LA LIGUE DES DROITS DE L'HOMME

De novembre 1918 à mars 1919, la ligue des droits de l'homme procède à l'audition de témoins de la révolution bolchevique, tous socialistes ou proches de socialistes. Le constat est sans appel. Il n'empêchera pas, toutefois, certains des principaux auditeurs d'adhérer, quelques mois plus tard, au communisme.

Le modèle soviétique, qui va perdurer et se perfectionner au fil des années, se trouve esquissé dès la fin de 1918, quand la Ligue des droits de l'homme organise la première "enquête sur la Russie". Entre novembre 1918 et mars 1919, elle procède à l'audition de nombreux témoins, français ou russes, des premiers mois de la révolution d'Octobre. Pour la plupart, ils sont socialistes ou proches des socialistes. Le comité central de la Ligue comprend certains des plus grands noms de la littérature, de la science, de la philosophie, de l'histoire, de l'économie, de la sociologie, de la politique: Anatole France, Paul Langevin, Charles Gide, Victor Basch, Célestin Bouglé, Lucien Levy-Bruhl, Charles Seignobos, Alphonse Aulard, Albert Thomas, Marius Moutet, Marcel Cachin, Séverine ... Ces noms forment un corpus particulièrement représentatif des principaux courants de la gauche française.

Les quelques extraits ci-dessous permettent de s'apercevoir que, dès la fin de 1918, les intellectuels les plus prestigieux de la gauche étaient parfaitement informés du despotisme soviétique. Ils montrent aussi comment des dispositifs immunologiques commencent à se mettre en place pour neutraliser les informations désagréables qui arrivent de Moscou. Enfin, les témoignages frappent par leur modernité. Les principales caractéristiques du système, que Soljenitsyne et les dissidents ont mis en évidence, sont déjà en place.

Delevsky, membre de la Ligue républicaine russe : «La politique des bolcheviks est une triple trahison, au point de vue démocratique, socialiste et internationaliste.

«Au point de vue des principes démocratiques, le bolchevisme est une usurpation. Les bolcheviks ont accaparé le pouvoir par un coup d'Etat bonapartiste. C'est une petite minorité qui asservit un grand peuple et un grand pays, en s'appuyant sur une garde rouge mercenaire et sur une soldatesque démoralisée. Leur pratique est à l'antipode de la démocratie ; c'est celle des tyrans de la Grèce antique et du césarisme ancien et moderne. C'est la négation de la souveraineté du peuple (la Constituante chassée), des droits élémentaires politiques et des libertés conquises par la révolution démocratique. Ils ont renversé par la force brutale le gouvernement provisoire démocratique, qui représentait toute la démocratie russe, ainsi que tous les partis et les courants démocratiques socialistes et non socialistes. Ils ont supprimé la liberté de la presse, le droit de réunion et de coalition, ils ont abrogé les garanties judiciaires, ils commettent des massacres en masse, hors de tout jugement, et sans condamnation formelle. Ils désorganisent complètement la vie sociale par leurs procédés d'anarchie et de tyrannies... D'autres part, si l'on reconnaît qu'une minorité peut usurper le pouvoir suprême par la force, sous le prétexte qu'elle souhaite le salut du peuple, pourra-t-on condamner le bonapartisme, le tsarisme, l'autocratie, qui se proclament des formes de gouvernement qui agissent pour le bien du peuple mais au-dessus du peuple ?

« Le bolchevisme est, ensuite, diamétralement opposé aux vrais principes du socialisme : le socialisme moderne ne peut être que démocratique. Il est non seulement un idéal égalitaire, mais aussi, et surtout, un idéal organisateur, tendant à développer les forces productives de la nation en vue d'améliorer la vie matérielle... Or les bolcheviks ont démoralisé les ouvriers pour leur démagogie et leurs flatteries, par leurs appels grossiers aux appétits et aux intérêts égoïstes immédiats, sans égards pour les intérêts de la collectivité, et tout cela pour s'emparer d'un pouvoir immoral et le conserver. Ils ont aussi détruit l'appareil administratif démocratique de l'État, ils ont anéanti toute discipline matérielle et morale, toujours de le même dessein. Et, pour cela, ils ont rendu impossible un régime industriel sain, soit bourgeois, soit socialiste. Contrôle ouvrier, nationalisation du crédit, confiscation, orgie de papier-monnaie, manque de sécurité, anéantissement des transports, tout cela a paralysé complètement l'économie. D'où la famine... Et le peuple, qui souffre, cherche le salut contre les bolcheviks. Il le trouvera peut-être dans l'aide des Alliés ; il le cherchera peut-être dans une dictature militaire ou dans une monarchie noire, réactionnaire et sanglante. C'est un danger pour la démocratie internationale. Le socialisme pourra être compromis pendant des siècles, parce que, dans la mentalité simpliste des masses ignorantes, se produira une confusion entre le socialisme et le banditisme, les crimes bolcheviks.

