La conspiration du silence, cette complicité fait croire que le génocide était surprenant alors que le comportement des communistes khmers, bien avant leur prise du pouvoir, étaient cruels pour exploiter le peuple. Contrairement à ce quon a prétendu, ils navaient pas dimpact sur la population. Ils avaient très peu daudience paysanne, la preuve en est quils restaient dans la foret, faisant des razzias sur des villages, quils brûlaient après avoir emmené avec eux, par la force, les habitants. Il y avait eu un journaliste français assassiné, etc.
Cette négation fait des journalistes, individus et organisations, des complices du génocide.
FRAGMENTS CONCERNANT LE CAMBODGE DE http://amekhmer.free.fr/khcrucial-event/2cambodge-silence.htm
Cambodge du silence de Pierre MAX
LE « GRAND FRERE » VIETNAMIEN
Lon se demande pourquoi, après la victoire des Khmers rouges, la pénurie de tous les produits alimentaires sest faite immédiatement sentir. La cause en est que lAngkar Lu a dénormes dettes à rembourser dans les délais impartis, dabord au bienfaiteur frère du Vietnam qui, aux premières heures de la guerre de 1970, a donné lordre aux troupes sud-vietnamiennes déjà installées sur le territoire cambodgien avec les effectifs de trois divisions, doccuper complètement les provinces du Nord et du Nord-Est - Steung-Treng, Kratie, Mondulkiri, Rattanakiri, Svay Rieng - pour en faire des bases dentraînement et de logistique, avec des prolongements dans dautres régions, Prey Veng, Takeo, Kompong Thom, Kompong Cham. De 1970 à 1973 ce sont les troupes régulières nord-vietnamiennes qui ont linitiative des opérations dans toutes ces régions.
La khmérisation de la guerre ne commence quà partir de 1974, les cadres devenant peu à peu khmers, ceux-ci utilisant cependant les Vietnamiens pour la technicité, la transmissions, le maniement des armes lourdes et pour lorganisation de commandos.
La « grande escroquerie du siècle » a consisté à faire croire à létranger à la « Révolution » khmère rouge, à lauthenticité de la « Résistance » khmère rouge, à lindépendance des Khmers rouges. Sihanouk avait raison en disant quils étaient « à la solde de létranger ». Ils nétaient quune poignée en 1970, exactement quatre mille sur sept millions dhabitants pour un territoire de 181 023 km2&Mac247; (le tiers de la France). Contrairement à ce quon a prétendu, ils navaient pas dimpact sur la population. Ils avaient très peu daudience paysanne, la preuve en est quils restaient dans la foret, faisant des razzias sur des villages, quils brûlaient après avoir emmené avec eux, par la force, les habitants : tout le contraire de la révolution vietnamienne, implantée dans les villages mêmes, dans la couche paysanne, pas partout cependant. Ce nest pas là une marque dimplantation. Il a fallu la maladresse de Sihanouk lors de laffaire de Samlaut - jacquerie dans la région de Battambang, réprimée dans le sang en 1967, pour rejeter les paysans de cette région vers les maquis khmers rouges, mais il ne sagissait là que dun épisode local.
Les Khmers rouges navaient aucune audience dans les villes, en dehors de certains milieux détudiants et denseignants, la plupart des chefs khmers rouges viennent de ces milieux et non de la masse paysanne, ce sont des intellectuels coupés de cette masse, ce qui explique en partie leur aveuglement de théoriciens poussant la doctrine jusquà labsurde. Le manque daudience urbaine explique labsence presque totale dattentats en ville et léchec de toutes les opérations [Fin p 32] de commandos sur Phnom Penh, la seule opération réussie, celle du 6 octobre 1972 faisant sauter le pont de Chruy Changwar, est le fait dun commando purement vietnamien, dailleurs presque totalement exterminé au bout de quatre heures par larmée de Lon Nol.
En réalité, cette poignée de quatre mille hommes, dont la moitié formée à Hanoi, naurait jamais pu sortir de la forêt, donc simplanter, saccroître et gagner la guerre, sans lappui massif des Vietnamiens communistes , ceux-ci déjà rompus à la guérilla, et, il faut bien le dire, sans la stupidité de la politique américaine qui a repoussé Sihanouk vers Pékin et les Khmers rouges, fait intervenir larmée sud-vietnamienne de Thieu au Cambodge, et maintenu un Maréchal hémiplégique Lon Nol à la tête dun pays en guerre. Tous ces facteurs réunis et eux seuls ont permis la victoire des Khmers rouges, et dabord cet appui massif des Nord-Vietnamiens. On mesure donc quelle dette ils ont dû, ils doivent rembourser.
Quelques semaines après la victoire des Khmers rouges sur Phnom Penh, le premier visiteur de marque que le nouveau régime eut lhonneur de recevoir fut Le Duan, Secrétaire Général du Parti des Travailleurs du Nord Vietnam - Lao Dong. Cette visite a revêtu une importance particulière ; dabord la mise en uvre de léquipe dirigeante, puis le retour des 600 000 vietnamiens à la mère patrie et loccupation pacifique des îles côtières contestées comme Poulo Wai, enfin la fixation des produits à envoyer au Vietnam en compensation des efforts de guerre fournis par le « peuple frère ». Ces produits sont le riz, par milliers de tonnes, le maïs, les noix de coco, le soja, le Kapok, le caoutchouc, les bufs, par milliers de têtes, les animaux de basse cour, les porcs, le poisson, etc.
Le peuple khmer va sépuiser ainsi à travailler « pour le Roi de Prusse », comme disent les Occidentaux, pour le plus grand profit des Vietnamiens. Le fameux « patriotisme » des Khmers rouges nest quune escroquerie de plus, dautant que les Vietnamiens ne rêvent que dappliquer les directives du testament de Ho Chi Minh, cest-à-dire de semparer de toute la péninsule indochinoise, Cambodge compris : ce qui sera bientôt aisé, les Khmers rouges affaiblissant notre malheureux pays par des saignées irréparables et le rendant pratiquement incapable de sopposer, dans un avenir rapproché, dix ans environ, à la pénétration vietnamienne. Et ce ne sont pas les Thaïlandais qui nous aideront, eux qui veulent aussi une part du gâteau.
Sihanouk, Lon Nol, les Khmers rouges, de même que les Français et les Américains, auront tous contribué à effacer de la carte un petit pays qui ne demandait quà vivre en paix, un des rares peuples au monde qui depuis plus dun siècle na jamais menacé personne, na [Fin p 33] jamais essayé de dépasser ses frontières, tout en accueillant avec hospitalité tous les étrangers, y compris ses voisins.
CHAPITRE IX LE PRINCE ROUGE
Samdech Norodom Sihanouk est un personnage hors série. Tous ceux qui lont approché en conviennent. Mais les avis diffèrent totalement. Pour les uns, cest un potentat oriental, un féodal corrompu ayant maintenu son pouvoir grâce à la bourgeoisie daffaires au détriment du peuple - même sil a choisi ensuite de suivre les Khmers rouges, encore était-ce pour essayer de les circonvenir et de revenir au pouvoir en escamotant leur Révolution. Pour les autres, cest le « Prince Rouge », lAsiatique pervers qui par haine de lOccident, sest fait le complice des communistes et est finalement tombé dans leur piège.
Un grand patriote, le père de lindépendance, qui par son habileté politique a réussi à maintenir longtemps son pays en dehors de la guerre dIndochine. [SANS BLAGUE???]
Un traître, qui a vendu son pays aux ennemis héréditaires, aux Vietnamiens, pour rester au pouvoir, pour de largent, qui leur livrait des armes moyennant de substantielles commissions pour sa famille et ses courtisans.
Un grand homme dEtat, ami du général de Gaulle, poursuivant la même ligne politique internationale de non-alignement, selon les principes gaulliens et ceux de la Conférence de Bandoeng.
Un fou, qui se désintéressait des affaires de lEtat pour faire du cinéma, qui prenait pour du génie politique le fait de distribuer des coupons de tissu aux foules obligées de venir lacclamer
Qui est Sihanouk ?
Jai cherché à comprendre, et tout dabord à le comprendre le 8 mars 1970, il mavait convié dîner avec quelques amis français [Fin p 113] à sa Résidence, à Paris : Marcel Camus, le metteur en scène dOrfeu Negro, et sa charmante femme brésilienne, Lourdes de Oliveira François Chalais, le brillant journaliste, et sa délicieuse femme vietnamienne. Et puis il y avait Monique : Neak Moneang Monique, la Princesse Monique , très belle, simple, aimable, lépouse de Sihanouk, celle qui avait éclipsé toutes les autres, la seule qui comptait désormais.
