Labyrinthe: mensuel pour les lettres et les arts… et l'URSS

Isabelle Rüf, Le Temps du 9 avril 2009 fait une interview Jean Starobinski qui regrette certains articles de propagande pour l'URSS de Staline, en refusant de voir que cette “utopie” c'était le goulag stalinien.


«Labyrinthe» ou le journal d’une utopie

Le Temps, 9 avril 2009, Par Isabelle Rüf

En 1944, Balthus et Giacometti lancent une revue qui érige Genève en capitale culturelle. Jean Starobinski retrace cette histoire en marge d’une exposition

En 1944, la guerre prend un tournant, il est possible d’en espérer la fin. Mais en France, sous le régime de Vichy, il est difficile de publier: la censure veille, le papier manque. A Genève, où il a pris ses quartiers pendant la guerre, l’éditeur Albert Skira lance une revue mensuelle qui va faire de la ville la capitale culturelle de l’Europe, le relais de Paris. Labyrinthe ne durera que deux ans, jusqu’en 1946 mais son importance dépasse largement le cadre de la Suisse romande. Une aventure artistique et intellectuelle que le Musée Rath fait revivre pour inaugurer ses locaux rénovés.

En 1944, Jean Starobinski a terminé sa licence ès lettres avec Marcel Reymond, dans l’université où il enseignera plus tard. Très pris par ses études de médecine, il reste pourtant attentif à la vie artistique. C’est d’ailleurs son témoignage enregistré qui accueille les visiteurs du Musée Rath, dans la brasserie reconstituée, témoin de l’atmosphère de bistrot où s’élaborait Labyrinthe. Il se souvient.

Le Temps: Quels étaient vos liens avec les artistes de «Labyrinthe»?
Jean Starobinski: Je les ai rencontrés par des voies obliques qui convergeaient. Mon père connaissait Michel Leiris, les membres de la mission Dakar-Djibouti. Il était aussi amateur de belles revues, abonné à Verve, à la NRF et à Minotaure. A la récréation, je filais du Collège pour aller feuilleter celle-ci à la bibliothèque du Musée d’art et d’histoire. J’étais fasciné par la beauté des images, comme j’ai été bouleversé par les tableaux du Prado mis à l’abri à Genève pendant la guerre d’Espagne. Plus tard, pendant la Seconde Guerre, il régnait dans cette ville un climat intellectuel particulier. Les artistes réfugiés formaient des cercles qui se recoupaient: grâce à Marcel Reymond, j’ai rencontré Pierre-Jean Jouve. Par la Société de Belles-Lettres, Roger Montandon, très engagé à gauche, qui travaillait pour Skira. Plus tard, il est devenu peintre, très influencé par Giacometti. Ce dernier était revenu en Suisse s’occuper de sa mère, laissant son atelier à son frère Diego. Je l’ai bien connu. Je le voyais dessiner sur les nappes des restaurants, dans le quartier du Molard où Skira avait ses bureaux, juste en face du Café du Centre. Il vivait à l’hôtel, travaillait la nuit.

– Et Balthus?
– Il était également revenu en Suisse avec sa femme, Antoinette de Watteville. Il aimait les paysages d’ici, il a peint de merveilleux tableaux de la campagne fribourgeoise. Il résidait à Cologny. Il s’entendait bien avec Giacometti. Je les entendais s’entretenir de toutes sortes de sujets. Je me rappelle qu’ils analysaient le sadisme dans les gravures de Callot. D’ailleurs Giacometti lisait Sade à l’époque. Balthus préparait des pages sur le peintre Konrad Witz qu’il admirait. Les livraisons se préparaient ainsi, de manière très vivante. Giacometti évoquait souvent un accident survenu longtemps auparavant, alors qu’il accompagnait un homme en excursion. Ce dernier, van M., était mort subitement, confrontant Giacometti à la fragilité de la vie. Cette expérience est présente dans Le Rêve, le Sphinx et la mort de T. dont le manuscrit figure au Musée Rath, un texte qui touche au surréalisme, à l’érotisme et aux questionnements intellectuels de l’époque. Beaucoup de gens se croisaient dans le bureau de Skira: Cingria passait, François Lachenal, l’éditeur des Trois Collines, des poètes résistants, comme Eluard. Sur le plan politique, la revue naviguait un peu au jugé. Si l’orientation était clairement antifasciste, on peut regretter qu’il y ait eu, dans un des numéros, un éloge sans équivoque de la condition des écrivains en Union soviétique.

– «Labyrinthe» engendrait donc toute une vie culturelle?
– Oui, très vivace: conférences, spectacles, rencontres. Skira comptait beaucoup sur Malraux pour les écrits sur l’art. Il est venu montrer son film L’Espoir. Pour cette exposition, j’ai prêté une nappe en papier, récupérée d’un dîner au bord du Rhône. Malraux y avait dessiné un chat tout en moustaches quand celui de Balthus montrait un rictus diabolique! Georges Bataille a donné une conférence. Sartre et Simone de Beauvoir aussi, ils ont même été filmés pour les actualités au cinéma, comme des vedettes. Genève accueillait alors des réfugiés italiens et, au lieu de les envoyer aux champs ou en usine, on leur permettait de continuer leurs études. Parmi eux un jeune metteur en scène, élève de Jean Bart. C’était Giorgio Strehler, qui a mis en scène le Caligula de Camus en création mondiale. Il vivait si pauvrement que, pour la première, il a dû cirer en noir ses chaussures jaunes!

Pourquoi l’expérience a-t-elle duré si peu de temps?
– La revue jouissait d’une certaine diffusion en France pendant la guerre – des photos de gendarmes lisant Labyrinthe, assez posées, en témoignent de manière amusante. Mais il était illusoire de vouloir la maintenir à Genève alors que tout reprenait de l’autre côté de la frontière. La Libération a marqué un tournant, la fin de plusieurs aventures éditoriales qui avaient pris le relais en Suisse quand la censure rendait impossible de publier en France.

Le succès de «Labyrinthe» doit-il beaucoup à la personnalité d’Albert Skira?
– Certainement. Je vois sa vie en décennies. Les années 1930 avec Minotaure. La guerre et Labyrinthe. Plus tard, les grandes histoires de la peinture. Il avait un réel don d’invention. Et toujours le désir de passer à autre chose, à l’histoire des idées, par exemple. Et il savait s’entourer: il a sollicité Gaétan Picon pour diriger la collection des Sentiers de la création, invité des auteurs comme Roland Barthes ou Yves Bonnefoy. Même moi, qui n’avais pas de fonction particulière, il n’hésitait pas à m’appeler à toute heure. Et il savait insister. Surtout, il avait le génie du regard: il voyait le rapport du texte imprimé à l’image. Le contenu lui importait assez peu. C’était à l’auteur d’ajuster son texte. Il se faisait un vrai film du livre ou de la livraison, cherchant le rythme visuel. Skira n’était pas un commerçant mais un artiste de l’espace, un créateur. Ses publications comptent dans l’histoire du livre et de la typographie. Il travaillait d’ailleurs avec un imprimeur remarquable, Kündig.

Giacometti, Balthus, Skira. Les années «Labyrinthe». Musée Rath, place Neuve, Genève. Du 9 avril
au 5 juillet. Ma-je à di 10-17h. Me 12-21h. www.ville-ge.ch/mah

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