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A propos de la parution de: «Un "mensonge déconcertant", la Russie au XXe siècle» L'Harmattan, Collection "Pays de l'Est", 2003 Sous la direction de Jean-Philippe Jaccard avec des contributions de: François Albera, Korine Amacher, Antoine Baudin, Wladimir Berelowitch, Jean-François Fayet, Leonid Heller, Jean-Philippe Jaccard, Michail Maiatsky, Shimon Markish, Annick Morard, Georges Nivat, Patrick Seriot et Gervaise Tassis Critique du livre par Michel Aucouturier, Cahiers du monde russe 44/4 Excellente critique, qui, pour une fois n'est pas complaisante, une publicité cachée, mais qui montre que Michel Aucouturier connait ce dont parle le livre. http://monderusse.revues.org/document4149.html |
Sous ce titre, emprunté aux souvenirs du communiste croate Ante Ciliga, arrêté et emprisonné en URSS au cours des années 1930, Jean-Philippe Jaccard a rassemblé une série détudes sur le mensonge comme caractéristique centrale de la Russie du XXe siècle en fait de la Russie communiste.
Il y a un « mensonge russe », symbolisé par les « villages de Potemkin » et dénoncé avec éloquence par Custine. Cest ce que rappelle le maître duvre du recueil dans son étude introductive « Fausses(s) vérité(s) vrais(s) mensonge(s) », posant ainsi, sans vraiment y répondre, la question de ses liens avec le « mensonge soviétique ». Cest celui-là, le mensonge totalitaire comme moyen de gouvernement, imposant par le contrôle des communications et la terreur répressive une vérité obligatoire, conduisant au double langage et à la construction dune « surréalité » sans rapport avec le réel, quil décrit et analyse avec beaucoup de finesse et de clarté. Il fait cependant limpasse sur deux points fondamentaux : lun est le lien de nécessité, et non simplement de concomitance, qui unit le mensonge à la terreur, et qui a sa source dans lutopie, conduisant inéluctablement à la terreur en rendant le mensonge inévitable ; lautre est la justification doctrinale que le mensonge institutionnalisé (avec ses variations, que relève à juste titre Jaccard) trouve dans lidéologie marxiste-léniniste, rejetant tout relativisme, mais faisant du parti, expression du prolétariat « conscient et organisé », laccoucheur dune vérité « dialectique », enfantée par lhistoire elle-même.
Sur ce point, les réflexions philosophiques de Michail Maiatsky (« Le paradoxe du menteur à la soviétique ») apportent à létude de Jaccard un complément indispensable, en montrant comment le mensonge soviétique senracine dans le marxisme, et illustre le paradoxe fondamental de la pensée de Marx et de ses successeurs, érigeant en idéologie la critique de lidéologie comme « fausse conscience ». Lapprofondissement philosophique de la problématique vérité/mensonge quapporte cette dernière étude est indispensable, dans la mesure où il rend compte de laspect « militant » que revêt inévitablement toute description du mensonge, qui en est nécessairement une dénonciation. Ce qui soppose au mensonge soviétique nest pas une autre « vérité », mais un système politique « pluraliste », proscrivant tout monopole de la vérité.
À ce débat sur la nature du mensonge communiste, Patrick Sériot apporte limportante contribution de la philosophie du langage. Il démythifie la fameuse « langue de bois », longtemps considérée comme linstrument clef du « mensonge soviétique », en montrant que ses usagers eux-mêmes sont les premiers à la critiquer au nom de la « réalité », victimes de la même illusion que leurs adversaires anticommunistes, à savoir que le langage est une représentation du réel, et non une construction du sens. Il montre que la caractéristique de la « langue de bois » soviétique nest pas de dissimuler le « réel » derrière un mensonge ou une « surréalité », mais simplement de véhiculer lidéologie du pouvoir. Seul le caractère fermé et contraignant de cette idéologie distingue en fait la « langue de bois » soviétique non seulement du langage administratif ou de la langue officielle de tout système politique, mais même de la langue de tout système de pensée. Si la « langue de bois » a fait couler tant dencre, cest parce quelle représente sous une forme outrée jusquà la caricature les traits caractéristiques de cette tyrannie idéocratique quest le système soviétique.
