avant que la SS ne décidât de les envoyer en Allemagne ou plus à lest. En conséquence, note Evans, de nombreux villages ou dautres zones de peuplement allemand furent vidés de leur population, détruits ou repeuplés par des Polonais. Cest la preuve que la définition nazie de l Allemand ou du Slave était élastique et arbitraire ; cest lillustration du rejet de lindividu au profit de la race non pas le privilège accordé aux individus en fonction de leur appartenance à la race, mais la primauté assurée au groupe idéalisé par la suppression des droits individuels de ses membres.
L eugénisme nazi élimina 70 000 Allemands atteints de maladies héréditaires. George L. Mosse souligne le lien étroit qui unit leuthanasie et la destruction des juifs, par-delà la race : la mise en pratique de leuthanasie signifia que les nazis prenaient très au sérieux lidée dune vie qui ne vaut pas dêtre vécue, une vie que caractérise labsence de productivité et une apparence extérieure dégénérée. Cette idée dune absence dutilité sociale et de marquage par lapparence physique avait ordinairement pour objet les juifs. Mais, ajoute Evans, ce qui distinguait les victimes destinées à être éliminées par euthanasie, ce nétait justement pas leur identité raciale, mais leur infériorité biologique supposée, quelle que fût leur race. De la même manière, les Tziganes, bien quils fussent définis dès 1935 comme étrangers à lespèce allemande , furent persécutés au tout début de la guerre non pas sur des motifs raciaux, mais du fait de leur passé criminel et associal et en raison de la menace quils représentaient pour la sécurité. Les Tziganes plus assimilés, les Sinti, selon le vocabulaire de lépoque, servirent même dans les forces armées jusquen 1942, date à laquelle tous les Tziganes furent déportés à Auschwitz.
Autre dimension de linconsistance des critères biologiques et raciaux des nazis, celle que Yehuda Bauer et Raul Hilberg pointent dans leurs travaux : les grands-parents juifs étaient définis par la religion plutôt que par des critères prétenduement raciaux. Les lois de Nuremberg de 1935 distinguent ainsi les Mischlinge, les individus métissés de juifs , selon un premier degré (un individu qui avait deux grands-parents juifs, mais qui avait cessé dappartenir à la confession judaïque et nétait pas marié à un partenaire juif en date du 15 septembre 1935, et ne contacterait ultérieurement aucune union de ce type) et un deuxième degré (toute personne nayant quun juif parmi ses grands-parents). Était donc considéré comme juive toute personne qui avait au moins trois grands-parents juifs, cest-à-dire eux-mêmes juifs intégraux ou juifs aux trois quarts, ou bien avait deux grands-parents juifs (cétait le cas des demi-juifs) et, en date du 15 septembre 1935, pratiquait ou était marié à un juif ou une juive. Le facteur clé, conclut Raul Hilberg, était dans tous les cas la religion des grands-parents, lappartenance à la communauté religieuse judaïque.
Au Cambodge, le racisme Khmer rouge était plus inconsistant encore, puisquil ne sembarrassait pas dune précision prétendument scientifique . Mais les similarités de vocabulaire sont frappantes. Toute différence idéologique entre nazisme et communisme mise à part, les Khmers rouges tenaient, quant à eux, leur population urbaine captive pour des sous-hommes (anoupracheachun), le même terme que les nazis uttilisaient pour désigner les Slaves, les Untermenschen.
Le Kampuchea démocratique traitait ses ennemis de microbes , là où les Allemands parlaient de vermine et de lie . Pol Pot considérait que sa révolution était la seule dans lhistoire à être propre , à la manière dont les nazis purifiaient de leurs juifs les territoires occupés (déclarés alors Judenrein). Les deux régimes avaient lobsession de la pureté raciale. Pol Pot lui-même sappelait le Khmer originel lorsquà Paris, dans les années cinquante, il signait dun pseudonyme ses articles dans la presse communiste de lémigration, là où dautres préféraient des appellations plus classiquement marxistes-léninistes, tel le travailleur khmer . Mais ses préoccupations, elles, navaient rien doriginal, elles avaient de sinistres précédents.