Jétais arrivé le premier seul avec Sihanouk et Monique. Nous parlâmes longuement. Sihanouk approuvait mes projets, il me demanda de revenir au Cambodge et de laider dans sa tâche. Et pourtant...
Pourtant, la seule chose que je ne pouvais pas me permettre de lui dire, cétait la vérité. Cétait ce que le général Lon Nol, président du Conseil, mavait révélé le 16 février 1970, avant de rentrer à Phnom Penh : si le Prince ne rentrait pas immédiatement à Phnom Penh pour reprendre la situation en main, tout était perdu.
- « Monseigneur, rentrez à Phnom Penh, reprenez lEtat, et surtout larmée, en mains. Sinon, dautres sen chargeront. »
Il faut dire que Sihanouk ne se prêtait pas à ce genre de confidence. Par une pirouette, il passait dun sujet grave à des futilités, riant beaucoup, sécoutant beaucoup, nécoutant pas ses interlocuteurs, sauf lorsque lon parlait cinéma. Ce qui se passa pendant le dîner.
La situation dans mon pays ? Oui, elle est grave. Oui, les communistes envahissent mon pays. Ces Vietnamiens, ce sont nos ennemis héréditaires, les Vietcongs, par devant je dois leur faire de grands sourires, par derrière, je leur tape dessus. Je vais faire le tour des capitales : Moscou, Pékin, Hanoi. Il me suffira de leur parler, ce sont tous mes amis, Kossyguine, Chou En-lai, Pham Van Dong. Les Russes et les Chinois obligeront les Vietnamiens à ne pas continuer leur avance, â rester dans leurs sanctuaires.
« Il suffit, jai parlé, tout a changé de face » dit Agrippine dans le Britannicus de Racine, croyant avoir gagné - alors quelle a perdu. Cest lorgueil, lorgueil des Princes, lorgueil des Rois, lorgueil des chefs dEtat.
Dailleurs, personne ne put répondre à ce sujet, car le Prince sétait lancé dans ses souvenirs cinématographiques. Il ny eut plus même une allusion à la politique.
Je me souviens quà Phnom Penh, un des conseillers français de Sihanouk avait ainsi commencé une phrase : « Le fou... ». Il sagissait du Prince Chef de lEtat. Il venait de sembarquer dans la désastreuse [Fin p 114] opération militaire destinée à « mater » les Khmers Lu « Khmers den Haut », Khmers de la montagne, en réalité populations montagnardes non khmères, au mode de vie différent - Sihanouk voulait les « khmériser » ! Inutile de dire quils prirent le maquis et sallièrent aux communistes.
Le général Lon Nol nétait pas encore hémiplégique. Il avait toute sa tête. Cétait un homme secret, parlant peu, sans doute par habitude - il dirigeait lEtat, larmée, les services spéciaux - le « S.R. de Lon Nol » disait-on. On a dit beaucoup de choses sur lui, presque toutes fausses. La contre-vérité la plus énorme, cest de lavoir fait participer au complot de droite destiné à renverser Sihanouk. Il était venu au contraire en France pour essayer de ramener le Prince à Phnom Penh précisément pour quil reprenne lEtat et larmée en mains, en somme pour le sauver lui-même. Lon Nol était un fidèle de Sihanouk. Il mexpliqua quil repartait la mort dans lâme, le lendemain du 17 février, pour Phnom Penh, nayant pu réussir à convaincre le Prince. « La situation pourtant est explosive. Les militaires ne peuvent plus tolérer lavance continue des Vietcongs, qui trahissent leurs engagements de ne pas dépasser la zone de leurs sanctuaires. A Svay Rieng, notre armée ne commande plus sur son propre sol ; quand un convoi vietcong doit passer, celui-ci barre la route à nos soldats. Ce nest plus une présence invisible, ni même discrète, cest une occupation, les Vietcong réquisitionnent nos paysans, notre bétail ; imaginez, vous, Français, que les Allemands installent des bases en Alsace et envahissent peu à peu la Lorraine. Quelle serait votre réaction, celle de votre armée ? Et puis, les Américains vont finir par nous bombarder, et larmée sud-vietnamienne par intervenir, elle aussi. Cest un engrenage fatal .qui ne peut mener quà la guerre. Je vous le dis confidentiellement, si Samdech chef de lEtat ne rentre pas immédiatement à Phnom Penh, tout est perdu. »
Lon Nol rentra seul... et il se rallia, la mort dans lâme, aux militaires de droite soutenus par les Américains et conduits par le Prince Sisowath Sirik Matak, qui, lui, ne souhaitait pas sauver Sihanouk, il était plutôt son rival.
Le document que me remit Lon Nol le 16 février 1970 - texte écrit de sa propre main - pour la Presse française est extrêmement significatif à ce sujet. Un homme qui va faire un coup dEtat de droite va t-il écrire et dire un mois auparavant : « Nous souhaitons donc une paix rapide au Sud Vietnam, notre voisin. Le retrait des troupes USA de la contrée devrait pouvoir mener rapidement à cela et les Vietnamiens pourront ainsi régler leurs affaires eux-mêmes... » Lon Nol demandait en même temps quon fasse état du problème des « Khmers krom » - Khmers du Sud Vietnam - opprimés par le régime de Thieu. Dailleurs Lon Nol ma bien parlé des complots de droite et de gauche [Fin p 115], cela se passait le 16 février 1970. Il voulait les éviter en ramenant Sihanouk à Phnom Penh. Tout ce quon a écrit sur la préparation du 18 mars 1970 est faux.
Pour être dans la vérité historique, il convient dajouter que si Lon Nol avait toujours été, et presque jusquau 18 mars 1970, un fidèle de Sihanouk, sa femme était hostile au Prince et à sa famille. Il est vraisemblable que Madame Lon Nol a poussé à la roue, tout comme dailleurs la Princesse Monique a poussé Sihanouk dans les bras des communistes.
Monique était de mère vietnamienne - son père était italien ; sa mère avait organisé un circuit de trafic et de corruption. En particulier, le fameux trafic darmes venant de Sihanoukville, à destination du Viêt-Cong, laissait uni bénéfice annuel de 250 millions de riels aux organisateurs... Je ne sais pas si Monique en profitait, mais elle était au courant et laissait faire, car le but politico-militaire était darmer les Vietcong et elle ne cachait pas sa sympathie pour les Révolutionnaires vietnamiens. On a dit que Sihanouk était le deuxième roi khmer ayant épousé une vietnamienne. Le premier, Chey Chettha II, par ce choix, avait introduit les Vietnamiens au Cambodge, et ceux-ci le grignotèrent peu à peu. Cette allusion signifiait donc que par sa passion pour les femmes, Sihanouk livrait son pays aux « ennemis héréditaires » .
Il est impossible historiquement parlant, de passer ce détail sous silence, car il explique une partie au drame.
Sihanouk, effectivement, adorait Monique. Sur le plan de la petite histoire, cest lexemple dun amour admirable, mais pour la grande Histoire, quand un chef dEtat se laisse influencer sentimentalement, il commet une erreur impardonnable. Sil ny avait pas au moins deux millions de malheureux Cambodgiens disparus depuis 1970, morts à cause de toutes les fautes de tous les dirigeants, ce ne serait même pas la peine dy faire allusion. Mais voilà : il y a ces morts, il y a ce peuple qui souffre.
Après tout ce que nous avons dit, sur le plan historique, sur les fautes, sur les erreurs commises, sur les excès, sur le sang versé même, comment dire du bien de Sihanouk et de Monique ? Pourtant, si on devait juger nimporte quel chef dEtat, en trouverait-on un seul qui soit digne quon en dise du bien ? Lequel na pas « mains sales » - même dans les régimes dits « démocratiques » et jouissant de la paix la plus absolue ? Les Français sont les plus mal placés pour juger, eux qui ont envoyé des « troupes coloniales » un peu partout, et singulièrement en Indochine. La situation où Sihanouk sest trouvé placé est une situation « française » : les Français nont su ni reconquérir ni décoloniser lIndochine [Fin p 116], ni faire la paix. En 1954 à Genève, M. Mendès-France, pour être à tout prix Président du Conseil, a choisi la solution la plus facile, celle que nimporte quel sous politicien aurait pu imaginer : le partage, et quel partage ! Donner le nord aux communistes, le sud aux Américains, cétait installer un tonneau de poudre en distribuant généreusement une allumette à chaque camp. Mendès-France ne doit pas être cependant le bouc émissaire : presque tout le Parlement français a suivi, et le peuple de France, avec un « lâche soulagement ». Cette « paix » là, cétait la deuxième guerre dIndochine, encore plus meurtrière, mettant en jeu non seulement les pays de lIndochine, mais aussi les Grandes Puissances, Américains, Russes et Chinois. Et lon voudrait que le souverain dun tout petit pays presque sans armée, qui plus est le champ clos de rivalités étrangères, à demi envahi déjà ait été un ange de la paix apportant le bonheur à son peuple !
