Domenico Losurdo est un philosophe communiste né en 1941. Il est également historien et professeur à l'Université d'Urbino (Italie).
Losurdo est une fine mouche, cultivé et même pédant, expert en digressions, diversions et sophismes, mais demeure en fait un vrai stalinien. Consulter sa bibliographie qui ne contient aucun ouvrage de critique de Lénine et Staline. De plus, en Italie et en France, Losurdo participe aux activités du PCF, comme sa présence à la fête de l'Humanité en 2007.
De plus Losurdo a écrit un livre sur Gramsci, sans doute à la gloire de ce bolchevik qui échappa à la terreur soviétique car il était en prison en Italie.
Domenico Losurdo : Nietzsche, philosophe réactionnaire
dimanche 19 octobre 2008 http://www.actu-philosophia.com/spip.php?breve76
« Nouvel esclavage », « anéantissement des races décadentes », « anéantissement de millions de ratés »: ces mots dordre effrayants, formulés de manière séduisante sous la plume de Nietzsche, ont longtemps été interprétés comme autant de métaphores. La reconstruction historique de Domenico Losurdo montre au contraire quil sagit de la radicalisation de tendances bien présentes dans lOccident de la seconde moitié du XIXe siècle: aboli aux États-Unis en 1865, lesclavage prend des formes nouvelles dans les colonies; les indiens dAmérique et les « indigènes » sont décimés ou exterminés; leugénisme se répand et lon exige la stérilisation forcée des « non aptes ». À partir de la Commune de Paris, Nietzsche prône des mesures énergiques contre les « esclaves » rebelles et appelle à en finir avec non seulement le socialisme, mais aussi la démocratie et lidée même de progrès, à laquelle il oppose le mythe de l « éternel retour » : les esclaves doivent se résigner, leur condition doit rester intangible.
« Nouvel esclavage », « anéantissement des races décadentes », « anéantissement de millions de ratés », tout cela s'applique tout à fait à la construction du socialisme en URSS. Mais Losurdo, idolâtre de Marx, ne veut pas le voir!
Les demies vérités qui sonnent comme de complets mensonges : Veltroni et Pol Pot
par Domenico Losurdo, Mondialisation.ca, Le 12 decembre 2007, Gramsci oggi
Les crimes de Pol Pot sont semblables à ceux pratiqués par le Troisième Reich à Auschwitz, et communisme et nazisme sont les deux faces de lhorreur du 20ème siècle: ces déclarations de Walter Veltroni (maire de Rome et président du tout « nouveau » Partito Democratico, ndt) ne pouvaient pas ne pas susciter les applaudissements de la « grande » presse dinformation. Lidéologie dominante est aujourdhui plus que jamais affairée à traiter comme des assassins purs et simples, voire comme des assassins de masse, les grandes personnalités du mouvement communiste, quil sagisse de Lénine, Staline, Mao Tsé Tong ou Tito. Et, naturellement, de Pol Pot. Et cest sur ce dernier justement (explicitement cité par le secrétaire tant acclamé du Partito Democratico) que jentends marrêter, non pas certes pour le réhabiliter, mais pour mettre en relief le caractère farcesque des procès qui caractérisent, idéalement, le Nuremberg anticommuniste qui a cours de nos jours. Pour ce faire, je me servirai presque exclusivement de la monographie écrite par un journaliste qui a travaillé pour le Times, l'Economist et la BBC.
Commençons donc par nous poser une question : quand et comment a débuté la tragédie qui a culminé dans lhorreur du régime de Pol Pot ? Voici une première réponse :
« Aux débuts des années 70, le président Richard Nixon et son conseiller Henry Kissinger ordonnèrent de lancer sur les zones rurales du Cambodge plus de bombes que n furent lancées sur le Japon pendant la deuxième guerre mondiale, tuant au moins 750'000 paysans cambodgiens » (Johnson 2001, p.31).
Le calcul du livre auquel jai fait référence est plus prudent : les victime se monteraient à « un demi million ». Il reste certain cependant que « les bombes tombèrent en masse et surtout sur la population civile », qui en sortit décimée, avec des survivants horriblement marqués dans leur corps et en tout cas traumatisés par lexpérience quotidienne des bombardements terroristes ; et par la fuite des campagnes (réduites à un « paysage lunaire ») vers les villes restées aux mains des troupes gouvernementales et donc épargnées de cet enfer. Mais, ces villes, toujours en proie au chaos à la suite de lafflux croissant de réfugiés, contraints à mener « une existence précaire aux limites de la mort de faim » ; à la fin de la guerre, dans la seule capitale, il y avait deux millions de cambodgiens déracinés par la guerre et amassés dans des « taudis » et « bidonvilles », les malades et blessés hospitalisés mais « avec peu despoir de survie » (Short 2005, p. 351, 287, 289-90, 334 et 361-62). Il faut ajouter à tout cela les « massacres à grande échelle » perpétrés par les troupes de Lon Nol, arrivé au pouvoir en 1970 par un coup dEtat préparé à Washington. Voilà de quelle manière le régime, alimenté par « des centaines de millions de dollars » venant des Etats-Unis, affronte le problème que représentent les minorités ethniques : « Dans les villages vietnamiens des faubourgs au nord de Pnom Penh, au moins trois mille habitants, tous des hommes au dessus de 15 ans, furent raflés, amenés le long du fleuve et fusillés. Les femmes qui restaient furent violées ». Ou bien : « Dans la zone dite du Bec de Perroquet, les détenus (vietnamiens) dun camp furent prévenus dune attaque vietcong imminente, et reçurent lordre de senfuir. Tandis quils couraient, les gardes cambodgiens (alliés ou asservis par les Usa) ouvrirent le feu avec leurs mitrailleuses ». Ce ne sont que deux exemples. Des témoignages de journalistes autorisés parlent de limpression quon retirait immédiatement de la visite de tel ou tel lieu analogue à ceux quils venaient de voir : « On aurait dit une boucherie et ça en avait lodeur » (Short 2005, p.18 et 277-78).