Peuple et territoire
Les régimes génocidaires proclament souvent la nécessité de purifier pas seulement la race, mais aussi le territoire.
Les Jeunes-Turcs rêvaient dun empire pan-touranien , regroupant des populations turcophones dAsie centrale. Comme les provinces chrétiennes des Balkans avaient fait sécession de lEmpire ottoman dans les années qui précédèrent la Première Guerre mondiale, il ny eut pas seulement, comme le montre les travaux de Bernard Lewis, une insistance grandissante sur la turquicité de ce qui demeurait. Les Jeunes-Turcs, à lorigine, voulaient appeler leur pays Turkestan , terme aux consonances irrédentistes dAsie centrale. Purification et expansion allaient de pair.
Christopher Browning a semblablement souligné le lien étroit qui unit la construction nazie dun espace vital un Lebensraum , par linvasion de la Russie et la Solution finale de la question juive par les massacres de masse systématique. Hitler envisagea initialement trois ceintures de population les Allemands, les Polonais et les juifs douest en est . Des considérations pragmatiques donnèrent la priorité à léchange de populations de Polonais et dAllemands pour le peuplement, puis à lexpulsion des juifs, et, pour finir, à leur exterminaton.
Dans un premier temps, lidéalisation de la terre elle-même joua un rôle important. Enver Pacha proclamait que son armée jeune-turc avait puisé toute sa force dans la paysannerie . David Welch a noté le rapport entre le national-socialisme et la tradition antérieure volkisch, fruit pour lessentiel du romantisme de la fin du XVIIIe siècle. Selon Welch, le nationalisme nazi sourd directement de la doctrine du sang et de la terre (Blut und Boden). Cette dernière cherchait la force du Herrenvolk, de la race des Seigneurs, dans le caractère sacré du sol germanique quaucune frontière artificielle ne saurait confiner. Dans le sol, mais aussi dans les vertus paysannes. Hitler déclarait que le paysan est celui dont la contribution était la plus importante pour la révolution national-socialiste. Dans Mon combat, il lie la ruralité germanique aux caractères raciaux des Germains. Le dirigeant paysan nazi Walther Darré développa alors le concept du sang et de la terre, se posant en principal théoricien de lexpansion continentale vers lest et de la colonisation agricole. Bien avant Pol Pot, Hitler proclamait qu une nation peut exister sans villes, mais quelle ne peut exister sans paysans . Il décrivait les cités industrielles modernes comme des abcès sur le corps du peuple (Volkskörper), dans lesquels tous les vices, les mauvaises habitudes et les maladies semblaient se concentrer. Elles étaient avant tout des foyers de métissage et dabâtardissement. Les Khmers rouges allèrent plus loin, puisquils vidèrent les villes du Cambodge de leur population et tinrent les seuls paysans pour leurs alliés dans la révolution.
Les nazis étaient persuadés de la supériorité et des vertus de la vie rurale. Welch affirme que Blut und Boden était lun des très rares concepts sous le national-socialisme qui eût quelque consistance . Un film qui en tirait son titre fut réalisé pour être projeté lors des rassemblements nazis ; il avait pour sous-titre La fondation dun nouvel empire (Reich) . Welch voit dans le paysan le héros constant de la culture national-socialiste . Le ministre de lagriculture de Hitler traitait de cette question en des termes que Pol Pot naurait pas renié : Ni les princes, ni lÉglise, ni les cités nont créé lhomme germanique. Lhomme germanique est plutôt né de la paysannerie germanique La paysannerie germanique, avec une ténacité sans pareil, savait comment préserver son caractère unique et ses coutumes contre toute tentative déradication On peut dire que le sang dun peuple puise au plus profond du sol maternel.