Il y a aussi la tradition, les croyances, les rites, les présages, et toutes ces choses surnaturelles dont nous parlerons dans un autre chapitre destiné à distraire le lecteur sans doute fatigué de toutes ces considérations historiques. Sihanouk ne pouvait pas agir autrement quen Khmer, en même temps chef religieux, dun bouddhisme comme on la vu mêlé de rites ancestraux môn-khmers, animistes, en homme superstitieux. Mais combien dhommes politiques français nont-ils pas consulté Madame Soleil, cette voyante citée même par le Président de la République Georges Pompidou ? Staline - marxiste et athée, du moins le dit-on - consultait aussi des devins et des voyantes. Sihanouk ne peut pas être jugé à lextérieur du contexte khmer.
Conservons donc le bon côté: cest dailleurs ce que lon retient finalement quand on la connu. Sihanouk et Monique, un couple charmant qui savait recevoir ses amis, qui savait aussi les défendre.
Je suis arrivé au Cambodge en 1965, période où Sihanouk était le chet incontesté, reconnu par le monde entier comme un des grands leaders du non-alignement selon la conférence de Bandoeng - avec Tito, Soekarno, etc. Jassistai, de loin, à lune de ses célèbres colères, cette fois dirigée contre les Russes. LUnion Soviétique avait en effet ajourné le voyage que le Prince devait faire à Moscou (Octobre 1965), parce que Sihanouk, en visite à Pékin, avait vanté lamitié sino khmère en critiquant « les puissances qui se disent anti-impérialistes et amies du Vietnam, et préconisent des négociations sans préalable entre les agresseurs américains et les Vietnamiens agressés ». Les Chinois avaient bien entendu repris la critique en la soulignant, trop belle pierre lancée dans le jardin des « révisionnistes » soviétiques.
Je ne vis donc pas la colère du Prince de près car je nétais pas encore connu de lui et nétais pas encore « linvité de Chamkar Mon », [Fin p 117] mais jen perçus les éclats, rien quà voir la tête des Russes. Un des mes collègues, coopérant soviétique, et son épouse, vinrent se réfugier chez moi, expliquant quils nosaient plus circuler dans les rues, de crainte de recevoir des pierres, ni aller faire les courses chez les commerçant chinois, qui refusaient de les servir. Marx, qui leût dit ? Lénine, qui leût cru ? La solidarité des Blancs face au péril jaune ! Ce nétait pas un cas isolé, la plupart des Russes coopérants ayant assuré leurs arrières auprès damis français. Les Russes ont toujours été très ouverts avec leurs amis français, ainsi jai eu des discussions passionnées, de 1968 à 1973, avec le correspondant de lAgence Tass, un « jeune », très intelligent, desprit large, défendant la position de lUnion Soviétique avec habileté, cétait tout le contraire du magnétophone stalinien. Jai même organisé un jour un déjeuner avec lui et Max Clos, envoyé spécial du « Figaro », de passage au Cambodge, et nos épouses respectives. Max Clos est un des rares journalistes français à navoir pas écrit sur le Cambodge la somme des énormités que je relevais jour après jour dans la Presse française; il a toujours cherché à sinformer avant décrire, et à comprendre les vrais problèmes, tout comme Pierre Doublet, de « LExpress », Michel Voirol, du regretté « Combat », ou Jean Lacouture dans ses livres ou ses articles.
Les Russes nétaient dailleurs plus ces vieux militants de la Révolution dOctobre. Mon collègue coopérant venait jouer aux échecs, me battait évidemment, et le jeu déchecs invitant aux confidences, il me racontait sa vie et ses espoirs: Il travaillait en coopération, comme sa femme, parce que les salaires étaient beaucoup plus élevés quen U.R.S.S. ; tous deux calculaient quau bout de cinq ans, ils pourraient sacheter une voiture, en Allemagne de lEst, les prix y étant plus avantageux. Cétait cela, le « révisionnisme » ! Ce besoin de confort des jeunes générations ; on était loin de lidéal révolutionnaire ; nétait-ce pas mieux ainsi ? Les Chinois de Pékin, coopérants eux aussi nen étaient pas encore là, ils demeuraient guindés et récitaient leur bréviaire, le « petit livre rouge »...
La colère du Prince sapaisa ; au bout de huit jours, tout rentra dans lordre, Sihanouk nattaqua plus lURSS à la radio, les Russes reprirent leurs habitudes.
En 1967, ce furent les Chinois qui furent victimes de la mauvaise humeur du Prince. Il faut dire que le gouvernement de Pékin commit une ingérence assez grave dans les affaires intérieures de leur grand ami khmer ; cétait la période de la « Grande Révolution Culturelle Prolétarienne », les Chinois de Pékin voulurent prendre en mains les Chinois du Cambodge et par contrecoup faire de la propagande auprès des étudiants khmers : les enfants des écoles chinoises - privées - commencèrent à recevoir une éducation marxiste, les Livres et les brochures maoïstes inondèrent les écoles et lUniversité, les associations damitié [Fin p 118] khméro chinoises intensifièrent leur propagande. Les Chinois étaient sans doute encouragés par le fait que lun des plus puissants personnages du régime, Chau Seng, était maoïste, et protégé de Sihanouk. Mais celui-ci entra - de nouveau - dans une colère terrible, fit, après quelques remontrances à Pékin, dissoudre les associations chinoises, saisir les livres et brochures, et enseigner le khmer dans les écoles chinoises. Chau Seng finit par quitter le Cambodge en 1968, écarté au profit de Lon Nol mais non disgracié, puisque Sihanouk le reprit en mai 1970 dans le Gouvernement en exil quil forma à Pékin.
Mais les retombées, cette fois, ne touchèrent pas les « Blancs ». Tout rentra dailleurs également dans lordre, Sihanouk se réconciliant avec Pékin, renforçant même son amitié personnelle avec Mao Tsé-tung et surtout avec Chou En-lai.
En 1967 je devins correspondant du quotidien parisien gaulliste « La Nation ». Venant après le « discours de Phnom Penh » du général de Gaulle - septembre 1966 - je fus rapidement connu du prince Sihanouk dont je publiai deux interviews.
Le général de Gaulle était alors dans toute sa splendeur sur la scène internationale. Il symbolisait la décolonisation, le non-alignement, a neutralité, lindépendance, en même temps que la coexistence pacifique entre les peuples. Il avait été lun des premiers à reconnaître la Chine Populaire , avait condamné lingérence américaine en Indochine, et Sihanouk ladmirait beaucoup.
Je ne pouvais, en matière de Tiers-monde et de décolonisation, quêtre « gaullien », terme que je préfère à celui de « gaulliste » parce quil suggère mieux la vision planétaire du général, le deuxième évoquant plutôt un parti politique ou la lutte électorale, plus terre à terre.
En 1951-1952, javais vu, sur place, la malheureuse Indochine mise à feu et à sang par les partis français de la IV ° République. En 1955-1956, javais vu, en Afrique Noire, ladministration coloniale française de cette IV° République emprisonner les « Nègres » - comme on disait alors - et les faire « voter » dans le sens indiqué. Le referendum africain instaurant lindépendance, le discours de Phnom Penh demandant lindépendance, sont des gestes « gaulliens », et il est difficile, quand on a vécu cette période, de ne pas avoir une vision « gaullienne » des choses.
Ma position « gaullienne » me plaçait en situation privilégiée. Jétais invité dans toutes les ambassades étrangères, et je recevais chez moi aussi bien les Soviétiques que les Chinois de Pékin. Ah ! Que limage de la France était belle au temps du général de Gaulle ! Ce visionnaire [Fin p 119] planétaire avait su être à la fois le champion de lindépendance nationale et le symbole de la coexistence vraiment pacifique et du rapprochement des peuples par delà les frontières et les idéologies - la France retombe peu à peu dans la grisaille de la médiocrité, mais la flamme demeure, que des Français fervents et des étrangers qui noublient pas entretiendront.
Lattaché de Presse de lAmbassade de Chine, correspondant de lAgence « Chine Nouvelle » - mon « ami » chinois -venait souvent me voir. Il mapportait du champagne chinois au goût sucré, des « gadgets » à leffigie de Mao Tsé-tung, présentant lun de ses poèmes, et bien entendu le « petit livre rouge ». Pourtant, il ny avait guère de « communication » en ce sens quil paraissait toujours en représentation, récitant son bréviaire oh ! Il en avait « plein la bouche » de « notre Président Mao », en balance duquel je mettais « notre Général de Gaulle » (aujourdhui quavons-nous à mettre en balance ?). Mais je maperçois maintenant quil est toujours question, dans les conversations politiques, de lEst comme de lOuest, des « grands dirigeants », jamais du peuple. Bien que regrettant le Général de Gaulle, jen viens à me dire que tous les cultes de personnalités sont néfastes, que, quel que soit le régime, fût-il le plus prétendument égalitaire, il y a toujours cette ligne de démarcation entre ceux que La Bruyère appelait « Les Grands », et le peuple. Ces dignes Camarades diplomates de la Chine « Populaire » portaient peut-être tous la même tunique à la Mao - mais toute neuve ou sortant de chez le teinturier - ils circulaient en Mercedes de luxe, et participaient à toutes les festivités, pendant que le prolétaire chinois, dans le pays, charriait des paniers de terre pour faire des digues. Et en temps de guerre ...
