Rony Braumann s'est trompé sur la vraie nature du communiste. Mais il faut reconnaître que, contrairement à la grande majorité des "idiots utiles du marxisme" et des complices de l'horreur de tous les régimes communistes, Rony Braumann a eu le courage et l'honnêté intellectuelle d'avouer son erreur et en plus a essayé de la réparer.
Rony Braumann : Paradoxalement, il ny a pas moins militant que mon engagement, au départ. En pratique, je sortais dune période activiste à lextrême-gauche jétais à la Gauche Prolétarienne , et javais plus ou moins abandonné le militantisme, tout en restant dans le gauchisme culturel, alternatif, protestataire... Simplement, javais repris mes études de médecine, en ayant dans lidée de faire de la médecine autrement : de la médecine sociale, militante, sur un terrain particulier. Et puis, comme la GP était un groupe ultra tiers-mondiste, qui invoquait en permanence les mouvements de libération du monde entier à lappui de sa propre critique, javais beaucoup de curiosité pour ce monde, que je ne connaissais pas, mais que javais beaucoup cité. Le moment où lidéologique disparaît, cest aussi le moment où restent en place un certain nombre de pulsions, douvertures, mais totalement dénuées de passion militante. Quand je suis parti pour la première fois au Bénin, la motivation, cétait la curiosité pour ce monde, où me semblait auparavant se trouver lhumanité de rechange. Je savais bien que ce nétait plus cela, mais je ne savais pas ce quil était. Donc : ni de la compassion, ni des pulsions transformatrices ou réformatrices, mais une curiosité personnelle. Vous voyez, il ny a pas moins militant que cela, même si, en même temps, la rampe de lancement a été le militantisme. Ce nest que dans un deuxième temps que jai retrouvé une sorte de matière à expression militante. Il ma dabord fallu faire tout un travail dadaptation, et tenter de comprendre tant de choses...
Un hôpital de brousse au Bénin, un hôpital de ville à Djibouti, un camp de réfugiés en Thaïlande, ce sont autant de petits univers auxquels sadapter. Donc : la politique se trouvait très loin dans le décor. Il ma fallu trois, quatre ans, pour me familiariser avec tout cela. Jai commencé à devenir un itinérant de MSF, cest-à-dire le premier permanent à lépoque où lassociation était très petite. Jai commencé à bouger énormément, trois semaines ici, deux mois là, et jai progressivement renoué avec une pratique militante directement issue des constats que je faisais dans mon activité humanitaire.
Comment sest effectué ce « retour au politique » ?
Le premier moment, cest en 75-76, au moment où jai rompu définitivement avec toute idéologie communiste. En 76, au Bénin, jai lu Cambodge année zéro de François Ponceau, qui est le livre qui raconte le désastre khmer rouge, lhorreur de ce régime. Moi qui avais été pro-khmer rouge, cela ma fait un choc. Pas si énorme que cela: javais commencé à comprendre. Mais ça été la purge. Il y avait eu Moscou, Pékin et la révolution culturelle, javais commencé à comprendre la grande saloperie que cela avait été, et le superbe maquillage quon en avait fait. Avec les khmers rouges, la boucle était bouclée. Quand je suis entré à MSF, je nétais plus du tout communiste. Je précise cela, parce quensuite, jai commencé à fréquenter les guérillas et les camps de réfugiés, qui étaient les deux facettes de lactivité de MSF je suis allé en Éry thrée, dans les camps de réfugiés éthiopiens du Soudan, au Pakistan, où il y avait des réfugiés afghans, au Honduras, où il y avait des réfugiés à la fois du Nicaragua et du Salvador, bref, dans la plupart des camps , de réfugiés dans le monde. Or, en gros, on peut dire, dune part, que quatre-vingt dix pour cent des réfugiés fuyaient les régimes communistes ; dautre part, que de lautre côté des frontières, la plupart des guérillas menaient des combats démancipation anticommuniste. Rappelez-vous : 75-80, cest le moment où lexpansion soviétique dans le Tiers monde est la plus rapide, de la chute de Saigon et Pnohm-Pehn, jusquau Nicaragua, à Aden, à Tripoli, lAngola, le Mozambique, la Guinée-Bissau... Historiquement, nous sommes vraiment à un moment dexpansion de lempire soviétique. Tout cela donne une réaction, sous la forme de ce que Reagan a appelé en-suite les freedom fighters. Même les Erythréens, qui étaient marxistes-léninistes pur jus, se battaient contre les soviétiques, et se voyaient attribuer cette étiquette. Moi, là-dedans, avec mon complice de lépoque Claude Malhuret, qui avait fait carrément son passage à droite, on lit Raymond Aron, on voit les victimes du communisme, et on devient, grosso modo, des militants dun humanitaire libéral démocratique anticommuniste.