Goebbels commanda pas moins de sept films de fiction sur ce thème du sang et du sol. Un autre film, un semi-documentaire, La Forêt éternelle (Der ewige Wald), exprimait des sentiments anti-urbains, anti-intellectuels, célébrait les vertus des forêts : Nos ancêtres étaient un peuple des forêts Nul peuple ne peut vivre sans forêts, et les peuples coupables de déforestation sombreront dans loubli Quoi quil en soit, lAllemagne, grâce à son nouveau réveil, est retournée à ses forêts. Le film, selon Welch, dépeint une race germanique pure, dans laquelle le paysan incarne limage primordiale du peuple, du Volk une race de seigneurs qui plonge ses racines dans le sol sacré fertilisé au cours des siècles par la richesse de leur sang.
Jeffrey Richards rattache cette conception à lantisémitisme nazi : Les juifs étaient stigmatisés comme matérialistes, donc comme des ennemis du spiritualisme volkisch, comme des éléments errants sans attaches, comme des opposants à lenracinement volkisch, comme le paradigme de la finance, de lindustrie et de la ville, comme étrangers, donc, à lidéal paysan agrarien du Volk.
Le sol et ceux qui le travaillent ne sont pas seulement lobjet dune idéalisation. La question se pose également en des termes autant géographiques quidéologiques. Le déclin de lEmpire ottoman depuis le XVIe siècle fit de la crainte dune nouvelle diminution du territoire une préoccupation politique. Les dirigeants ottomans étaient davis que faute daction défensive les Européens finiraient par gouverner en terre dislam. Une autorité ottomane exprimait cette crainte dès 1822 : Ne cédons pas un pouce de notre territoire. Selon Bernard Lewis, la question fondamentale pour les Jeunes-Turcs, était une question de survie, celle de lÉtat ottoman.
En août 1939, Hitler décrivait lAllemagne et la Pologne comme ayant lune et lautre des fusils chargés : Nous sommes en face de la terrible alternative de frapper maintenant ou bien tôt ou tard dêtre annihilé sans aucun doute possible. Jai pris le risque, ajoutait-il, doccuper la rive gauche du Rhin alors que les généraux me demandaient de me retirer, dannexer lAutriche, les Sudètes et le reste de la Tchécoslovaquie. Hitler, lorsquil débitait cette liste dannexions, navait pour autant de cesse de brandir la menace dune annihilation assurée de lAllemagne si celle-ci nagissait pas. La stabilité territoriale de lAllemagne était irréalisable. Léchec de lexpansion signifiait son annihilation. Cette perception particulière des conditions de la survie de lAllemagne trouve son pendant chez les nationalistes cambodgiens. Les raisons en sont semblables : une formation territoriale nationale tardive, dune part ; lalliance gémellaire, nourrie par des gains territoriaux récents, de lambition nationale et de linsécurité nationale, dautre part.
LAllemagne moderne nest pas, on le sait, lhéritière directe du Saint Empire romain germanique du Moyen Âge. Un amalgame de principautés au XIXe siècle a conduit à létablissement du Reich en 1871. Lantisémitisme montant et lexpansion coloniale suivirent bientôt. Puis la défaite, au cours de la Première Guerre mondiale, et les rétrocessions territoriales nourrirent le nationalisme et le chauvinisme germaniques.
Le Cambodge médiéval, pour sa part, domina des territoires dAsie du Sud-Est, comme lAllemagne médiévale conquit des territoires en Europe. Mais le Cambodge moderne sest territorialement constitué, à linstar de lAllemagne, très tardivement, à la veille de la Première Guerre mondiale. En 1907, le quart nord-ouest fut intégralement restitué au Cambodge, alors sous protectorat français : il avait été sous domination thaïe depuis 1794. En 1914, dautres parties de territoires à lEst furent restituées au Cambodge par la France, dans le cadre dun échange avec leur autre colonie, le Vietnam. Un troisième différend territorial avec la Thaïlande fut réglé au profit du Cambodge en 1961.