« Que veulent tous ces cannibales
A faire de nous des héros ?
Ils sauront bientôt que nos balles
Sont pour nos propres généraux ! »
Des millions dhommes tombent, mais survivent les chefs. Même la guerre révolutionnaire néchappe pas à cette loi. Ho Chi Minh lui-même est mort dans son lit. De toute son équipe, aucun nest mort au combat, ni même du fait de la guerre, fût-ce sous les pires bombardements américains, tandis que des millions de Vietnamiens ont donné leur vie. Dans la France daujourdhui existe un seul abri anti-atomique, réservé au Président de la République , à ses ministres, et à lEtat-major de lArmée : « Sil faut donner son sang, mais donnez donc le vôtre, Monsieur le Président » chantait Boris Vian. Y aura-t-il donc toujours une caste privilégiée rendant légalité utopique ou falsifiée ?
Un jour, ma voiture étant en panne, pour une réparation chez le [Fin p 120] garagiste, mon « ami » chinois moffrit le service de son Ambassade : « Vous navez quà téléphoner, une Mercedes avec un chauffeur sera à votre disposition et vous conduira où vous voulez ». Je pouvais donc devenir le privilégié dun régime communiste maoïste ... Je fus tenté den user, pour me faire conduire à lAmbassade de France, rien que pour voir la tête de quelques cloportes français à cheval sur le protocole et la hiérarchie. Je mabstins cependant, pour ne pas mettre le doigt dans un engrenage qui commence avec la reconnaissance dun service rendu et se poursuit avec un échange de services, pour se terminer par une proposition « appuyée » de travailler comme agent secret.
Avec les Russes, au contraire, nous étions entre « Blancs » et la « communication » était facile. On peut en faire une question de race ; les Russes dailleurs sont assez racistes. On pourrait donc dire comme Kipling : « East is East and West is West, and they never meet » . Mais quand on est antiraciste, comme moi, on cherche à aller ai fond des choses. Jai toujours eu la « communication » avec les Noirs (africains) et les Jaunes (Cambodgiens, Vietnamiens), là où la plupart des autres Blancs (Français) ne lavaient pas - et dans ces pays dits « de couleur » je lavais beaucoup moins avec les Français quavec la population : Laffirmation de Kipling est valable au niveau du colonialisme, elle ne lest plus dès lors que lon se présente avec des rapports dégalité et de fraternité, et, bien sûr, sans arrière-pensée politique, celle-ci, quelle soit, ramenant au stade colonial .Seulement voilà: le communisme a modifié le sens des rapports. Le maoïsme nétant pas encore « révisionniste », il sagit de communisme à létat pur, par conséquent sectaire (« Hors de lEglise, point de salut ») ; alors les Chinois nagissent avec les étrangers que comme des machines de propagande, « des magnétophones ». Les Khmers Rouges ont poussé la « pureté » jusquà lextrême, excluant tous les étrangers, avec un racisme anti-blanc relevant de la même veine que le racisme anti-nègre ou anti-sémite des nazis. Mais les Russes (comme les Vietnamiens, on le verra plus loin) sont déjà « révisionnistes », cest-à-dire penchant vers le côté humain, vers les rapports de fraternité. Il est certain que le collègue coopérant soviétique qui vous raconte, en se plaignant de la longueur du service militaire (4 ans), comment il a « fait le mur » plusieurs fois avec succès pour échappe à la discipline ennuyeuse, est déjà « humain, trop humain ».
Un Conseiller important de lAmbassade soviétique entretint avec moi des rapports damitié. Il mapportait de la Vodka , ce qui me changeait du champagne chinois, mais au contraire du Pékinois, il nessayait pas de mendoctriner avec un quelconque petit livre, ni de me faire partager son admiration .pour les dirigeants de son pays. Nous parlions de la situation au Cambodge et au Vietnam, et de nos pays respectifs ; son gros problème était la présence des Chinois ; il se moquait éperdument des bombardements américains, les Américains ne le préoccupaient [Fin p 121] pas une seconde ; mais les Chinois ... Il en vint donc à me demander de menus services - la situation était inverse : si je ne voulais pas devenir lobligé des Chinois, je ne voyais pas dinconvénients à ce que les Russes soient mes obligés. A ce moment, cétait moi qui, à loccasion, pouvais demander quelque chose, et jétais en position de force pour refuser ce qui maurait entraîné trop loin. Un jour, il me demanda de lui procurer le discours de Mao Tsé-tung au N è Congrès du P.C.chinois ; lAmbassade soviétique ne lavait pas, alors que notre Ambassade de France, pour une fois à lavant-garde de linformation, en avait le texte. Un autre jour, il voulut avoir le 5 è plan de léconomie du Cambodge. Les Russes avaient une énorme Ambassade, avec 14 agents de leurs services spéciaux, tous parlant et écrivant parfaitement le Khmer et le Français, mais malgré toute leur puissance ils nutilisaient pas un seul Cambodgien, par crainte, je crois bien, de tomber sur des agents chinois.
Le texte du 5 è plan traînait dans tous les bureaux du Ministère de lEconomie et du Plan, où travaillaient des Français conseillers des Cambodgiens. Ce nétait pas un secret, jen fis même par la suite une analyse détaillée dans la Presse Khmère (dans le journal « Cambodge »). Comme pour le discours de Mao, je pus donc rendre ce petit service aux Soviétiques, qui, eux, navaient pas accès aux Ministères Cambodgiens, sinon en délégation officielle et surveillée. Un autre jour encore, toujours préoccupé par les Chinois, il me demanda de lui ménager une entrevue chez moi avec lattaché de Presse de Pékin.
- Sil est daccord, lui dis-je.
- Sil ne lest pas, ne pouvez-vous pas vous arranger pour me prévenir quand il vient chez vous ? Je viendrais comme par hasard...
Je ne pouvais pas accepter de tromper lun ou lautre de mes visiteurs, ma position privilégiée reposant sans doute sur ma situation « gaullienne », mais aussi sur la confiance que lon maccordait. Le Chinois ne voulut pas rencontrer le Russe, et lentrevue neut pas lieu. Cest dommage. Pourquoi toutes ces barrières entre les peuples ? La ségrégation nest pas une exclusivité Sud-africaine ... Il ne sagit pas là dun cas fortuit. Le Russe et le Chinois appartenant tous deux à des pays totalitaires, tous leurs actes, même par rapport à moi, et quelle que fût leur sympathie à mon égard, ne pouvaient se comprendre que télécommandés depuis leur Ambassade, elle-même télécommandée depuis leur Gouvernement. Doù lintérêt dune telle entrevue.
Par les Russes, je savais quels étaient lés Français agents de Pékin, dénoncés comme tels sans quil en parût, sans doute avec lidée que je préviendrais « mon gouvernement ». En quoi ils manquaient de psychologie. Je nallais pas affaiblir ma position « gaullienne » privilégiée en me ravalant au rang dun minable « agent français » ou de délateur, comme certains de mes compatriotes coopérants, hélas ! - mon indépendance [Fin p 122] mest bien trop chère, je nai même jamais appartenu à aucun Parti ; et il est beaucoup plus intéressant dêtre informé pour soi-même et non au service des autres, cest dailleurs ainsi que lon devient le mieux informé. Si je connaissais de la sorte les « agents chinois », je devinais, par certains silences, quels Français servaient dyeux et doreilles aux Soviétiques. Ne parlons pas des Français manipulés par la C.I .A., ceux-là étant visibles comme le nez au milieu de la figure, il nétait même pas besoin de recevoir telle ou telle confidence pour les reconnaître. Tous ces agents, quels quils soient, étaient dailleurs connus des services secrets cambodgiens, qui les laissaient opérer en toute tranquillité. Seul Sihanouk ignorait tout, à une ou deux exceptions près, ainsi en Juin 1968, il fit renvoyer un coopérant français trop visiblement lié aux Khmers Rouges, comme « agitateur communiste », et pour une fois il était tombé juste, le personnage appartenant au réseau soviétique de lAllemagne de lEst.