Je dis cela sans aucune fierté : cela fait presque dix-sept ans, depuis il sest passé pas mal de choses qui rendent cette position un peu dérisoire et grotesque, mais si je me replace dans les conditions de lépoque, jassume de nouveau. Au fond, on est encore au moment où, dans le Tiers monde, ceux qui portent les emblèmes de la libération et de lémancipation en brandissant le drapeau marxiste-léniniste ne le font que pour mieux exercer des tyrannies. Cette hypocrisie, cette stratégie de pouvoir, je la vois théorisée dans Aron, pour le monde industriel, et comme je fais partie de ces gens qui ont toujours besoin de théoriser peu ou prou, cest Aron qui ma servi de support théorique. Pendant des années, jai été un militant anticommuniste, tiers-mondiste, anti-tiers-mondiste ! Jétais, dun côté, totalement axé vers les pays du Tiers monde, me sentant vraiment « bien » dans beaucoup de pays africains, etc. ... et de lautre côté, jétais anti-tiers-mondiste féroce, parce que je trouvais que tout ce quon nous racontait sur les responsabilités du Nord dans le désastre économique et social du Sud, tout ce quon nous proposait comme nouvel ordre économique, comme perspectives démancipation organisée étaient au mieux un sentimentalisme dérisoire, au pire une complicité avec les régimes les plus sanglants. Dans les deux cas, linnocence ou la proximité cynique ne me plaisaient pas.
Quelle forme a pris votre engagement militant ?
Je peux citer quelques bagarres : par exemple, sur lÉthiopie, en 85, nous nous sommes opposés aux autres associations humanitaires. En Éthiopie, on a vu un régime avec une authentique ambition stalinienne, qui a utilisé le mouvement humanitaire au moment de la grande famine de 84, pour entreprendre une véritable chirurgie sociale, avec dékoulakisation, collectivisation accélérée des terres, etc. Tout cela, dans un climat de violence effroyable, et avec lassentiment actif ou le concours actif, suivant les cas, de lensemble des humanitaires, qui se prêtaient à cette déportation, sur le thème de lémancipation de la faim, le progrès, la nécessité de prévenir les famines prochaines, etc. Tout un discours techno-sentimental, qui noubliait quune chose : les gens ne voulaient pas quitter leur terre.
Parallèlement à ces actions militantes, javais la volonté de donner à lhumanitaire une structure intellectuelle, une culture qui échappe au tiers-mondisme. Cela a donné lieu à toute une série de réflexions personnelles sur lhumanitaire et ses rapports avec le pouvoir, mais aussi à des expressions plus ouvertes sur le public. Par exemple, la création de Liberté Sans Frontières et lorganisation de plusieurs colloques, publications, et surtout dinterventions militantes. Les meetings, les débats publics, les affrontements, une ambiance que jadore. Notamment, jai organisé le premier colloque de Liberté Sans Frontières qui sappelait « le tiers-mondisme en question », et où on a sonné la charge contre ce qui devait savérer quelques années plus tard (pas beaucoup) moribond. A ce momentlà, je lignorais : en 84, on maurait dit que le tiers-mondisme allait seffondrer comme un château de cartes, je ne laurais pas cru.
Vous avez découvert que vous naviez plus dadversaire ?
Oui, mais plus tard, en 87-88. Je me suis retrouvé, avec une différence dâge énorme, comme ces vieux militants anticommunistes à la Revel ! Jai fréquenté un peu ces cercles-là, cette espèce de droite conservatrice libérale, les héritiers de droite de Aron. A la fin des années 1990, ils étaient vraiment désemparés. Pour moi, tout le travail que javais consacré à la rénovation des bases philosophiques et éthiques de lhumanitaire, navait plus vraiment lieu dêtre. Il y a eu toute une période de transition au cours de laquelle lhumanitaire nétait plus un objet douverture et de débats contradictoires, mais de consensus général, de tous les éloges, de toutes les vertus. Le problème, cest que je ne supporte pas dêtre dans la majorité. Je nen fais pas un cheval de bataille, niais cela ne me plaisait guère.