Les réflexions de Georges Nivat (« Le menti-vrai ») portent sur la psychologie insidieuse du mensonge communiste, sautorisant dune vérité qui est objet de foi. Appuyées sur une multitude dexemples, elles ont la forme parfois capricieuse dun essai qui entraîne finalement son auteur assez loin de ce quil semblait vouloir démontrer dabord. Parti dune description des obstacles que la foi communiste oppose à la découverte de la vérité, et dun relevé malicieux des différents degrés de compromis qui ont retardé la « décommunisation » de lintelligentsia occidentale et jalonné lhistoire de la littérature russe entre le dégel et la « perestroïka » (et même au-delà), il aboutit à une mise en garde contre « un excès de vérité inquisitoriale », relativisant ainsi, au moins dans la formulation, la notion de vérité « totale » ou « intégrale » qui sous-tend sa dénonciation des « demi-vérités » de lépoque khrouchtchévienne et brejnévienne.
Parmi les trois études consacrées au « réalisme socialiste » dans les arts, lune, celle de François Albera (« Les Russes ont-il cru à leurs films ? ») se rattache à cette réflexion générale sur le mensonge, en létendant au domaine du cinéma. Analysant le jugement de critiques occidentaux et en particulier dAndré Bazin sur le cinéma soviétique, il montre lambiguïté de cette notion de mensonge, appliquée tour à tour à deux esthétiques opposées, celle du montage (quand il sagit du cinéma « formaliste » des années 1920) et celle de la « transparence, du lisse et de la profondeur de champ » (quand il sagit du cinéma « réaliste » stalinien) la critique stylistique déguisant en fait une critique idéologique. En conclusion, la remise en question de la notion de « mensonge » mène Albera à lui substituer celle de « mythe », qui, étymologiquement, signifie la même chose : cest seulement ennoblir par un rapprochement avec lAntiquité lasservissement de lart à lidéologie du pouvoir.
Dans les deux autres contributions consacrées à la culture, il est moins question de mensonge proprement dit que de cet asservissement. Celle dAntoine Baudin, « Le réalisme socialiste et limage de la réalité soviétique dans les arts visuels. Une relation problématique » est une synthèse très complète et très dense, qui met en évidence en particulier dans sa dernière section, consacrée à lart de laffiche les apories dun système esthétique que des exigences contradictoires finissent par stériliser totalement. Celle de Leonid Heller, « Entre lavant-garde et Tchékhov, quelques vérités divisibles du réalisme socialiste », a un caractère moins global : elle étudie trois cas particuliers dinstrumentalisation ambiguë du passé en loccurrence de lhéritage artistique et littéraire russe. Les deux premiers concernent la présentation dune uvre « moderniste » donc proscrite chez deux écrivains soviétiques « officiels », Sergeev-Censkij et Kaverin ; le troisième traite de ladaptation de âehov (Jdanov?) aux normes du réalisme socialiste. De lexamen de ces trois exemples, lauteur conclut raisonnablement que le mensonge diffusé par le réalisme socialiste peut nêtre que partiel, dans la mesure où il est moins essentiel au système totalitaire que le contrôle dont il est linstrument.
La thématisation du « mensonge soviétique » dans la littérature post-stalinienne et post-soviétique fait lobjet des études réunies dans la deuxième moitié de louvrage. Son « pourfendeur » le plus passionné et le plus éloquent, Aleksandr Soljenicyn (dont les positions récentes, notamment sur le « problème juif », font lobjet dune mise au point sévère de J.-P. Jaccard, accompagnée de la traduction de deux articles critiques parus dans la presse russe), est présenté sous ce titre par Geneviève Tassis. Au roman de Vasilij Grossman "Vie et destin", « le premier défi lancé ouvertement au système du mensonge généralisé », est consacré larticle du regretté Shimon Markish, récemment disparu. Accentuant peut-être trop fortement, comme il la déjà fait dans son livre Le cas Grossman, lopposition entre les deux parties de la dilogie sur Stalingrad, il sarrête sur plusieurs types de fonctionnaires du parti (Priahin, Krymov, Mostovskoj et Getmanov) dont lévolution et la succession illustrent la réflexion de lécrivain sur les origines profondes du mensonge qui a progressivement dénaturé lidéal communiste.