Mon souvenir le plus émouvant fut le commencement dune amitié, sincère celle-là, de la part de mon interlocuteur, avec lAmbassadeur de Tchécoslovaquie. Elle débuta au « Printemps de Prague ». Jai rarement vu un homme dau-delà du « rideau de fer » aussi humain, aussi ouvert à tous les problèmes, aussi démocrate dans le meilleur sens du terme. Il avait parfaitement « subodoré » dès le début de 1967, le danger qui guettait le Cambodge, et sa seule erreur fut de croire quune action médiatrice de la France pouvait éviter au Cambodge de tomber dans le gouffre. Il men parlait souvent. Hélas ! Comme on le verra, la France a été de plus en plus absente, et après mai 1968 ce fut la débâcle française.
A mon retour en congé en France en juillet 1967, je fus invité par le Gouvernement tchécoslovaque à passer avec ma famille trois jours à Prague. Quand je revins au Cambodge, en septembre, le « Printemps de Prague » sétait transformé en hiver à la suite de lintervention militaire soviétique. Je revis lAmbassadeur. Il était désespéré, il avait vieilli soudain de dix ans.
- Je suis très amer, me dit-il simplement.
Il allait bientôt être remplacé. Mais cen était fini des projets : « Vous viendrez me voir en Tchécoslovaquie ; je vous ferai découvrir mon pays... »
Dès que le communisme commence à avoir « le visage humain », la Super-puissance envoie ses chars dassaut pour écraser les libertés, la joie de vivre, et la fraternité par delà les frontières. De même que lautre Super-puissance empêche toute libération de son impérialisme, comme à Saint-Domingue. O combien est juste la position « gaullienne », [Fin p 123] excluant la domination de lune ou de lautre de ces brutes !
Je retrouvais aussi mes amis vietnamiens - ceux de Hanoi et ceux du Front de Libération du Sud Vietnam. Ils savaient que je nétais pas communiste, mais ils savaient aussi que javais lutté pour leur indépendance, au temps du colonialisme français. Un jour, même, avant de rentrer en France, en 1952, javais prévenu un ami, un professeur vietnamien, que la police coloniale française allait venir larrêter comme « Vietminh » ; ce professeur, Nguyen Van Kiet, est devenu par la suite un des dirigeants du Front de Libération, puis vice-président du G.R.P.
Je posai aux nouveaux diplomates vietnamiens en poste à Phnom Penh la question des « représailles » après la victoire. Lambassadeur de Hanoi, Nguyen Thuong, et le représentant permanent du Front de Libération Nguyen Van Hieu massurèrent quil ny en aurait pas, que tous les Vietnamiens de lautre camp étaient considérés comme des victimes de limpérialisme américain. Il ny a pas eu au Vietnam, effectivement, ce « bain de sang » qui déshonore la « révolution » des Khmers rouges.
Cependant, un autre problème se posait, actuel celui-là: la présence militaire de plus en plus envahissante des Nord-vietnamiens et du Vietcong. Dabord autorisés par Sihanouk à installer des hôpitaux en territoire cambodgien, dans les provinces frontalières de Rattanakiri et de Mondolkiri, les Vietnamiens communistes transformèrent bientôt ceux-ci en bases militaires, tout en niant catégoriquement le fait. Au début, Sihanouk entra dans le jeu vietnamien - engrenage fatal - en niant aussi ; cest ainsi quil organisa pour la Presse internationale un voyage au Rattanakiri.
Sihanouk voulait prouver aux journalistes et aux diplomates quil ny avait pas de Vietnamiens - Nord-vietnamiens ou Vietcong - au Cambodge, que la piste Ho Chi Minh ne passait pas par le Cambodge. Un peu plus tard, en 1969, Sihanouk essaiera dameuter le monde entier pour dénoncer linvasion vietnamienne. Mais, en 1967, « il ny avait pas de Vietnamiens ». Lexpédition par avions et hélicoptères jusque dans la Province du Nord-Est du Cambodge ayant été annoncée à son de trompée je suppose que les Vietnamiens, sil y en avait, sétaient discrètement retirés... pour revenir aussitôt après.
La province de Rattanakiri est montagneuse et boisée. Cest le domaine des « Khmers Loeu », Khmers den haut, populations montagnardes, dailleurs, non-khmères, Jaraï, Brao, etc. Les Khmers Loeu vivent dans la forêt, pratiquent le « brûlis » pour cultiver le riz, et chassent et pêchent. Ils ont des coutumes particulières, ainsi des danses rituelles très pittoresques. Les jeunes filles se promènent les seins nus [Fin p 124] ce que ne font jamais les Khmères. Il y a au Rattanakiri un lao de cratère analogue au lac Pavin de lAuvergne française, mais à leau délicieusement bonne pour se baigner - alors que le Pavin est froid - des rivières, des cascades. Mais les routes sont des pistes, et en allant de laéroport de Lomphat, la capitale, par jeep jusquà la frontière vietnamienne, nous étions tous couverts de poussière rouge. Cela gâte le plaisir du voyage. Nous vîmes les postes frontières, petits villages tenus par larmée, et, la frontière elle-même, un ruisseau, avec des arbres marqués dune croix. Nous navions vu aucun Vietcong, ni aucune trace de leur passage. Par contre, il y avait des traces de bombardements américains sur les villages. Des paysans et des buffles avaient été tués ainsi. Un journaliste américain suggéra quil fallait peindre de grandes croix rouges sur fond blanc sur les toits des maisons, pour que les Américains ne se trompent pas de pays. Il lui fut répondu quon le ferait mais je crois bien que cela ne fut jamais réalisé. Il fallait, bien entendu, protester contre les bombardements américains. Ce que jai fait pour ma part, mais surtout parce quil y en avait eu de plus meurtriers plus avant dans le pays, dans la région de Svay Rieng, là où aucune confusion nétait possible. Par la suite, pendant la guerre au Cambodge, les Américains pilonneront le territoire cambodgien, faisant 100 000 à 200 000 victimes, mortes pour rien, ce qui est encore plus absurde si lon a épousé la cause américaine, sud-vietnamienne, et khmère républicaine : tuer les gens pour les abandonner ensuite complètement, cest de labsurdité, cest le crime parfait, aussi absurde que celui des Khmers rouges qui libèrent les gens pour les massacrer ensuite. Voilà le monde où nous vivons, où nous survivons plutôt, voilà ce que veulent nous imposer les politiciens de droite et de gauche. Et ceux qui critiquent Sihanouk de sêtre précipité tête baissée dans le Grand Piège, sont les premiers à sy précipiter et à nous y précipiter.
Je voyais donc, à la fin de mon séjour de 1969, cest-à-dire dans le premier semestre, les comploteurs de droite préparer leur coup, et les comploteurs de gauche préparer le leur. Sur la droite, les Français nont guère participé, à part quelques uns qui servaient dinformateurs à la C.I .A. ; ce nétait pas, dangereux tant que Lon Nol tenait larmée pour Sihanouk, Fernandez étant à la police et Oum Mannorine, « frère de Monique et beau-frère de Sihanouk », à la « Défense en Surface ». Ils étaient trois fidèles de Sihanouk, et il a fallu le complot des autres et linvasion nord-vietnamienne, il a fallu aussi la démission morale et politique de Sihanouk, pour que les deux premiers rallient les conjurés de droite.
Le complot des autres était lié à linvasion vietnamienne. Compte tenu de la situation légale du régime de Sihanouk, on peut dire que les Coopérants et autres Français qui ont intrigué avec les Khmers rouges, les Vietnamiens et les services secrets chinois ont tenu le rôle [Fin p 125] despions en pays étranger, se conduisant en outre en colonialistes foulant au pied la souveraineté dun petit pays du Tiers-monde - tout en étant payés comme des princes par rapport au revenu moyen de la population. Pas un dailleurs na donné un centime pour aider un Khmer, bien mieux, la seule collecte organisée dans les établissements scolaires khmers auprès des professeurs français par le Syndicat « FEN » la été au profit des Nord-vietnamiens qui envahissaient le territoire khmer. Le reste a été constitué par les pétitions habituelles « contre les bombardements américains au Vietnam » - mais jamais contre les raids américains au Cambodge ! - « pour le soutien aux Révolutionnaires Nord-vietnamiens ». Tout dailleurs en paroles, en intrigues et en mouchardages, jamais bien sûr une seule action courageuse. On comprend pourquoi les Vietnamiens même communistes me considéraient davantage que ces lâches, bien à labri de leur compte à la Banque Khmère pour le Commerce surveillant le cours du Riel et le changeant « au marché noir » ; moi qui avais risqué ma liberté et ma vie pour leur indépendance à lépoque où la gauche française lançait ses expéditions coloniales, je pouvais me promener partout le front haut, et non comme eux en rasant les murs.