Ce nest pas très confortable de voir une position de combat devenir un objet de consensus...
Ce genre de consensus je crois que cest la caractéristique de tout consensus, qui nest pas un accord, précisément, qui nest pas construit ferme toute réflexion. « Cest bien ». Il ny a plus rien à dire. Certes, cest toujours mieux de ramasser quelquun qui se trouve à terre, plutôt que de le laisser crever. Évidemment. Mais cela devient dérisoire lorsquon veut en faire une théorie. Quand on se résume à cela, il ny a plus que des vignettes édifiantes, celles du secouriste en train de secourir, de faire du bien. Je me suis i aperçu peu à peu que cet humanitaire-là commençait à figer, coaguler des rôles : il y avait les gens de bien et les gens de peu. En France aussi : il y a les gens de bien, qui vont à la télévision, qui se réjouissent, qui expliquent quils reçoivent beaucoup plus quils ne donnent, il y a tout un vocabulaire de lhumanitaire consensuel. Et puis, il y a lExclu, lAutre qui est enfermé, par essence, dans son irréductible altérité dassisté. A ce moment-là, cela commence à nie turlupiner : cest le moment où je commence à lire Hannah Arendt : Eichmann à Jérusalem, et ce quelle dit des ONG comme facteurs de modération. Du coup, mon travail sest déplacé et sest focalisé sur le statut de la victime et sur lutilisation politique de la pitié. Après avoir été lavocat intransigeant des démocraties libérales, je suis passé à une critique du sentiment de pitié dans ces mêmes démocraties, après le communisme. Doù cette position particulière que jai commencé à développer, sur la récupération politique de lhumanitaire : sur le fait quune politique pouvait se fonder sur la compassion, et accomplir en quelque sorte ce sentiment en acte.
Cela a donné lieu à quels types de changements dans la pratique de MSF ?
Pendant la période où nous étions obligés de gérer les conséquences humaines déclenchées par les prises de pouvoir communistes, il y avait dun côté (du côté du moindre mal) les démocraties, et de lautre les totalitarismes. Lhumanitaire était dans le premier camp, clairement opposé au second. Les totalitarismes ayant disparu, la critique pouvait se retourner vers lintérieur, et, de lintérieur, sur les démocraties. Dans le discours, il y a eu des changements : on pouvait i prendre à parti les États-Unis, les pays du « camp occidental », pour appuyer une critique ou étayer une action. Cela dit, cest une inflexion assez peu sensible : ce qui compte, cest la continuité dans une certaine conception de laction, conçue comme une construction choisie, une élaboration active. Pas comme un mouvement automatique, qui I amènerait le secouriste vers son attracteur magnétique, la victime. Dans toutes les situations où la charge politique était lourde et en matière daction humanitaire, cest assez fréquent , je poussais mes copains de MSF à examiner toujours les raisons qui pourraient nous pousser à ne pas agir. Lidée de base est ; que lon ne peut pas savoir pourquoi lon est dans telle situation, qui lon est et ce quon fait, si lon na pas posé clairement la question de savoir si lon ne serait pas mieux ailleurs. Finalement, il sagissait dintroduire dans cette pratique une certaine inquiétude : repousser ce sentiment de confort et dévidence lié au fait daccomplir « quelque chose de bien », et le remplacer par ce questionnement sur : « est-ce quon nest pas en train de faire une énorme connerie ? » Ou daccumuler, plutôt, une série de petites compromissions qui aboutissent à un énorme fiasco... Cela allait avec lidée que lhumanitaire doit être capable douvrir des conflits. Des conflits pacifiques, évidemment, sauf en cas de génocide, de montée aux extrêmes (heureusement, ce sont des cas exceptionnels). Cette position conflictuelle de lhumanitaire me semble la seule intéressante, la seule capable de peser sur la réalité et de la transformer un petit peu.
Est-ce que cette position rencontre des résistances, à lintérieur ou à lextérieur de MSF ?