Il est clair que la fureur des troupes de Lon Nol ne sabat pas que sur les vietnamiens : « les communistes faits prisonniers étaient vite supprimés » ; de plus les responsables de tels assassinats aimaient se faire photographier alors quils exhibaient, fiers et souriants, les têtes coupées des guérilleros (Short 2005, p.331 ; voir aussi la photo des pages 376 et 377). Il serait dautre part faux de mettre au compte exclusif des asiatiques les atrocités quon a pu voir au Cambodge et, plus généralement, en Indochine. On reste pensif au récit du témoignage dun enseignant américain dans une revue américaine, à propos dun agent de la Cia, qui vécut au Laos, « dune maison décorée avec une couronne doreilles arrachées aux têtes de communistes (indochinois) morts » (cf. Losurdo 2007, p.24).
A ce point, une nouvelle question simpose : y a-t-il un lien entre le premier acte de la tragédie cambodgienne et les suivants ? Dans son engagement à minimiser un tel rapport, le livre que jai cité nest pas exempt de contradictions ou oscillations : « Il est possible que les bombardements aient contribué à créer un climat qui allait conduire à lextrémisme. Mais la guerre à terre laurait de toutes façons fait ». La « guerre à terre » était-elle une fatalité ? Nest-ce pas de la guerre en tant que telle quil faut partir ? « Léquation « pas de guerre au Vietnam, pas de Khmers rouges » est trop simpliste, mais reflète une vérité indéniable » (Short 2005, p.289 et 586). Le collaborateur du Times, de lEconomist et de la Bbc a des difficultés à ladmettre, et pourtant, on déduit de ses propres formulations embarrassées que les premiers responsables de la tragédie sont à chercher à Washington [MAIS PAS A PEKIN?!?].
Mais il ressort de son récit une vérité plus bouleversante encore en regard de la vulgate aujourdhui à la mode. Voici de quelle façon le journaliste-écrivain anglais rapporte la conquête de Pnom Penh par les guérilleros : après tout ce qui sétait passé « cela aurait pu aller beaucoup mais beaucoup plus mal » (Short 2005, p.359). Au moins pour ce qui concerne la toute première phase de la gestion du pouvoir, Pol Pot reçoit ici un diplôme de modération quon pourrait difficilement attribuer aux dirigeants de Washington !
Dautre part, les nouveaux gouvernants étaient confrontés à des difficultés réelles et dramatiques : les Usa allaient-ils lancer une nouvelle vague de bombardements terroristes ? Et comment nourrir une population urbaine qui avait augmenté démesurément, avec une agriculture dévastée à cause de la transformation des campagnes en « un paysage lunaire » ? Comment faire face à la menace de la Cia qui, dans les villes, « avait installé des émetteurs radios secrets et des cellules despionnage clandestin « (Short 2005, p. 380-81) ? Certes, cest aussi le populisme extrémiste et visionnaire de Pol Pot qui a déterminé la décision dévacuer les villes, mais cette attitude même est poussée par le spectacle de villes terriblement surpeuplées, exposées à la menace de lennemi et en proie au chaos, avec une population en grande partie dans lincapacité daccomplir une fonction productive.
En conclusion : pourquoi le jugement moral devrait-il être plus sévère sur Pol Pot que sur Nixon et Kissinger (les responsables de la guerre) ? Lauteur anglais lui même auquel je me réfère constamment, tandis quil repousse dun côté lexplication intentionnaliste des massacres dans lesquels débouche laventure de Pol Pot (« ce ne fut jamais la ligne politique du PCK », cest-à-dire du parti communiste cambodgien ; «lobjectif nétait pas de détruire, mais de transformer »), observe dautre part, à propos de la férocité de la guerre étasunienne : « Les bombardements étaient devenus un symbole de virilité » (Short 2005, p. 382et 326). On doit ajouter quaprès la conquête du pouvoir, au cours du conflit ultérieur au Vietnam, Pol Pot fut soutenu sur le plan politique et diplomatique par les Etats-Unis. Et, cependant, lidéologie dominante passe sous silence le rôle prioritaire et décisif de Nixon et Kissinger dans la tragédie cambodgienne. Cest connu : les barbares sont toujours à lextérieur de lOccident, et sil faut procéder à la criminalisation de dirigeants politiques occidentaux, ceux-ci sont les responsables de la révolution mais jamais de la guerre.
Cette hypocrisie est dautant plus répugnante que, tandis que Pol Pot a cessé de tourmenter et de tuer, la guerre étasunienne continue à faire sentir ses effets avec force. « Dans toute lIndochine il y a des gens qui meurent de faim, de maladie et des engins non explosés » (Chomsky, Hernan 2005, p.60). En ce qui concerne le Vietnam au moins, on peut se référer au calcul fait il y a quelques temps par un journal conservateur français selon lequel, trente ans après la fin des hostilités, il y avait encore « quatre millions » de victimes dont le corps était dévasté par le « terrible agent orange » (de la couleur de la dioxine déversée sans compter par les avions américains sur tout un peuple (cf. Losurdo 2007, p. 10). Et au Cambodge ? Jentends ici attirer lattention surtout sur une effet particulier des bombardements étasuniens, en me référant toujours à lauteur anglais cité plusieurs fois : « Les paysans devinrent la proie dune terreur aveugle. Leur esprit se bloquaient et ils erraient muets, sans parler pendant trois ou quatre jours » a rappelé un jeune habitant dun village. « Leur cerveau était complètement désorienté (
) ils narrivaient même pas à avaler un repas ». Et nombre dentre eux narrivaient jamais à se reprendre (Short 2005, p.289et 290, note). Une conclusion simpose : se concentrer exclusivement sur Pol Pot signifie se contenter de passer sous silence les principaux responsables de lhorreur.