«Le bolchevisme a été, enfin, une trahison à l'égard de l'internationalisme, car il a favorisé, il a aidé l'Allemagne absolutiste et militariste, et ce n'est pas la faute du bolchevisme si l'Allemagne de Guillaume n'a pas triomphé. Des millions d'hommes, chez les Alliés, ont été sacrifiés par la trahison des bolcheviks [Delevsky fait référence au traité de paix séparée avec l'Allemagne, à Brest-Litovsk, en mars 1918]. Est-ce cela, l'internationalisme, cette politique qui tendait à consolider et à favoriser le triomphe des Hohenzollern et des Habsbourg sur les pays démocratiques ?»

A la fin de son intervention, Delevsky évoque les socialistes français, minoritaires pendant la guerre, majoritaires à partir d'octobre 1918, un mois avant l'armistice. Culpabilisés par la participation de la S.F.I.O. à l'union sacrée, abusés par le langage pacifiste et violemment anticapitaliste des bolcheviks, ils ont cru, ou voulu croire, que Lénine et les siens construisaient une cité prolétarienne, égalitaire, internationaliste, fondée sur le travail. Qu'en est-il exactement ? Voici la réponse du général Savinkov, ancien ministre de la Guerre du gouvernement Kerenski, le gouvernement socialiste que les communistes ont déposé le 7 novembre 1917.

Général Savinkov : «Il existe deux camps : les bolcheviks et les antibolcheviks; entre eux la guerre est inexorable.

«La majorité de la population paysans, soldats, ouvriers, s'est d'abord rangée, par intérêt, du côté des bolcheviks : les paysans parce que les bolcheviks avaient réalisé, dès les premiers jours, ce que Kerenski n'avait jamais osé : la répartition des terres. L'armée, fatiguée et désorganisée, parce que les bolcheviks étaient décidés à finir la guerre. Le prolétariat, parce que Lénine et Trotski avaient promis de réaliser l'idéal politique et social qu'il nourrissait.
En revanche, de petite minorités, la bourgeoisie des villes et des bourgades, les intellectuels et les officiers étaient restés fidèles à l'idée de la patrie et de la liberté, proclamée en mars 1917, ainsi qu'à la cause de l'Entente.

«Telle était la situation, peu après le coup d'état maximaliste ; par la suite, elle va se modifier. Les paysans, satisfaits par l'acquisition des terres, n'ont plus désormais qu'un désir : exercer leurs droits de propriétaire. Ce qu'ils demandent, c'est que l'ordre soit rétabli, et maintenu par n'importe qui... Au reste, les bolcheviks ont commis, à leur égard, une faute grave : ils ont envoyé dans les moindres villages des détachements armés, pour obtenir des denrées. Les paysans, qui ont rapporté leurs armes du front, ont défendu leurs réserves contre les gardes rouges, et la désaffection pour le régime bolcheviste est allée croissant.

Le prolétariat lui-même s'éloigne peu à peu du bolchevisme. Les mencheviks ne cessent de gagner du terrain. De nombreux meetings revêtent un caractère de protestation violente. Les grèves se multiplient dans les centres industriels, et les cortèges sont dispersés par la force armée, à Moscou et à Petrograd.

«Aussi peut-on dire que les bolcheviks, dès lors, ne s'appuient pas sur la masse du peuple russe. Comment se maintiennent-ils au pouvoir ? Par la force armée. Au début, ils étaient très faibles et ne disposaient que de très médiocres ressources militaires: leurs bataillons se recrutaient parmi les équipages de la flotte et les régiments lettons. Le total de ces forces atteignait peut-être 20'000 hommes.