À lintérieur de MSF, laccord sest fait peu à peu. Si cela a pu poser un problème, cest sur la mesure dune telle attitude. On passe du criticisme à une sorte dhyper-criticisme, et de là au scepticisme... Le doute finit par être accablant, insupportable, paralysant. Il y a des moments où lon est dans un environnement tellement dur, dans plusieurs pays à la fois, que lon finit par se dire : « est-ce que lon ne ferait pas mieux de se retirer, darrêter de faire des choses manifestement contraires à ce que les pouvoirs veulent, et que lon nest pas de taille à imposer ? » Cest un sentiment dimpuissance, une paranoïa de la récupération, qui finit par scier les jambes à des gens qui sont des activistes, qui sont là pour laction.
Pratiquement, comment installe-t-on à lintérieur dune organisation comme MSF ce « bon décalage » entre la réflexion et lurgence ?
En pratique, ma façon de surmonter le problème, cest de créer un seul automatisme : celui daller voir. Sen tenir à un devoir dinnocence préalable : il y a une crise majeure quelque part, allons voir. Une fois quon y est, on sait quune crise majeure, ce nest pas de lordre de la métaphysique ou de la nature, ce nest pas un déchaînement de forces telluriques, ce sont des forces politiques et humaines qui sont à luvre. Il sagit donc de voir comment se situer par rapport à elles, de négocier en permanence un espace de liberté minimum : par exemple, la possibilité de parler aux gens à qui lon apporte notre action, librement, sans la présence directe ou à proximité dun commissaire quelconque. Cela peut paraître futile, mais cest central. Cest cette liberté de dialogue qui garantit que les gens puissent nous exprimer leur position, leurs attentes, leur état, et quils ne soient pas simplement les perroquets dun pouvoir décidé à, utiliser à son profit laide I humanitaire. La liberté de circulation est également fondamentale : cest la seule manière de savoir si lon nest pas placés là parce que politiquement cest intéressant, même si cest à cinquante kilomètres que les gens ont le plus souffert. Enfin, il nous faut négocier la possibilité de maîtriser, ou tout au moins de pouvoir répondre de lusage des biens que lon a apportés. Possibilité de contrôle de la i chaîne des secours, de dialogue libre, et de réévaluation régulière de la situation : ces trois balises délimitent cet espace virtuel que jai appelé lespace humanitaire. Donc : y aller, évaluer la possibilité de constituer un tel espace. Bien sûr, nous sommes obligés de le renégocier en permanence : ce nest pas par gentillesse quun pouvoir décidé à prendre le contrôle dune situation admet notre présence, mais parce quil considère quil y a un rapport de forces à respecter. Mais lorsque cet espace disparaît, cela indique que lon nest plus rien dautre que des pions on est agis, on nest plus des acteurs. A ce moment-là, soit on arrive à renégocier une ouverture (par un retrait provisoire, une négociation privée, une dénonciation publique, peu importe), soit il faut en tirer les conséquences et partir, sans quoi on devient clairement un instrument du pouvoir.
Lattitude de MSF repose donc sur une espèce de dialectique de la candeur et de la vigilance, assez déstabilisante au fond. Cest ce rôle de déstabilisation que jai tenté de jouer à lintérieur de lassociation.
À vous entendre, il y a deux choses à conjurer. Dune part, lévidence du secours, dautre part, le risque de linstrumentalisation. Mais vous ne parlez pas de la prise de parti. Or vous rappelez en permanence la dimension politique de laction humanitaire, ses effets politiques. Cette attitude pourrait vous conduire, parfois, à choisir un camp, à dénoncer tel pouvoir illégitime, etc. ?