Au début de 1969, Sihanouk commença à sinquiéter de linvasion « invisible » des Vietnamiens communistes. En janvier, lors de linauguration dun nouveau Lycée, il sen ouvrit à René Laporte et à moi, il y avait là toute la horde habituelle prévue au cérémonial princier: les ambassadeurs étrangers, les ministres khmers, les journalistes, la foule cambodgienne, et les élèves habillés en « J.S.R.K. ». Sihanouk, après son discours dusage, passa devant les dignitaires, salua les ambassadeurs, rapidement, et vint vers René Lapone et vers moi, qui nous tenions modestement dans un coin à lécart. Il nous parla pendant vingt minutes, se plaignant que les communistes envahissaient son pays, que tout le monde labandonnait ou le trahissait, y compris la France ; il nous demanda dalerter Paris, le général de Gaulle, lopinion internationale.
Je fis de mon mieux pour laider dans ce sens, et lui écrivis même que si des Français « rouges ou bleus » simmiscaient dans les affaires intérieures khmères, ce nétait pas le fait de la « vraie France, celle du général de Gaulle ». Il me répondit ainsi le 31 janvier - lettre publiée dans la Revue « Sangkum » :
Cher Monsieur ,
Jai pris connaissance avec sympathie de votre lettre du 19 Janvier et vous remercie de me réitérer lassurance que la France du Général de Gaulle reste une fidèle amie de mon pays et ne simmisce en rien dans nos affaires. Je nen ai [Fin p 126] dailleurs jamais douté.
Bien entendu, la très affectueuse et très admirative estime que je porte, au su de tous, au plus illustre des Français, me vaut dêtre attaqué par ceux de vos compatriotes qui sont ses adversaires. Leur sectarisme ne métonne et ne mémeut guère : je sais bien où se trouve la vraie France.
Je vous remercie de vos diverses suggestions sur le plan journalistique.
Veuillez croire à lassurance de mon amicale considération.
NORODOM SIHANOUK
Cette lettre de Sihanouk fit grand bruit à Phnom Penh, mais hélas ! À Phnom Penh seulement. Personne à lextérieur ne voulut croire au double complot de droite et de gauche visant à renverser Sihanouk. Ce fut partout une conspiration du silence, et le Prince eut beau tenir des conférences de Presse et sadresser au monde entier, cette fois en dénonçant linvasion du territoire cambodgien par les Nord-vietnamiennes et les Vietcong, invasion qui ne pouvait que provoquer un contrecoup de la part de la droite cambodgienne, il nobtint jamais aucun écho.
Pourtant Sihanouk ne savait rien sur les traîtres et sur les comploteurs qui lentouraient. Ainsi pour laffaire du vol des secrets de la Défense Nationale. Un jour, un Français placé dans lentourage du Prince par quelquun de lAmbassade de France, prit dans un tiroir de Sihanouk des documents dordre militaire ; il les passa à un autre Français, qui les remit à un ministre khmer réputé prochinois, qui les porta à lAmbassade de Chine. Mais le ministre fut arrêté à 200 m de lAmbassade par la police de Sosthène Fernandez, qui replaça les documents dans le tiroir - le ministre ne fut pas inquiété et Sihanouk nen sut jamais rien. Comme me lexpliqua Sosthène Fernandez vers cette époque : « Nous le savons, mais nous nosons pas le dire à Monseigneur. » Il est vrai que les colères de Sihanouk étaient terribles, et quil eût été capable de rompre les relations diplomatiques avec la France après avoir renvoyé tous les Français.
Avant de rentrer en France, en juin 1969, je vis notre Ambassadeur ; il ne croyait pas au complot et massura « quil ne se passait rien ». Il ne se passe jamais rien pour les ambassades. Pourtant, M. Louis Dauge était un homme honnête et intelligent. Sans doute savait-il quil ne faut jamais annoncer de catastrophe. Personne ne vous croit. Un an avant Dien Bien Phu, javais écrit dans un hebdomadaire parisien « Dimanche Matin » - que « si la France ne changeait pas sa [Fin p 127] politique indochinoise elle allait droit vers un désastre militaire sans précédent, avant un an ». Javais donc lhabitude ne pas être écouté. Mais quand je pense au nombre de morts accumulés en Indochine, je ne peux pas mempêcher de me dire quil ny avait pas dautre solution pour moi que de crier, même dans le désert, dappeler à laide contre tous ces assassins. Aujourdhui les Français qui ont contribué au malheur des Khmers ou qui nont rien fait pour lempêcher accablent Sihanouk : « le Prince Rouge qui sest enfermé dans son propre piège », « il mérite son sort ». Jai exposé le bien et le mal, son bon et son mauvais côté. Mais je suis témoin des efforts quil a faits avant de quitter son pays en janvier 1970. Démission morale et politique ? Il avait bien vu quil ny avait plus rien à faire. Les Vietnamiens communistes - et cest là leur responsabilité historique dans le drame cambodgien - avaient calculé quen accentuant leur pression envahissante, ils provoqueraient un coup de force de la droite khmère, qui précipiterait le Cambodge dans la guerre, engagerait davantage les Américains, et accélérerait leur victoire.
Le « Prince Rouge », repoussé par les Américains auxquels il avait finalement fait appel, misa sur la victoire « rouge ». Il navait plus le choix. Mais si le dernier empereur de Chine fut traité avec humanité par les communistes chinois, on peut douter que les Khmers rouges accordent à Sihanouk une retraite paisible. [Fin p 128]
CHAPITRE XIII MAIS QUEN DISENT LES KHMERS ROUGES ?
Il nous a paru intéressant de livrer à nos lecteurs le point de vue des Khmers rouges. Dabord, la formation du FUNK et du GRUNK, puis la politique « pékinoise » et celle du « maquis », puis le Communiqué de Presse du Congrès National Spécial des 25-27 avril 1975 de Khieu Samphan, la défense des Révolutionnaires par un Français, le Professeur Vincent Monteil, co-président de France Cambodge et membre dhonneur du FUNK depuis 1970, enfin un extrait dun « Magazine illustré » daté de janvier 1977 et diffusé en France en langue khmère.
Les notes en bas des pages nous serviront de précisions ou de commentaires.
Le 18 mars 1970, les Russes apprennent à Sihanouk sa destitution et lui conseillent soit de rester à Moscou, soit de rentrer à Paris. Mais Sihanouk compte surtout sur lappui de Pékin, où il est accueilli le 19 par son ami Chou En Lai qui lassure dun soutien total. Le 26 mars, les trois députés « disparus », Khieu Samphan, Hou Youn et Hu Nim signent une déclaration de « soutien sans réserve à Sihanouk ». Le 25 avril, à la Conférence de Canton patronnée par Chou En Lai, Sihanouk, Pham Van Dong - R.D.V.N. - Nguyen Huu Tho - Vietcong - Souphanouvong Pathet Lao - unissent leurs forces en un Front uni des peuples indochinois. Le 1 er mai, Mao Tsé-tung assure Sihanouk de son soutien officiel. Le 5 mai est formé un Gouvernement Royal dUnion Nationale du Kampuchéa, G.R.U.N.K. Présidé par :
* Samdech Penn Nouth, Premier Ministre, il comprend :
* Sarin Chak, ministre des Affaires Etrangères,
* Chau Seng, ministre des missions spéciales,
* Chan Youran, ministre de LEducation et de la Jeunesse ,
* Ngo Hou, ministre de la Santé,
* Thioun Mum, ministre de lEconomie et des Finances,
* Khieu Samphan, ministre de la Défense Nationale ,
* Duong Sam-Ol, ministre de lEquipement et de lArmement,
* Hou Nim, ministre de lInformation,
* Huot Sambat, ministre des Travaux Publics [Fin p 172], Télécommunications et Reconstruction,
* Chéa San, ministre de la Justice ,
auxquels sajoutent le 10-07-70 :
* Keat Chhon, ministre délégué auprès du premier ministre,
* Thioun Prasit, ministre chargé de la Coordination de la lutte et de la libération nationale.
Samdech Norodom Sihanouk déclare : « Nous avons réussi à encercler Phnom Penh et sans lintervention américaine nous ne serions pas aujourdhui à Pékin mais à Phnom Penh. Nous navons que faire de lONU et de son Secrétaire Général. Le FUNK ne demandera pas à être reconnu par les Nations Unies et nous nentrerons à lONU quavec la République Populaire de Chine, la République Démocratique du Vietnam, le G.R.P. du Sud Vietnam et le Laos Populaire. »
Lunion sacrée est faite entre les Khmers rouges, combattants de toujours, pionniers de la lutte révolutionnaire et de la libération, et les Khmers Rumdâs, du Front de libération, dits « Sihanoukistes ». Aucune ombre au tableau. Les premiers forment les maquis révolutionnaires, ils occupent toutes les zones libérées, cest-à-dire 85% du territoire, et contrôlent 90% de la population. Lhomme qui assure la liaison est Ieng Sary. Les seconds soccupent surtout des relations internationales, et en premier lieu de celles avec le Gouvernement chinois.