À deux écrivains plus récents, Fridrih Gorenstejn et Viktor Pelevin, sont consacrées les études de Corinne Amachker et dAnnick Morard. La première, dans « Mensonge à lautre, mensonge à soi », étudie un cas particulier du « mensonge soviétique » : celui que les Juifs soviétiques, selon Gorenstejn, pratiqueraient en reniant leurs origines pour tenter sans succès déchapper à lantisémitisme ambiant. Vraie ou fausse, cette vision dune société soviétique imprégnée dantisémitisme, cherchant et débusquant le Juif jusque chez le Russe le plus parfaitement assimilé (cest le cas extrême que décrit le récit La place) apparaît à lauteur comme un témoignage du mensonge dune doctrine officielle prétendant avoir réussi à faire régner « lamitié entre les peuples ». La seconde (« Pelevin, un regard postmoderne sur la réalité soviétique »), montre que lesthétique postmoderne, en créant un univers où les notions de réel et de virtuel cessent de sopposer, transforme la référence à la « réalité soviétique » en un mécanisme ludique où les notions de vérité et de mensonge nont plus guère dapplication.
Létude de Wladimir Berelowitch « Les manuels dhistoire dans la Russie daujourdhui : entre les vérités plurielles et le nouveau mensonge national » aborde aussi le problème de la « sortie du mensonge », en replaçant lanalyse des manuels actuels dans la perspective de la « déconstruction » de lenseignement officiel de lhistoire de la période soviétique, qui associait un schéma marxiste simplifié de lévolution des sociétés humaines à celui de la formation et du développement de lÉtat russe hérité de Karamzin et de lhistoriographie officielle du xixe siècle. Malgré la difficulté de sortir des catégories reçues de lexplication historique « marxiste », dont les implications idéologiques ne sont pas toujours perçues sous le vocabulaire utilisé, la liberté totale laissée aujourdhui aux auteurs et aux éditeurs se traduit au moins par un enrichissement appréciable de linformation historique dans les manuels des grandes classes. Ceux, en revanche, qui sont destinés aux petites classes, pour lesquels il nexiste pas de « programme dhistoire » spécifique, sont porteurs dune mythologie nationaliste grossière et dangereuse : « le travestissement ou le déni de la vérité » « sy affirme tranquillement, presque triomphalement, au nom dune nation qui, produisant ses propres valeurs et ses propres critères, néprouve nul besoin de se fonder ailleurs quen elle-même ».
Sous le titre de « Lenvers du mensonge », la cinquième et dernière partie réunit deux articles consacrés à la perception occidentale de la Russie soviétique et post-soviétique. Sur un sujet déjà bien étudié, « Les témoignages dOccidentaux ayant séjourné en URSS de 1917 à 1939 » (en particulier dans le livre de Sophie Curé "La grande lueur à lEst" et dans louvrage plus récent de Rachel Mazuy "Croire plutôt que voir"), létude de Jean-François Fayet (intitulée « Entre mensonge, manipulation et engagement ») offre une synthèse claire et compréhensive, justifiant une périodisation qui paraît convaincante. On y voit en particulier que, si les conditions « objectives » du mensonge sur lURSS (modalités des voyages et recrutement des voyageurs) ont évolué, celui-ci, malgré le manque dinformation sur lampleur de la répression et de la terreur, a toujours trouvé des contradicteurs et des critiques, ne serait-ce quauprès de ses anciennes victimes désabusées.
La diatribe finale de Jean-Philippe Jaccard, qui, après le « mensonge soviétique », dénonce le « mensonge occidental » sur la Russie daujourdhui, présentée dans « nos media » sous les couleurs les plus sombres, paraît inspirée par un souci bien occidental de « balayer devant sa porte ». Elle ne convainc guère: outre que le « nous », « les media » ou les « chancelleries occidentales » que lauteur fustige sont des catégories bien générales, la « désinformation » occidentale, qui se corrige en se dénonçant elle-même de façon permanente, na rien à voir avec le mensonge dÉtat propre à la Russie communiste.
Mais, après tout, cette « note suisse » ne fait que marquer discrètement un ensemble de grande qualité, qui fait honneur aux russisants de Suisse romande*.
Notes de bas de page astérisques :
* Notons cependant deux erreurs à corriger :
1. p. 26 : la fameuse « Résolution du Comité central » du 18 juin 1925 sur « la politique du parti en littérature » na pu paraître que le 1er juillet 1925 (et non le 16 septembre 1923), à la fois dans la Pravda et dans les Izvestija.
2. p. 64 : lauteur de larticle « Sur la sincérité en littérature » qui, en 1954, marqua bien en effet les débuts du « dégel » en littérature, nest pas le « dissident » Grigorij Pomeranc, mais le romancier soviétique Vladimir Pomerancev).
Pour citer cette recension
Michel Aucouturier, Jean-Philippe Jaccard, ed., Un « mensonge déconcertant » ? La Russie au xxe siècle. Paris, LHarmattan, 2003, 262 p. (Pays de lEst), Cahiers du monde russe, 44/4