Revenons à Veltroni. La criminalisation à laquelle il procède du mouvement communiste dans son ensemble et de la grande aventure qui a commencé avec la révolution doctobre est lautre face de lembellissement de lOccident capitaliste et impérialiste, avec effacement généreux de tous ses crimes. En ce sens, les déclarations du secrétaire du Partito democratico non seulement sont une insulte à la vérité historique, mais ouvrent aussi la voie aux nouvelles agressions, aux nouvelles guerres et aux nouveaux crimes que les dirigeants de Washington sont en train de préparer.
Publié dans Gramsci oggi novembre 2007, p. 5-6 .Traduit de litalien par Marie-Ange Patrizio.
Références bibliographiques :
- Noam Chomsky, Edward S. Herman 2005
«The Washington Connection and the Third World Fascism». The political economy of human rights, vol. 1 (1979),
- Chalmers Johnson 2001
Blowback. The Costs and Consequences of American Empire (2000)
- Domenico Losurdo 2007
Il linguaggio dellImpero. Lessico dellideologia americana, Laterza, Roma-Bari (en cours de traduction, ndt)
- Philipp Short 2005
Pol Pot: The History of a Nightmare (2004)
Articles de Domenico Losurdo publiés par http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=7596
Le Révisionnisme en histoire de Domenico Losurdo, Albin Michel, 4/1/2006
Résumé du livre: Dans cette relecture originale des origines du totalitarisme, Domenico Losurdo s'attache à analyser et à dénoncer ce qui, selon lui, constitue le plus grand mythe historique de l'époque moderne : l'idée que la tradition révolutionnaire, qui prend sa source dans la revendication de l'égalité abstraite et universelle de tous les hommes, est en dernier ressort la cause des totalitarismes - fasciste et communiste - qui ont marqué le XXe siècle. S'inscrivant en faux contre les positions qui en découlent, Losurdo montre contre Nolte que la terreur de masse et le totalitarisme ont des racines qui précèdent de loin la révolution d'Octobre, et contre Furet, qu'ils n'ont pas de liens intrinsèques avec la tradition révolutionnaire et lutte pour l'égalité abstraite. Le nazisme n'est donc pas le produit d'une infection par l'Orient, mais un pur produit de l'Occident. A l'opposé de la tradition révolutionnaire, il tire son essence de la négation de l'universel humain et de la racisation de l'ennemi pratiquée par les pays occidentaux, dans le colonialisme et les mouvements racialistes qui ont foisonné avec l'essor de la modernité industrielle et 'libérale'.
Domenico Losurdo est lun des protagonistes du débat intellectuel en Italie et, de lavis général, le philosophe marxiste le plus important de son pays. Auteur dune uvre volumineuse, en grande partie consacrée à Hegel et à la philosophie classique allemande, sa réputation grandit très rapidement à léchelle internationale, suivant en cela la multiplication des traductions de ses ouvrages dans les principales langues internationales. En France, six de ses livres sont déjà traduits, pour lessentiel chez des éditeurs universitaires. La parution de ce titre lui permettra sans doute datteindre plus aisément son public préférentiel.
Gramsci : du libéralisme au communisme critique, Losurdo Domenico, Syllepse,Collection "Mille marxismes", Novembre 2006 ISBN : 2-84950-064-X
Gramsci est un auteur qui connût en France son heure de gloire dans les années 1970, porté par la conjoncture politique de lépoque, alors que paradoxalement il nétait que très fragmentairement traduit.
Aujourdhui, après la chute des régimes soviétiques et lachèvement de lédition Gallimard, qui rend la totalité de luvre disponible en français, lheure de la réévaluation de cet auteur, unanimement considéré comme un classique du xxe siècle, est venue.
Pourtant, les ouvrages de référence, nombreux dans la plupart des langues européennes font, en France, largement défaut. Ce livre entend combler ce manque : écrit dans une langue dune exceptionnelle clarté, il rend accessible la richesse des articulations dune pensée subtile, tout en situant avec précision et esprit le parcours de Gramsci dans le contexte politique et historique de son époque.
Cet essai, immédiatement salué dès sa publication en italien comme un jalon dans les études gramsciennes, propose une interprétation originale de la pensée du révolutionnaire sarde et une discussion serrée de son apport pour la reconstruction dune politique émancipatrice aujourdhui.
Il sadresse ainsi à la fois à ceux qui cherchent une introduction claire et synthétique à Gramsci et à ceux qui veulent approfondir leur connaissance de lauteur par une approche novatrice, qui reprend les acquis de toute la recherche récente.
Le libéralisme simpose-t-il à la gauche ? Domenico Losurdo, historien et philosophe, bat en brèche la prétention des libéraux dhier et daujourdhui à être reconnus comme dépositaires dun projet démancipation humaine.
Pour penser la liberté et lindividu, la gauche doit puiser dans son propre corpus. Entretien avec lauteur dune « Contre-histoire du libéralisme ».
Le rapport au libéralisme est-il, ou devrait-il être effectivement, le clivage structurant de la gauche française et européenne ?
Domenico Losurdo. En 1948, la Déclaration des droits de lhomme établie par lOrganisation des nations unies (ONU) reconnaissait des droits économiques et sociaux (droit à léducation, droit au libre choix de son travail et à la protection contre le chômage, etc
).
Ce à quoi nous assistons actuellement, notamment en Europe, cest précisément au démantèlement des réalisations concrètes correspondant à ces droits (la Sécurité sociale, les systèmes de retraite par répartition, etc
).