Je suis très mal à laise avec cela. Si jai consacré pas mal de temps à rappeler la dimension politique des conflits où nous agissions, cétait pour mopposer à cette notion de « crise humanitaire », apparue il y a sept ou huit ans, et qui me semblait le comble de la langue de bois sentimentale. Cest un discours qui contribue à la destruction du politique, en dépouillant les crises de toute histoire, en faisant des victimes de purs ayant-droits, des corps à restaurer, des ventres à remplir. En même temps, je trouvais, je trouve toujours impossible du point de vue des principes humanitaires, dappeler à la prise de parti en général. Simplement, on ne peut jamais éliminer la possibilité dune prise de parti. Par exemple, lorsque nous étions en Afghanistan, notre prise de parti était claire : nous étions du côté de la résistance, avec ceux qui représentaient limmense majorité du peuple afghan, contre ceux qui déversaient des tapis de bombes sur le pays. Mais jamais lon na appelé au retrait de larmée rouge, jamais. Aussi anticommuniste que jaie pu être, il aurait fallu me marcher sur le corps pour que je laisse MSF appeler à un retrait ! Cela ne pouvait amener quà plus de confusion. Si une organisation humanitaire se permettait de dire :« cette mesure politique qua prise lUnion Soviétique en Afghanistan est injuste ; lUnion Soviétique doit revenir dessus ; et dailleurs lUnion Soviétique est un régime de merde qui emprisonne, etc. ; et cela ne nous étonne pas que... » Cela naurait abouti quà une position symétrique et équivalente à celle qui, à partir dune position politique, cherche à récupérer lhumanitaire. Cest pour cela que les prises de position politique « locales » ont été absolument exceptionnelles, même si la pratique de MSF les rendait lisibles : nous nétions pas à Kaboul, il y avait une prise de position de facto. De même, en Éthiopie, on pouvait être favorable à lindépendance des Érythréens, mais on nétait pas là pour dire :« vive la juste cause du peuple Érythréen »...
Vous parlez de « cas exceptionnels ». À quelles situations pensez-vous ?
Nommément, à la Bosnie et au Rwanda. La raison est, à chaque fois, assez simple. En Bosnie, il y avait cette guerre civile déclenchée par les Serbes, et où laide humanitaire a été utilisée comme alibi, au sens fort : comme une mise en scène, un trompelil destiné à faire croire quune position claire de résistance au fascisme serbe était adoptée, alors que les ambulances ouvraient la route à lexpansionnisme serbe. Ce mensonge que lhumanitaire rendait possible, Mitterrand la voulu, Kouchner la incarné en son temps. Cela nous a amenés à prendre position du côté de ceux qui résistaient au fascisme. Face à un fascisme conquérant, la position humanitaire ne consistait pas à se diviser équitablement entre les acteurs et les victimes.
Comme jétais porte-parole de MSF, jai un peu forcé la main de lorganisation, en utilisant des procédés à la limite de lacceptable. Je suis invité à la radio comme président de MSF, et je déclare des choses du genre : « Maintenant jenlève ma blouse blanche et je remets mon costard de citoyen : à Sarajevo, il faut des bombes sur les positions serbes, et pas des ambulances ». Mais vous voyez : cest un jeu de casquettes intenable, et je suis convaincu quau nom de lhumanitaire, on ne peut pas appeler à la guerre.
Lors de la crise rwandaise, je nétais plus président, mais je massociais totalement à la prise de position de MSF Nous avons refusé, au moment du génocide, de lancer une campagne de collecte de fonds, ce qui aurait laissé supposer quil y avait quelque chose de possible dans lordre humanitaire. En revanche, nous avons lancé une campagne de signatures, appelant à une intervention militaire qui arrête les milices et la machine génocidaire. Là aussi, on a pris parti : mais lorsquil y a génocide, clairement reconnu comme tel, la question ne se pose plus.
Vous avez évoqué votre « jeu de casquettes », durant le conflit bosniaque. Est-ce que vous avez réutilisé des techniques de militants, issues du gauchisme, dans votre pratique humanitaire ? Des techniques dAG, danimation de mouvement ?