Jean Lacouture a publié aux Editions du Seuil, en 1972, un livre intitulé « LIndochine vue de Pékin », entretiens avec Norodom Sihanouk. Lécrivain journaliste est allé en effet à Pékin interviewer le Prince, et cet ouvrage constitue un document intéressant pour lHistoire.
La France, qui ne reconnaissait pas le GRUNK, avait cependant chargé son ambassadeur à Pékin, M. Etienne Manach, dêtre en contact avec celui-ci, et lamitié de lAmbassadeur de France sera un grand soutien moral pour Sihanouk. Etienne Manach était soutenu lui-même à Paris par la Direction dAsie du Quai dOrsay, dirigée par M. Fromont-Meurice.
Au Cambodge la lutte contre la "clique des traîtres Lon Nol - Sirik Matak" se développe avec succès et sans autre aide extérieure que celle des pays amis, qui fournissent les armes nécessaires : Chine, R.D.V.N.F.N.L. du Sud Vietnam, pour navoir pas à intervenir dans les affaires khmères. De même, les camarades du Pathet Lao.
A partir de 1973, les Révolutionnaires prennent pratiquement le pouvoir réel, et commencent à critiquer le Prince dans le pays même - mais non à Pékin ni sur la scène internationale. Il ne faut pas, la victoire approchant, que les masses paysannes libérées accueillent avec enthousiasme un ancien roi féodal qui a fait tant de mal au peuple. [Fin p 173]
Ainsi, en février 1973, Sihanouk se rend au Cambodge par la « piste Ho Chi Minh », parvient à Steung Treng, puis à Angkor. Mais il ne peut avoir aucun contact avec le peuple, et retourne à Pékin. Les Révolutionnaires ne se laisseront pas voler leur victoire.
Mais Sihanouk doit toujours servir à « légitimer » le régime. Il fait la tournée des pays amis pour servir la propagande des Révolutionnaires. Le 17 avril 1975, lors de la victoire de ceux-ci, il veut se retirer, mais on lui demande de rester encore « chef de lEtat » - il est nommé « Chef de lEtat à vie ». En septembre 1975, Sihanouk rentre à Phnom Penh avec tous les honneurs. Il légitime ainsi la victoire des Révolutionnaires. Il va la légitimer aussi à létranger, à lONU où le nouveau régime remplace lancien, à Paris, où il est reçu par le Président Giscard dEstaing.
Quand il rentre à Phnom Penh, le 31 décembre 1975, il nest plus quun « hôte ordinaire ». Il fait revenir ses fils de Prague et de Moscou, ceux-ci sont séparés de lui, envoyés à la rizière comme tout le monde. Il reste seul avec Monique, au Palais Royal. En mars 1976, le pouvoir révolutionnaire l u i demande de démissionner. Il va « soccuper, par lui-même, des besoins de sa famille » - (Radio Phnom Penh). Le pouvoir est ainsi rendu totalement au peuple. Sihanouk a accompli son rôle historique ; sans lui, la victoire neût pas été possible, mais après la victoire il doit accepter de seffacer, et, désormais, son nom ne sera jamais plus prononcé.
M. Vincent Monteil, membre dhonneur du FUNK - Front Uni National du Cambodge - co-président de France Cambodge, a adressé la lettre suivante au journal « Le Monde » le 17-01-1973 :
On sentre-tue entre Cambodgiens à la Cité universitaire. Le directeur du pavillon cambodgien est lié au régime usurpateur de Lon Nol. Pourquoi ne pas lavoir remplacé par un représentant du seul pouvoir légitime du Cambodge : celui de Samdech Norodom Sihanouk, qui incarne la légitimité, la continuité et lensemble du peuple khmer ? Pourquoi la France, comme lURSS, sobstine-t-elle à ne pas accepter les faits ? Pourquoi hésiter à se prononcer ? On reste en contact à Pékin - mais on maintient à Phnom Penh une ambassade et une mission militaire. Pourquoi ? Pour qui ? Pour les Soviétiques, pour les Américains ou pour les uns et les autres ?
Le 8 juillet dernier, à Nouakchott, jallai saluer Sihanouk : nous étions tous deux les hôtes de mon ami le président Mokhtar Ould Daddah. Le prince nous dit, avec passion et amertume, sa déception devant lattitude ambiguë de la France : « Tout ce que [Fin p 174] nous demandions, cest que vous laissiez à Phnom Penh - comme à Saigon - un consul général. Mais cette situation bâtarde est intolérable: la France se comporte avec nous comme un mari avec sa maîtresse ou sa concubine. Attendrez-vous, pour me « reconnaître », que je sois revenu à Phnom Penh ? Il sera trop tard. Nous fermerons toutes les ambassades, et vous serez traités comme les autres. Les Khmers sont francophiles et francophones, ils ne demanderaient quà privilégier la France, une fois la paix revenue. Mais voilà que vous nous proposez, comme au Vietnam, un gouvernement à trois composantes - avec le FUNK, les traîtres et les indécis ! Il nen est pas question: jai pour moi la continuité et la légitimité. De Gaulle naurait jamais permis cela. Alors, je rappelle à Maurice Schumann ce quil a dit avec sincérité, je nen doute pas « Le Monde » du 18 novembre 1970 : « Je me contente simplement de me demander: si le général de Gaulle revenait, comment justifierais-je devant lui, et par rapport à lui, telle initiative ou telle attitude ? Je puis vous assurer que cette question, je me la pose et je me la poserai chaque matin et chaque soir, tant que jaurai lhonneur de rester ministre des affaires étrangères. »
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Dans un tel contexte, le communisme khmer pourrait tien rajouter une déviation idéologique. Proche du maoïsme, mais rejetant le culte de la personnalité, il aurait réussi à être un marxisme absolu, à létat pur, où lHomme nest effectivement plus rien quun rouage sans âme et interchangeable à linfini, légalité enfin obtenue par le zéro, dans un système économique où seule la production, ou la productivité ? - est exaltée, et qui tend uniquement à aligner des résultats matériels - cest le matérialisme enfin réalisé. Toute considération humanitaire mise à part, ce serait une réussite, avec une société parfaite - dinsectes, sans doute, mais parfaite. Mais nous avons vu quelles en sont les limites : en réalité, il ny a ni égalité, même au niveau zéro, ni interchangeabilité à linfini, puisque le système repose sur une série de [Fin p 186] classes, les unes privilégiées, avec des chefs immuables, les autres réduites à létat desclavage. Là encore, le marxisme a abouti à une faillite.
On dira quil ne sagit pas là de véritable marxisme. Belle hypocrisie. Khieu Samphan, Son Sen, etc., sauf dans leur Constitution, se sont toujours réclamés du marxisme, ils sont passés par les écoles marxistes, ils ont été professeurs de marxisme, ils ont réaffirmé leur marxisme-léninisme officiellement, à Pékin, lors de la mort de Mao. Cest à partir de là quils ont fait la « révolution ». Si cette « révolution » avait été humaine, juste, ouverte au monde extérieur, avec ces résultats économiques positifs, les marxistes du monde entier auraient crié bien haut : « cest du marxisme ». Seulement, voilà : en ceux ans de pleine paix, 80% de la population sacrifiée, affamée, exsangue, 20% de la totalité massacrée, apartheid absolu et faillite économique, alors les marxistes du monde entier se taisent - en dehors de quelques-uns honnêtes et courageux qui posent publiquement le problème.
Quant aux pays qui se réclament du « socialisme », marxiste, en Afrique ou ailleurs, ils sont encore plus enfoncés dans la dictature et le désastre économique que les pays du Tiers-monde « occidentaux », que ce soit la Guinée de Sékou Touré, ou le Mozambique de Samora Machel - qui continue à envoyer sa main doeuvre dans les mines sud-africaines, comme aux plus beaux jours de la colonisation portugaise. Les pays « qui sen sortent à peu près » ne doivent leur salut quà laide, intéressée, de lURSS ou de la Chine : Cuba, colonie soviétique, dont le régime seffondrerait si lURSS nachetait pas son sucre au-dessus du cours mondial, est un « Chili de gauche », faisant partie de cette mafia dexploiteurs qui foulent aux pieds les droits de lhomme; Fidel Castro avoue lui-même quil y a 3 000 à 4 000 internés politiques - jusquà 15 000 dans les périodes de « tension » - dans ce petit pays de 8 millions dhabitants - tous ces chiffres étant à peu près les mêmes dans ce « Cuba de droite » quest le Chili. La Corée du Nord a lavantage davoir un émule dAmin Dada, le Maréchal Kim Il Sung, qui passe son temps à se faire ériger des statues plutôt quà soccuper de son peuple, Kim Il Sung, dont le nom remplit les pages de publicité des journaux occidentaux, et dont le pays vit grâce aux subsides russes et chinois en compétition, tout comme son homologue du Sud, Park Chun Hee de Séoul, doit sa survie aux Américains et à la K.C .I.A., filiale de la C.I .A..