Ce démantèlement saccompagne de la négation même, au plan théorique, de la valeur de ces droits. Cest ce double phénomène que lon peut caractériser comme contre-révolution néolibérale. Pour riposter efficacement, il me semble nécessaire de se placer dans une perspective historique.
Cela permet de comprendre que les droits de lhomme ne se sont jamais développés en vertu dune dynamique interne au libéralisme, qui aurait été empêchée, pour des raisons conjoncturelles, de déployer dans la sphère économique une logique de droit quelle aurait par contre réussi à imposer dans la sphère politique contre les divers conservatismes, notamment religieux.
Cette vision linéaire de lhistoire est absolument fausse. En vérité, le libéralisme, par-delà la diversité de ses sensibilités, a eu tendance à récupérer à son crédit des droits que les bourgeoisies ont dû simplement reconnaître de guerre lasse, au siècle dernier, dans le contexte de la guerre froide.
Dans les années 70, Friedrich A. Hayek, alors inspirateur de la politique économique de ladministration Reagan, parlait des droits économiques et sociaux comme dune invention ruineuse de la révolution bolchévique russe. Il ne raisonnait pas en termes de compatibilité ou pas de ces droits avec les moyens financiers de lEtat. Il attaquait au contraire les droits en question à la racine, sur leur légitimité même. Aujourdhui, on voit triompher la posture dHayek, mais dans un contexte où il ny a plus le défi du monde socialiste. Cela ne veut pas dire quil faille revoir à la baisse les ambitions sociales. Au contraire !
Le libéralisme défend-il la liberté ?
Domenico Losurdo. Les pères fondateurs de ce courant didée justifiaient lesclavage. Le philosophe anglais Locke était même impliqué personnellement en tant quactionnaire de la société qui gérait la traite des esclaves.
Si nous prenons les deux pays les plus représentatifs de la tradition libérale, à savoir lAngleterre et les Etats-Unis, nous voyons que ce sont également les pays les plus impliqués sur le plan historique dans la tragédie de lesclavage des Noirs. Les Etats-Unis nont aboli lesclavage des Noirs quen 1865. Et même après, les Noirs ny ont pas joui de la liberté. Cest seulement à la moitié du 20ème siècle quils ont acquis les droits politiques.
Le dépassement de la discrimination raciale, de la discrimination contre les femmes, ou de la discrimination censitaire ne sont donc pas les fruits du libéralisme, ce sont au contraire les acquis, même sils sont précaires et incomplets, des grandes luttes populaires du mouvement socialiste et communiste.
Le libéralisme ne peut-il revendiquer aucun apport propre à la démocratie politique ?
Domenico Losurdo. On peut reconnaître au libéralisme, notamment celui de Montesquieu, le mérite davoir posé la question de la limitation et de la séparation des pouvoirs. Le marxisme historique, lui, a souvent escamoté le problème, préférant évoquer carrément la disparition totale de lEtat.
Lenfermement dans cette perspective utopique est venue aggraver les difficultés pour la construction dun Etat socialiste démocratique. Mais ce nest pas à partir dun libéralisme quelconque que lon peut vraiment critiquer le marxisme sur ce point. Car le libéralisme est en réalité très ambigu.
Dun côté, il revendique effectivement la limitation des pouvoirs ; mais de lautre, il célèbre le pouvoir absolu sur les esclaves et les peuples coloniaux. John Stuart Mill, considéré comme un des libéraux les plus progressistes, estimait en son temps que certaines « races mineures » - cest le terme quil emploie - sont obligées à une « obéissance absolue » envers les maîtres de lOccident. Ce nest donc pas en se proclamant libérale que la gauche en crise peut se racheter une conscience anti-totalitaire, si cest ce quelle cherche. Au contraire, elle ne fait quajouter à la confusion.
Un vrai débat doit par contre samorcer sur la question de lEtat et de la démocratie. Considérant le poids croissant de largent et de la richesse dans les élections aux Etats-Unis, Arthur Schlesinger jr., un illustre historien américain, estimait quon assiste en fait à la réintroduction de la discrimination censitaire.
Comme éviter cette régression et la perte des droits politiques déjà acquis ? La question décisive est de savoir quel contenu lon veut donner à la démocratie : est-ce juste la consécration des rapports arbitraires dans la société et notamment dans lentreprise, mais également entre les nations ? Ou bien sagit-il du processus de reconnaissance politique des droits conquis et leur développement dans et par les luttes sociales ?
Les ténors de gauche qui se réclament du libéralisme insistent en fait fréquemment sur ce qui sapparente surtout à un libéralisme des murs, que lon peut en effet défendre au nom du progrès humain
Domenico Losurdo. Le souci de défendre les libertés individuelles est bien évidemment légitime. Ce qui pose problème, cest la façon denvisager la question. On a limpression que la gauche aurait demblée à piocher ailleurs que dans son propre corpus idéologique pour penser les droits de lindividu, son émancipation.
Je pense au contraire quil sagit de développer encore ce corpus, de lapprofondir. Lorsquon parle en général de Marx et du marxisme, on considère, plus ou moins explicitement, quils auraient insister sur légalité, non sur la liberté. Cest là un préjugé. Le Manifeste du Parti Communiste, dont nous fêtons cette année le 160ème anniversaire, parle de la lutte pour supprimer "le despotisme dans la fabrique". La lutte des classes envisagée par Marx nest pas censée se limiter à des objectifs matériels. Cest une lutte pour la liberté.
Dissocier les questions sociétales des questions sociales, le plan politique et culturel du plan économique, cela revient même à nier la pensée bourgeoise la plus avancée. Avant Marx, Hegel expliquait dans un texte célèbre de « La philosophie du droit » quun homme qui risque de mourir de faim se trouve dans une condition dabsence absolue de droit, cest-à-dire dans la condition dun esclave. Lorsque linégalité matérielle atteint un certain degré, elle devient alors une condition dabsence de liberté. On revient à la question démocratique.