Pas vraiment. Lorsque jétais militant, jétais tout petit dans la hiérarchie subtile et draconienne de la Gauche Prolétarienne. Ce qui ma servi, ce que jai retiré de mon passé militant, cest une méfiance pour ce qui tend à décomposer le politique. Je ne sais pas si cest une conséquence ou une cause de cet engagement, mais jéprouve une attirance pour les rebelles, y compris lorsque je ne partage pas leur cause je ne parle pas des soldats perdus de lextrême-droite, et autres couillonnades romantiques du même genre ! Par exemple, en Érythrée, au Salvador, en Afghanistan, jétais avec des maquisards, des combattants. En Afghanistan, il y a une séduction incroyable : les gens, leurs gueules, le paysage, leur courage distrait, comme évident... Mais la cause des Afghans, cétait une cause nationale à laquelle je ne pouvais pas midentifier. Au Salvador, jétais avec des staliniens de premier ordre. Leur langue de bois mexaspérait, mais être dans les montagnes avec eux me paraissait beaucoup plus évident que dêtre du côté du pouvoir salvadorien, même si jétais également éloigné des uns et des autres. Cela renvoie à un travail sur les mots que jai poursuivi des années durant : éliminer, de manière de plus en plus délibérée, tout ce qui nous met dans le registre de « la masse des innocents pris dans les calculs cyniques des politiques, etc. ». Les cas sont rarissimes où lon peut déconnecter les politiques de la société. De même, je nai jamais été pacifiste, ce qui est une tentation presque naturelle de lhumanitaire. Ça, cest mon passé politique : à lextrême-gauche, on nétait ni antimilitaristes, ni pacifistes. De même encore, lidée que la violence est toujours affreuse (il ny a aucun, mais aucun doute là-dessus) mais peut être nécessaire
Est-ce que vous navez pas limpression que nous sommes aujourdhui à un nouveau tournant ? Dun côté, le discours critique vis-à-vis de lhumanitaire est devenu un discours obligé, consensuel ; de lautre, on assiste à une sorte de demande sociale, du côté des étudiants, etc. ... à un désir de participer à laction humanitaire. Comment se situer, entre ces deux extrêmes ?
Sur lambiance générale, critique, jen vois parfois les dérives, mais je suis plutôt satisfait quun frein ait été mis à lexpansion tous azimuts de lhumanitaire. Comme MSF, depuis longtemps, a défendu ces positions, elle est maintenant reconnue comme lassociation un peu pionnière dans cette forme de prudence. Je trouve cette évolution salutaire. Même si aujourdhui les humanitaires traversent une crise didentité assez éprouvante, cela peut leur donner à terme un peu plus de consistance.
Sur le second point, je suis plus partagé. Dun côté, je trouve a priori plutôt réconfortant le constat que les gens continuent à être attirés par lhumanitaire pour les raisons les plus embrouillées, mais je nai aucune illusion là-dessus ! Une expérience aussi singulière, lourde, chargée, que lhumanitaire demeure quelque chose qui est utile, qui a du sens. Mais en même temps, cet engouement ne va pas sans illusions : lidée que lhumanitaire est une solution, que cest bien et que cest le bien, que cest lavenir de jeunesse ou « la dernière aventure », comme dit Kouchner... Je trouve cela à la fois dérisoire et accablant : si lon pense vraiment que lhumanitaire est la dernière aventure collective possible, ça veut dire quoi ? Quil y aura 99% de bourgeois placides ou de petits cons bornés, et une petite élite de pionniers ? Il faut que les gens soient conscients que ce sont des illusions, quil y a très peu de carrières professionnelles possibles dans lhumanitaire...
Dans les cours que vous donnez, comment appréhendez-vous cette demande ?
Généralement, ça se passe en deux temps. Un premier moment de désarroi complet, parce que lentreprise de déconstruction, où je mattache à déconnecter lhumanitaire du jugement moral, déconcerte. Ils se retrouvent dans un marécage théorique qui senfonce de partout, avec un hyper-criticisme assez proche de celui dont je parlais tout à lheure, à propos des gens de terrain. Et puis, dans un deuxième temps, on reconstruit quelque chose dun peu moins stable. Cela dit, cette phase de désarroi, je lai expérimentée moi-même. Cest en me raccrochant à des auteurs (Aron, Arendt, Bourdieu bon, Aron et Bourdieu, je vous accorde que cest une drôle de cuisine !), que jai pu me raccrocher, généraliser des questions que je me posais spécifiquement. Lempirisme est la base de la démarche humanitaire, mais on ne peut pas sen tenir à ce que beaucoup dhumanitaire prennent pour de lempirisme, et qui est tout autre chose : la simple vérification par les faits. « Ça marche, donc cest juste ». Lorsque des ONG continuent dagir, pour toutes sortes de raisons qui nont plus rien à voir avec les principes, dans les camps de réfugiés rwandais au Zaïre, elles sont dans ce pragmatisme. Cest même la bannière : le pragmatisme, lefficacité, une sorte desthétique de la performance qui se , satisfait du déploiement des moyens sur le terrain, et qui prend ces moyens pour sa fin. Jy oppose cette idée dun empirisme théorique, qui ramène toujours à la question de fond : « quest-ce quon fait là ? »
publié dans Vacarme 04/05 été 1997