Amnésique

Par Patrick SABATIER samedi 16 avril 2005 Libération.

Nul n'imagine une Allemagne où Goering et Speer couleraient des jours tranquilles en Bavière, où les victimes des camps devraient vivre côte à côte avec leurs bourreaux, sous le gouvernement autoritaire d'ex-nazis convertis à une démocratie formelle, mais surtout occupés à se remplir les poches, avec l'aval des Nations unies. C'est pourtant la situation étrange du Cambodge, petit royaume d'Asie qui ne s'est pas totalement remis de l'effroyable tragédie qu'il a connue il y a trente ans.

Une machine de mort, fonctionnant sur le principe paranoïaque du «tuer pour ne pas être tué», et s'inspirant d'une idéologie nationale-communiste de la table rase, s'empara alors du pouvoir au terme d'une guerre sanglante. Cette «utopie meurtrière» entraîna la mort d'un quart de la population du pays. Le reste a été traumatisé à vie. Si le Cambodge vit aujourd'hui en paix, et assure la survie, souvent précaire et misérable, de ses citoyens, il reste handicapé par la violence, la corruption, des injustices criantes, et l'absence de démocratie politique autant que de justice.

Ce sont là plaies sans doute inévitables. Après pareil cataclysme, toute normalité, même chaotique, tient du miracle.

Mais on ne peut s'en satisfaire. Une société aussi amnésique n'a aucune chance de se développer durablement en paix. Faire justice, en jugeant les responsables du génocide khmer, peut être la meilleure des thérapies pour le Cambodge. Mais un procès tardif, pour être nécessaire, ne suffira pas à exorciser les démons de la forêt cambodgienne. Il ne faut pas laisser se reconstituer le terreau de misère, d'ignorance, d'injustice et d'inégalités dans lequel la barbarie khmère rouge avait plongé ses racines.

Génocide
A savoir
samedi 16 avril 2005 (Libération)

Le 17 avril 1975
les Khmers rouges, maquisards communistes alliés au prince Norodom Sihanouk, entrent dans Phnom Penh. Ce qui met fin à la guerre déclenchée le 18 mars 1970 par le coup d'Etat du maréchal Lon Nol, soutenu par les Etats-Unis. Ils instaurent le régime du Kampuchea démocratique, et dirigent le pays jusqu'en 1979.

1,7 million de morts
L'historien australien Ben Kiernan, directeur du Programme sur le génocide cambodgien (PGC), a établi que le régime de Pol Pot a causé en quatre ans la mort de plus de 20 % de la population, estimée à 7,9 millions d'habitants à l'époque.

L'armée vietnamienne
a mis fin au génocide en envahissant le Cambodge fin 1978. Le Vietnam s'est retiré en 1989 laissant en place un régime provietnamien affrontant la guérilla khmère rouge et royaliste .

La paix
a été restaurée par les accords de Paris signés en 1991. Les Khmers rouges ont été déclarés «hors la loi» en 1994. Fin 2004, les députés cambodgiens ont ratifié une loi prévoyant le procès des anciens dirigeants.

Saloth Sar, alias Pol Pot,
dirigeant suprême des Khmers rouges, est mort en 1998. Khieu Samphan (ex-chef de l'Etat), Ieng Sary (ex-ministre des Affaires étrangères), Nuon Chea (ex-n° 2 du régime) vivent au Cambodge, en liberté, depuis leur ralliement en 1998. Ta Mok, dit «le Boucher», et Douch (ex-chef du camp de Tuol Sleng S-21) sont en prison.

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