Mais lorsque la gauche pose la question démocratique en terme de démocratie sociale, elle se voit fréquemment accusée de protectionnisme. De là à laccuser de nationalisme, il ny a quun pas, parfois franchi allègrement dans le débat sur lEurope
Domenico Losurdo. Une chose est laffirmation, la défense de lidentité ou de la dignité nationale, une autre est le chauvinisme. On a tendance à faire une confusion entre les deux. La distinction me paraît pourtant très simple : dun côté, nous avons une attitude universalisable ; de lautre, une posture exclusive.
Laffirmation de la dignité de la nation française, américaine ou italienne est parfaitement compatible avec laffirmation de la dignité de toute autre nation, de tous les peuples. Par contre, lorsque le président Bush affirme que les Etats-Unis sont la « nation élue par Dieu » pour gouverner le monde, cette attitude nest pas universalisable. Il suffit quun autre pays ait la même prétention pour que ce soit laffrontement.
Aujourdhui, le chauvinisme par excellence est celui des Etats-Unis, pays qui se pose en héros du libéralisme. Et lUnion européenne, servile vis-à-vis des Etats-Unis, reproduit leur attitude de « nation élue par Dieu », dans ses rapports avec les pays du Tiers-Monde. Lénine avait très bien expliqué le lien entre limpérialisme, le nationalisme et le racisme.
Lune de ses définitions de limpérialisme est la suivante : « limpérialisme est la prétention dun petit groupe de soi-disant nations élues » de monopoliser pour elles seules le droit de constituer un Etat national et souverain, autrement dit dexclure de ce droit les peuples considérés comme inférieurs.
La lutte pour légalité des nations est toujours actuelle. Et cest une lutte progressiste, au nom des libertés et de la démocratie, qui se mène contre le système capitaliste et son idéologie libérale.
Entretien réalisé par Laurent Etre
(Version intégrale de lentretien publié dans lHumanité du 30 juin 2008)
http://www.humanite.fr/Entretien-avec-Domenico-Losurdo
Domenico Losurdo est lauteur dune « Contre-histoire du libéralisme », non encore traduite en français ; a notamment publié « Gramsci, du libéralisme au communisme critique », éditions Syllepse, 2006.
DOMENICO LOSURDO : La Chine, le Tibet et le Dalaï Lama
Publié 22 mars 2008 Asie , Chine
http://socio13.wordpress.com/2008/03/22/domenico-losurdo-la-chine-le-tibet-et-le-dalai-lama/
Célébré et transfiguré par la cinématographie hollywoodienne, le Dalaï Lama continue sans aucun doute à jouir dune vaste popularité : son dernier voyage en Italie sest terminé solennellement par une photo de groupe avec les dirigeants des partis de centre-gauche, qui ont ainsi voulu témoigner estime et révérence à légard du champion de la lutte de « libération du peuple tibétain».
Mais qui est réellement le Dalaï Lama ? Disons déjà, pour commencer, quil nest pas né dans le Tibet historique, mais dans un territoire incontestablement chinois, très exactement dans la province de Amdo qui, en 1935, année de sa naissance, était administrée par le Kuomintang. En famille, on parlait un dialecte régional chinois, si bien que notre héros apprend le tibétain comme une langue étrangère, et est obligé de lapprendre à partir de lâge de trois ans, cest-à-dire à partir du moment où, reconnu comme lincarnation du 13ème Dalaï Lama, il est enlevé à sa famille et enfermé dans un couvent, pour être soumis à linfluence exclusive des moines qui lui enseignent à se sentir, à penser, à écrire, à parler et à se comporter comme le Dieu-roi des Tibétains, cest-à-dire comme Sa Sainteté.
1. Un « paradis » terrifiant
Je tire ces informations dun livre (Heinrich Harrer, Sept ans au Tibet, diverses éditions en français autour du film de J-J. Annaud, je reprends ici la notation des pages de lauteur de larticle dans la version italienne du livre, chez Mondadori, NdT) qui a même un caractère semi-officiel (il se conclut sur un « Message » dans lequel le Dalaï Lama exprime sa gratitude à lauteur) et qui a énormément contribué à la construction du mythe hollywoodien. Il sagit dun texte, à sa façon, extraordinaire, qui réussit à transformer même les détails les plus inquiétants en chapitres dhistoire sacrée. En 1946, Harrer rencontre à Lhassa les parents du Dalaï Lama, qui sy sont transférés désormais depuis de nombreuses années, abandonnant leur Amdo natal. Cependant, ceux-ci ne sont toujours pas devenus tibétains : ils boivent du thé à la chinoise, continuent à parler un dialecte chinois et, pour se comprendre avec Harrer qui sexprime en tibétain, ils ont recours à un « interprète ». Certes leur vie a changé radicalement : « Cétait un grand pas quils avaient réalisé en passant de leur petite maison de paysans dune province chinoise reculée au palais quils habitaient à présent et aux vastes domaines qui étaient maintenant leur propriétés ». Ils avaient cédé aux moines un enfant dâge tendre, qui reconnaît ensuite dans on autobiographie avoir beaucoup souffert de cette séparation. En échange, les parents avaient pu jouir dune prodigieuse ascension sociale. Sommes-nous en présence dun comportement discutable ? Que non. Harrer se dépêche immédiatement de souligner la « noblesse innée » de ce couple (p. 133) : Comment pourrait-il en être autrement puisquil sagit du père et de la mère du Dieu-roi ?