La restitution de territoires du Nord-Ouest, qui incluait les fameux temples médiévaux dAngkor, eut un impact immense sur le nationalisme de lélite du Cambodge. Quand de larges portions de territoires sont recouvrées, particulièrement par un État colonisé faible, elles soulèvent nécessairement la question des frontières, mais ravivent tout autant le souvenir des terres ancestrales encore perdues. Le nationalisme cambodgien se focalisa donc sur les autres zones, perdues depuis plus longtemps, et khmérophones : plusieurs provinces de la Thaïlande actuelle dont la majorité ethnique khmère sappelait encore elle-même les Cambodgiens du haut ; et le delta du Mékong intégré au Viêt-nam et dont la minorité ethnique est connue sous le nom de Cambodgiens du bas (le Kampuchea Krom ou Bas-Cambodge). Les gains territoriaux de 1907-1914 encouragèrent le Cambodge à demander à la France le transfert additionnel du delta du Mékong, alors inclut au Viêt-nam, sous la souveraineté cambodgienne, qui ne sy exerçait plus depuis 1750.
Lors du deuxième conflit mondial, Bangkok, avec lappui du Japon, récupéra à nouveau le nord-ouest du Cambodge, comme lAllemagne récupéra les territoires quelle avait perdus lors du premier conflit. En 1946, la roue sinversa et la Thaïlande dut restituer ses prises au Cambodge. Mais la vulnérabilité khmère avait été révélée tant par la défaite militaire que par lamputation territoriale. Cela nourrit le cauchemar nationaliste, même sil ne sétait agi dune perte encore avait-elle été provisoire que par rapport aux gains de 1907. Pour les Khmers rouges comme pour les nazis, la stabilité géographique était impossible. Le Cambodge devait recouvrer ses territoires perdus depuis des siècles, aux dépens de ses voisins.
Des historiens allemands ont insisté sur le dilemme de lAllemagne comme pays du milieu , sans protection du fait de ses frontières naturelles et menacée sur deux fronts par la pression sismique de ses grands voisins : la Russie dun côté, la France et lAngleterre de lautre. LAllemagne, selon lexpression de Hagen Schulze, a été le no mans land de lEurope, sans centre de gravité naturel ; nul autre pays na eu autant de métropoles . De son côté, le Cambodge a été appelé le pays de lentre-deux , ressemblant à une noix prise en étau dans les machoires de la Thaïlande et du Viêt-nam, ses voisins.
Hitler, après toutes les annexions auxquelles il avait procédé, voyait encore dans la Tchécoslovaquie un poignard pointé sur le coeur de lAllemagne ; Pol Pot, lui, ne croyait pas que le déclin du Cambodge fût jamais enrayé par les gains territoriaux au XXe siècle. Sa vision millénariste du passé dénonçait deux mille ans dexploitation liée aux menées de traîtres qui avaient concédé des territoires. En 1977, dans un discours public auquel large écho fut donné, Pol Pot invitait son peuple à prévenir la perte constante de territoire cambodgien . Cela impliquait dendurcir la population et de conquérir les territoires perdus. Lannée suivante, la radio khmer rouge exhorta ses auditeurs non seulement à purifier les masses populaires du Cambodge, mais aussi à sacrifier seulement deux millions de soldats pour écraser cinquante millions de Vietnamiens ; après cela, nous serons encore six millions de Cambodgiens .
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Arrêtons-là provisoirement la liste des éléments de comparaison de génocides que sont la religion, la race, le peuple et le territoire. Ils aident, nous semble-t-il, à distinguer les génocides des massacres de masse. Ils se conjuguent avec dautres éléments spécifiques, eux, aux régimes perpétrateurs et que lhistoire comme la science politique ont distingués et classés par typologie (nationalisme, fascisme, communisme). La comparaison de ces éléments devrait permettre de comprendre si leur présence explique pourquoi, au sein des grandes typologies respectives de régimes politiques et idéologiques, certains perpétrèrent un génocide quand dautres se livrèrent à une répression féroce (le fascisme italien ou les démocraties populaires à lEst de lEurope), voire à des massacres de masse (lIndonésie, le Salvador, lU.R.S.S. et la Chine communiste). Cest donc à une réflexion et à une analyse de la manière dont se conjuguent idéologie spécifique et éléments génocidaires quappelle la comparaison. À terme, elle conduira à redonner sens et validité à une catégorie juridique et historique transversale à des régimes politiques et idéologiques antipodiques les uns aux autres : celle de génocide.
Ben Kiernan
traduit de langlais par Éric Vigne