Cette vision du monde semble pessimiste, mais il est difficile de ne pas avoir les yeux ouverts. Si la preuve de « linvivabilité » de la société capitaliste nest plus à démontrer, la preuve la plus amusante - par la forme de laveu - que les régimes communistes sont « invivables » pour des démocrates véritables, cest laffirmation du Parti Communiste [Fin p 187] Français comme quoi, en cas de victoire de lunion de la gauche, « en France ce ne sera pas comme à Prague ou en URSS ». Si ce modèle pourtant exemple parfait du « marxisme triomphant » est récusé par le P.C.F., cest quil y a quelque chose de pourri dans le royaume marxiste-léniniste.
Alors, bien sûr, toute opposition étant belle, séduisante, parfaite du fait même quelle nest pas au pouvoir, le programme commun apparaît comme un miracle socio-économique par rapport à la grisaille giscardienne, et à un plan Barre qui « lutte contre linflation » en aggravant le chômage et en bloquant partiellement les salaires tout en laissant monter artificiellement les prix - le pétrole à cause des Arabes, le café à cause du Brésil, il y a toujours une bonne explication, mais le lait, mais surtout les tarifs publics comme le gaz et lélectricité, les transports publics... ?
En vérité tout le monde se moque du peuple, et tous les économistes se trompent. Tous les systèmes, tous les régimes nont dimagination que pour organiser la pénurie, ce qui est un non-sens économique. La seule économie valable est léconomie justicialiste, qui crée la prospérité pour tous, par lexpansion, la haute production, les hauts salaires - comprenant la participation des salariés à lentreprise et aux bénéfices - la haute consommation, tout en supprimant le gaspillage. Ce cycle ne vaut-il pas mieux que celui de laustérité-pénurie-chômage-récession ? Laustérité de M. Barre prend modèle sur lexpérience marxiste : des pêcheurs yougoslaves mont dit : « nous sommes fonctionnaires; que nous ramenions peu ou beaucoup de poissons, nous recevons le même salaire; alors, pourquoi travailler beaucoup ? » Or, cest le travail productif qui crée la prospérité, non la monnaie. La monnaie est une notion périmée, et en ce sens, mais en ce sens seulement, les Khmers rouges ont trouvé la solution. Notre doctrine est « une Société non bâtie sur largent ». Mais les Khmers rouges, en brûlant les billets de banque de lancien régime, ont eu une réaction primaire à courte vue. Quand nous disons « largent », il ne sagit pas de lobjet, mais de forces qui le détiennent. « Non bâtie sur largent », cest-à-dire non esclave des détenteurs des moyens de production - quils soient capitalistes ou bureaucratiques; la monnaie ne doit plus être que le « troc », le moyen déchange, et cest possible dans une société justicialiste où la population entière participe à la production et à ses bénéfices.
Les Khmers rouges nont pas compris quils pouvaient créer une société idéale. Au lieu de faire participer toute la population à la production et à ses bénéfices - les Khmers au départ auraient été assez enthousiastes - ils ont recréé des classes sociales, réinstallé la féodalité, lAngkar Lu devenant le seul détenteur des moyens de production et des bénéfices, tout comme Rockefeller ou Marcel Dassault, avec cette [Fin p 188] différence que le pouvoir de ceux-ci est tout de même tempéré par de : habitudes démocratiques.
Ils ont manqué leur Révolution - mais là est précisément le drame de. toutes les révolutions marxistes : cest quelles manquent leur but, cest quelles passent à côté, cest quen définitive elles recréent une bourgeoisie exploiteuse, avec cette aggravation que le régime installé nest plus tempéré par des habitudes démocratiques...
Le crime des Khmers rouges est, en fait, de navoir rien compris, de sêtre comportés comme des esprits primaires du niveau mental du petit frère du Maréchal Lon Nol, et rien de plus. Nimporte quelle dictature utilisant une population soumise au travail forcé non rémunéré peut réussir à remettre en culture des rizières - ou des champs de blé. Mais ensuite ? Est-ce un système de société ? Il ny avait pas besoin dune Révolution, dune lutte sanglante, dune répression encore plus sanglante, pour cultiver du riz. Avant la guerre - avant le 18 mars 1970 - le Cambodge « utile » était entièrement couvert de rizières, et le paysan mangeait à sa faim. Jai logé chez les plus pauvres - une paillote et un demi hectare - et jétais toujours confus de la princière hospitalité : riz, oeufs, poulet, fruits... sans que je pusse jamais payer - cest été une insulte. En Européen naïf, javais apporté ma moustiquaire... ce sont ces braves paysans qui men prêtaient !
Au demeurant, sil faut admirer uniquement lessor économique, le rendement, la production, lindustrialisation, lEspagne fasciste serait un modèle du genre, avec un taux de croissance extraordinaire dans les dernières années du franquisme; il suffirait, en somme, de sacrifier lhomme pour pouvoir se glorifier de résultats économiques...
On ne peut pas savoir le mal quont fait les « économistes », de droite ou de gauche, les experts onusiens avec -leurs statistiques, les prétendus écologistes, quils soient Français, Américains, Russes, ou même Chinois, sans parler des Japonais... Quelle accumulation de contrevérités sur ce malheureux Cambodge où la véritable injustice nétait pas, justement, dans les campagnes, mais dans les villes où les jeunes Khmers venaient contracter les virus étrangers : capitalisme ou marxisme, technocratie, bureaucratie, combines, corruption.- On a dit que les Khmers rouges sont « les hommes de la forêt » : mais leurs dirigeants - ceux de lAngkar Lu - sont les produits de la civilisation technocratique, dans les écoles françaises, de Saigon, de Phnom Penh, de Paris, ou dans les centres déducation marxiste de Hanoi, de Pékin ou de Moscou.
Au Cambodge, parmi les étrangers, seuls les Israéliens ont apporté avec eux une expérience rurale intéressante, leurs experts allant dans [Fin p 189] la rizière et enseignant aux paysans comment faire pousser deux ou trois récoltes par an, en améliorant le rendement sans effectuer un plus grand travail.
Il est vrai quon raconte lhistoire suivante : « Un expert israélien revient un an plus tard voir son « élève », un paysan propriétaire dun hectare. Il lui avait appris à doubler sa récolte sur la même surface : 2 tonnes de riz à lhectare au lieu dune.
- Alors, lui dit-il, tu as doublé ta récolte ?
- Oui. Jai pu avoir ma tonne de riz habituelle, en cultivant un demi hectare seulement. Cest merveilleux, jai pu me reposer doublement ! »
Est-ce une leçon de sagesse ?
Toute ironie mise à part, il faut bien constater la faillite des experts, quels quils soient. René Dumont, qui, partant de lanalyse marxiste, obligatoirement fausse parce quelle ne peut être universelle, affirma que le Cambodge avait souffert du colonialisme à cause des grands propriétaires fonciers. Cétait vrai pour le Vietnam, mais au Cambodge la propriété na jamais excédé 25 hectares , presque tous les paysans étant propriétaires - moyenne 2 hectares , allant de 1/2 hectare à 5 hectares sauf pour les « grandes exploitations » de 25 hectares au plus dans la région de Battambang. René Dumont se fit expulser par Sihanouk, comme il se fit expulser de Cuba par Fidel Castro qui le traita « dagent de la C.I .A. », et il acheva son oeuvre de destruction lors des élections présidentielles françaises en cassant en deux le mouvement écologiste naissant - en le politisant, en faisant voter au 2e tour pour lun des candidats.
Il faut surtout se méfier des experts et des théoriciens aux idées toutes faites. Aucune analyse, capitaliste ou marxiste, nest valable a priori. En appliquant le marxisme-léninisme les Khmers rouges ont assassiné le peuple khmer et plongé le Cambodge dans la nuit. La descente aux enfers a été dautant plus terrible quelle a été approuvée, applaudie, voire glorifiée par le reste du monde, y compris une bonne partie des Occidentaux, et par des voisins asiatiques comme une « victoire de la Révolution des patriotes contre limpérialisme américain ». Aujourdhui encore, même ceux qui ne peuvent plus cacher ni approuver les massacres, parlent de « lutte révolutionnaire », et, par un tour de passe-passe, cherchent à excuser le génocide en prétendant que les Khmers Rouges ont voulu ainsi créer un « homme nouveau ».