Mais quelle société est donc celle sur laquelle le Dalaï Lama est appelé à gouverner ? Un peu à contrecur, lauteur du livre finit par le reconnaître : « La suprématie de lordre monastique au Tibet est absolue, et ne peut se comparer quavec une dictature. Les moines se méfient de tout courant qui pourrait mettre en péril leur domination ». Ce nest pas seulement ceux qui agissent contre le « pouvoir » qui sont punis mais aussi « quiconque le met en question » (p. 76). Voyons les rapports sociaux. On dira que la marchandise la plus bon marché est celle que constituent les serfs (il sagit, en dernière analyse desclaves). Harrer décrit gaiement sa rencontre avec un haut- fonctionnaire : bien que nétant pas un personnage particulièrement important, celui-ci peut cependant avoir à sa disposition « une suite de trente serfs et servantes » (p.56). Ils sont soumis à des labeurs non seulement bestiaux mais même inutiles : « Environ vingt hommes étaient attachés à la ceinture par une corde et traînaient un immense tronc, en chantant en cur leurs lentes mélopées, et avançant du même pas. En nage, et haletants, ils ne pouvaient pas sarrêter pour reprendre leur souffle, car le chef de file ne lautorisait pas. Ce travail terrible fait partie de leur impôt, un tribut de type féodal ». Çaurait été facile davoir recours à la roue, mais « le gouvernement ne voulait pas la roue » ; et, comme nous le savons, sopposer ou même seulement discuter le pouvoir de la classe dominante pouvait être assez dangereux. Mais, selon Harrer, il serait insensé de vouloir verser des larmes sur le peuple tibétain de ces années-là : « peut-être était-il plus heureux ainsi » (p.159-160).
Un abîme incommensurable séparait les serfs des patrons. Pour les gens ordinaires, on ne devait adresser ni une parole ni un regard au Dieu-roi. Voici par exemple ce quil advient au cours dune procession :
« Les portes de la cathédrale souvrirent et le Dalaï Lama sortit lentement (
) La foule dévote sinclina immédiatement. Le cérémonial religieux aurait exigé que lon se jetât par terre, mais il était impossible de le faire à cause du manque de place. Des milliers de gens se courbèrent donc, comme un champ de blé sous le vent. Personne nosait lever les yeux. Lent et compassé, le Dalaï Lama commença sa ronde autour du Barkhor (
) Les femmes nosaient pas respirer ».
La procession finie, latmosphère change radicalement :
« Comme réveillée soudain dun sommeil hypnotique, la foule passa à ce moment-là de lordre au chaos (
) Les moines soldats entrèrent immédiatement en action (
) A laveuglette, ils faisaient tourner leurs bâtons sur la foule (
) mais malgré la pluie de coups, les gens y revenaient comme sils étaient possédés par des démons (
) Ils acceptaient maintenant les coups et les fouets comme une bénédiction. Des récipients de poix bouillante tombaient sur eux, ils hurlaient de douleur, ici le visage brûlé, là les gémissements dun homme roué de coups ! » (p.157-8).
Il faut noter que ce spectacle est suivi par notre auteur avec admiration et dévotion. Le tout, ce nest pas un hasard, est compris dans un paragraphe au titre éloquent : « Un dieu lève la mai, en bénissant ». Le seul moment où Harrer a une attitude critique se trouve quand il décrit les conditions dhygiène et de santé dans le Tibet de lépoque. La mortalité infantile fait rage, lespérance de vie est incroyablement basse, les médicaments sont inconnus, par contre des médications assez particulières ont cours : « souvent les lamas font des onctions à leurs patients avec leur salive sainte ; ou bien tsampa ( ? NdT) et beurre sont mélangés avec lurine des saints hommes pour obtenir une sorte démulsion qui est administrée aux malades ». (p.194). Ici, même notre auteur dévot et tartuffe a un mouvement de perplexité : même sil a été « convaincu de la réincarnation du Dieu Enfant » (p. 248), il narrive cependant pas à « justifier le fait quon boive lurine du Buddha vivant », cest-à-dire du Dalaï Lama. Il soulève la question avec celui-ci, mais sans trop de résultats : le Dieu-roi « ne pouvait pas combattre seul de tels us et coutumes, et dans le fond, il ne sen préoccupait pas trop ». Malgré cela, notre auteur, qui se contente de peu, met de côté ses réserves, et conclut imperturbable : « En Inde, du reste, cétait un spectacle quotidien de voir les gens boire lurine des vaches sacrées ». (p.294).
A ce point, Harrer peut continuer sans plus dembarras son uvre de transfiguration du Tibet prérévolutionnaire. En réalité, celui-ci est lourd de violence, et ne connaît même pas le principe de responsabilité individuelle : les punitions peuvent aussi être transversales, et frapper les parents du responsable dun délit même assez léger voire imaginaire (p. 79). Quen est-il des crimes considérés comme plus graves ? « On me rapporta lexemple dun homme qui avait volé une lampe dorée dans un ces temples de Kyirong. Il fut déclaré coupable, et ce que nous aurions nous considéré comme une sentence inhumaine fut exécutée. On lui coupa les mains en public, et son corps mutilé mais encore vivant fut entouré dune peau de yak mouillée. Quand il arrêta de saigner, il fut jeté dans un précipice » (p. 75). Pour des délits mineurs aussi, par exemple, « jeu de hasard » on peut être puni de façon impitoyable sils sont commis les jours de festivité solennelle : « les moines sont à ce sujet inexorables et inspirent une grande crainte, parce que plus dune fois il est arrivé que quelquun soit mort sous la flagellation de rigueur, la peine habituelle » (p. 153). La violence la plus sauvage caractérise les rapports non seulement entre « demi-dieux » et « êtres inférieurs » mais aussi entre les différentes fractions de la caste dominante : on « crève les yeux avec une épée » aux responsables des fréquentes « révolutions militaires » et « guerres civiles » qui caractérisent lhistoire du Tibet prérévolutionnaire (la dernière a lieu en 1947) (p.224-5). Et pourtant, notre zélé converti au lamaïsme ne se contente pas de déclarer que « les punitions sont plutôt drastiques, mais semblent être à la mesure de la mentalité de la population » (p.75). Non, le Tibet prérévolutionnaire est à ses yeux une oasis enchantée de non-violence : « Quand on est depuis quelques temps dans le pays, personne nose plus écraser une mouche sans y réfléchir. Moi-même, en présence dun tibétain, je naurais jamais osé écraser un insecte seulement parce quil mimportunait » (p.183). Pour conclure, nous sommes face à un « paradis » (p.77). Outre Harrer, cette opinion est aussi celle du Dalaï Lama qui dans son « Message » final se laisse aller à une poignante nostalgie des années quil a vécues comme Dieu-roi : « nous nous souvenons de ces jours heureux que nous passâmes ensemble dans un pays heureux » (happy) soit, selon la traduction italienne, dans « un pays libre ».
2. Invasion du Tibet et tentative de démembrement de la Chine
Ce pays « heureux » et « libre », ce « paradis » est transformé en enfer par l « invasion » chinoise. Les mystifications nont pas de fin. Peut-on réellement parler d « invasion » ? Quel pays avait donc reconnu lindépendance du Tibet et entretenait avec lui des relations diplomatiques ? En réalité, en 1949, dans un livre quil publie sur les relations Usa-Chine, le Département dEtat américain publiait une carte éloquente en elle-même : en toute clarté, aussi bien le Tibet que Taiwan y figuraient comme parties intégrantes du grand pays asiatique, qui semployait une fois pour toutes à mettre fin aux amputations territoriales imposées par un siècle dagression colonialistes et impérialistes. Bien sûr, avec lévènement des communistes au pouvoir, tout change, y compris les cartes géographiques : toute falsification historique et géographique est licite quand elle permet de relancer la politique commencée à lépoque avec la guerre de lopium et, donc, daller vers le démantèlement de la Chine communiste.
Cest un objectif qui semble sur le point de se réaliser en 1959. Par un changement radical en regard de la politique suivie jusque là, de collaboration avec le nouveau pouvoir installé à Pékin, le Dalaï Lama choisit la voie de lexil et commence à brandir le drapeau de lindépendance du Tibet. Sagit-il réellement dune revendication nationale ? Nous avons vu que le Dalaï Lama lui-même nest pas dorigine tibétaine et quil a été obligé dapprendre une langue qui nest pas sa langue paternelle. Mais portons plutôt notre attention sur la caste dominante autochtone.
Dune part, celle-ci, malgré la misère générale et extrême du peuple, peut cultiver ses goûts de raffinement cosmopolite : à ses banquets on déguste « des choses exquises provenant de tous les coins du monde » (p.174-5). Ce sont de raffinés parasites qui les apprécient, et qui, en faisant montre de leur magnificence, ne font assurément pas preuve détroitesse provinciale : « les renards bleu viennent de Hambourg, les perles de culture du Japon, les turquoises de Perse via Bombay, les coraux dItalie et lambre de Berlin et du Königsberg » (p.166). Mais tandis quon se sent en syntonie avec laristocratie parasite de tous les coins du monde, la caste dominante tibétaine considère ses serviteurs comme une race différente et inférieure ; oui, « la noblesse a ses lois sévères : il nest permis dépouser que quelquun de son rang » (p. 191). Quel sens cela a-t-il alors de parler de lutte dindépendance nationale ? Comment peut-il y avoir une nation et une communauté nationale si, daprès le chantre même du Tibet prérévolutionnaire, les « demi-dieux » nobles, loin de considérer leurs serviteurs comme leurs concitoyens, les taxent et les traitent d « êtres inférieurs » (p. 170 et 168) ?
Dautre part, à quel Tibet pense le Dalaï Lama quand il commence à brandir le drapeau de lindépendance ? Cest le Grand Tibet, qui aurait du rassembler de vastes zones hors du Tibet proprement dit, en annexant aussi les populations dorigine tibétaine résidant dans des régions comme le Yunnan et le Sichuan, qui faisaient partie depuis des siècles du territoire de la Chine et qui furent parfois le berceau historique de cette civilisation multiséculaire et multinationale. Cest clair, le Grand Tibet représentait et représente un élément essentiel du projet de démantèlement dun pays qui, depuis sa renaissance en 1949, ne cesse de déranger les rêves de domination mondiale caressés par Washington.
Mais que serait-il arrivé au Tibet proprement dit si les ambitions du Dalaï Lama sétaient réalisées ? Laissons pour le moment de côté les serfs et les « êtres inférieurs » à qui, bien entendu, les disciples et les dévots de Sa Sainteté ne prêtent pas beaucoup dattention. Dans tous les cas, le Tibet révolutionnaire est une « théocratie » (p.169) : « un européen est difficilement en mesure de comprendre quelle importance on attribue au plus petit caprice du Dieu-roi ». Oui, « le pouvoir de la hiérarchie était illimité » (p.148), et il sexerçait sur nimporte quel aspect de lexistence : « la vie des gens est réglée par la volonté divine, dont les interprètes sont les lamas » (p.182). Evidemment, il ny a pas de distinction entre sphère politique et sphère religieuse : les moines permettaient « aux tibétaines les noces avec un musulman à la seule condition de ne pas abjurer » (p.169) ; il nétait pas permis de se convertir du lamaïsme à lIslam. Comme la vie matrimoniale, la vie sexuelle aussi connaît sa réglementation circonspecte : « pour les adultères, des peines très drastiques sont en vigueur, on leur coupait le nez » (p. 191). Cest clair : pour démanteler la Chine, Washington nhésitait pas à enfourcher le cheval fondamentaliste du lamaïsme intégriste et du Dalaï Lama.
A présent, même Sa Sainteté est obligé den prendre acte : le projet sécessionniste a largement échoué. Et voilà apparaître des déclarations par lesquelles on se contenterait de l « autonomie ». En réalité, le Tibet est depuis pas mal de temps une région autonome. Et il ne sagit pas que de mots. En 1988 déjà, tout en formulant des critiques, Foreign Office, la revue étasunienne proche du Département dEtat, dans un article de Melvyn C. Goldstein, avait laissé passer quelques reconnaissances importantes : dans la Région Autonome Tibétaine, 60 à 70 % des fonctionnaires sont dethnie tibétaine et la pratique du bilinguisme est courante. Bien sur, on peut toujours faire mieux ; il nen demeure pas moins que du fait de la diffusion de linstruction, la langue tibétaine est aujourdhui parlée et écrite par un nombre de personnes bien plus élevé que dans le Tibet prérévolutionnaire. Il faut ajouter que seule la destruction de lordre des castes et des barrières qui séparaient les « demi-dieux » des « êtres inférieurs » a rendu possible lémergence à grande échelle dune identité culturelle et nationale tibétaine. La propagande courante est lenvers de la vérité.
Tandis quil jouit dune ample autonomie, le Tibet, grâce aussi aux efforts massifs du gouvernement central, connaît une période dextraordinaire développement économique et social. Parallèlement au niveau dinstruction, au niveau de vie et à lespérance moyenne de vie, saccroît aussi la cohésion entre les différents groupes ethniques, comme confirmé entre autres par laugmentation des mariages mixtes entre hans (chinois) et tibétains. Mais cest justement ce qui va devenir le nouveau cheval de bataille de la campagne anti-chinoise. Larticle de B. Valli sur La Repubblica du 29 novembre 2003 en est un exemple éclatant. Je me bornerai ici à citer le sommaire : « Lintégration entre ces deux peuples est la dernière arme pour annuler la culture millénaire du pays du toit du monde ». Cest clair, le journaliste sest laissé aveugler par limage dun Tibet à lenseigne de la pureté ethnique et religieuse, qui est le rêve des groupes fondamentalistes et sécessionnistes. Pour en comprendre le caractère régressif, il suffit de redonner la parole au chroniqueur qui a inspiré Hollywood. Dans le Tibet prérévolutionnaire, en plus des tibétains, et des chinois, « on peut rencontrer aussi des ladaks, des boutans (orthographe non garantie, NdT), des mongols, des sikkimais, des kazakhs, etc ». Les népalais sont aussi largement présents : « Leurs familles demeurent presque toujours au Népal, où eux-mêmes rentrent de temps en temps. En cela ils se différencient des chinois qui épousent volontiers des femmes tibétaines, et mènent une vie conjugale exemplaire ». (p. 168-9). La plus grande « autonomie » quon revendique, on ne sait dailleurs pas très bien si pour le Tibet à proprement parler ou pour le Grand Tibet, devrait-elle comporter aussi la possibilité pour le gouvernement régional dinterdire les mariages mixtes et de réaliser une pureté ethnique et culturelle qui nexistait même pas avant 1949 ?
3. La cooptation du Dalaï Lama en Occident et dans la race blanche et la dénonciation du péril jaune
Larticle de Repubblica est précieux car il nous permet de cueillir la subtile veine raciste qui traverse la campagne anti-chinoise actuelle. Comme il est notoire, dans sa recherche des origines de la race « aryenne » ou « nordique » ou « blanche », la mythologie raciste et le Troisième Reich ont souvent regardé avec intérêt lInde et le Tibet : cest de là quallait partir la marche triomphale de la race supérieure. En 1939, à la suite dune expédition de SS, lautrichien Harrer arrive en Inde du Nord (aujourdhui Pakistan) et, de là, pénètre au Tibet. Lorsquil rencontre le Dalaï Lama, il le reconnaît immédiatement, et le célèbre, comme membre de la race supérieure blanche : « Sa carnation était beaucoup plus claire que celle du tibétain moyen, et par certaines nuances plus blanche même que celle de laristocratie tibétaine » (p. 280). Par contre, les chinois sont tout à fait étrangers à la race blanche. Voilà pourquoi la première conversation que Sa Sainteté a avec Harrer est un événement extraordinaire : celui-ci se trouve « pour la première fois seul avec un homme blanc » (p. 277). En tant que substantiellement blanc le Dalaï Lama nétait certes pas inférieur aux « européens » et était de toutes façons « ouvert aux idées occidentales » (p. 292 et 294). Les Chinois, ennemis mortels de lOccident, se comportent bien autrement. Cest ce que confirme à Harrer un « ministremoine » du Tibet sacré : « dans les écritures anciennes, nous dit-il, on lisait une prophétie : une grande puissance du Nord fera la guerre au Tibet, détruira la religion et imposera son hégémonie au monde » (p.114). Pas de doute : la dénonciation du péril jaune est le fil conducteur du livre qui a inspiré la légende hollywoodienne du Dalaï Lama.
Revenons à la photo de groupe qui a mis un terme à son voyage en Italie. On peut considérer comme physiquement absents mais bien présents du point de vue des idées Richard Gere et les autres divas de Hollywood, inondés de dollars pour la célébration de la légende du Dieu-roi, venu du mystérieux Orient. Il est désagréable de ladmettre mais il faut en prendre acte : tournant le dos depuis quelques temps à lhistoire et à la géographie, une certaine gauche se révèle désormais capable de ne plus salimenter que de mythes théosophiques et cinématographiques, sans plus prendre de distances même avec les mythes cinématographiques les plus troubles.
Publié dans « LErnesto. Rivista Comunista », n° 5, novembre/décembre 2003, p. 54-57.
Traduit de litalien par Marie-Ange Patrizio
3 Réponses vers DOMENICO LOSURDO : La Chine, le Tibet et le Dalaï Lama