Les nouveaux privilégiés

«Désormais, ils ont réuni, par voie de service obligatoire, une armée de 400 000 hommes environ, où l'on trouve un noyau de troupes dévouées, constituées par les marins, les Lettons et les Compagnies internationales, établies dans chaque régiment et composées surtout de Hongrois. Les gardes rouges sont largement payés (350 roubles dans l'infanterie, 500 dans l'artillerie), et ils jouissent de véritables privilèges pour eux et pour leurs familles.

«Cette armée était mal organisée, à l'origine ; Trotski a introduit une discipline de fer; les exemples ont été nombreux, et des exécutions ont eu lieu. En outre, les Allemands ont envoyé des instructeurs et formé des cadres. Au cours des derniers combats, il était indéniable que les forces bolcheviques manoeuvraient bien, usaient des derniers perfectionnement militaires. Sans doute, en face d'armées françaises ou anglaises, seraient-elles incapables de résister, mais elles constituent des adversaires sérieux pour les troupes des gouvernements régionaux.

«Pour nous, antibolcheviks, il n'y a qu'une solution : maintenir nos positions, obtenir des résultats locaux ; mais il nous est impossible de marcher en avant, à fortiori, d'occuper Moscou. Sans intervention de la part des Alliés, il nous faudra des années pour venir à bout des maximalistes ; or, dans quelques années, la pays sera ruiné de fond en comble.

«Certes, il serait absurde et déraisonnable de demander une assistance militaire complète, et nous savons qu'après quatre années et demie de guerre les puissances de l'Entente ont besoin de repos. Il suffira d'obtenir un corps expéditionnaire de 200'000 ou 300'000 hommes, composé de volontaires. Quelle sera l'opinion de la masse russe en face de cette intervention faite de concert avec les patriotes russes ? Les paysans verront avec plaisir l'ordre rétabli par les Russes et les Alliés. Parmi les ouvriers, il y aura assurément une minorité hostile à cette action militaire, mais la grande majorité, lasse du chômage et du désordre, sera heureuse d'espérer, par ce concours, la fin de l'anarchie.

Evidemment, il sera bon de dissiper certaines équivoques et de combattre préventivement la propagande bolchevique. Par exemple, il faudra proclamer hautement l'intention de sauvegarder la liberté du peuple à disposer de son sort et à déterminer sa constitution. Il faudra, en outre, déclarer que les privilèges sociaux demeurent abolis, que la terre reste aux paysans.

«La croyance que la force peut changer complètement la nature humaine»

«Je suis persuadé que la fait de soutenir les principes de liberté, de république fédérative, le maintien des droits des ouvriers et des paysans suffira à garantir la Russie contre le rétablissement de la monarchie...»

Souvent avec la pieuse bénédiction elle-même de l'historiographie bourgeoise, l'historiographie communiste absout la violence des bolcheviks, en invoquant la responsabilité unilatérale des blancs, qualifiés en bloc d'immondes réactionnaires, dans la guerre civile. En fait, les choses sont moins simples. Comme le notera en 1920 le philosophe britannique Bertrand Russell, proche des travaillistes, les bolcheviks sont les principaux responsables de la guerre civile qui déchire la Russie entre 1917 et 192 : son origine «se trouve dans leurs conception mêmes, dans le dogmatisme haineux de la croyance que la force peut complètement changer la nature humaine». De nombreux socialistes russes partageaient cette analyse et furent même parfois tentés de rejoindre les blancs en vertu du principe que les communistes leur paraissaient constituer l'ennemi principal du socialisme. Mais la hantise du «virage à droite » les empêcha d'être conséquents par rapport à l'analyse qu'ils faisaient de la situation. En témoignage, l'intervention d'Avksentiev, un socialiste révolutionnaire, qui explique à Ferdinand Buisson, président de la Ligue des droits de l'homme, pourquoi il se sépara de l'amiral Koltchak après avoir collaboré avec lui.

Avksentiev : Les socialistes révolutionnaires ont proclamé, au nom de la Constituante, la lutte armée contre le bolchevisme. Nous ne pensions pas qu'une révolution sociale fût possible en Russie, étant donné l'insuffisance du développement industriel et le manque de culture générale... La révolution russe nous apparait comme une révolution politique, comprenant d'ailleurs de très importantes conséquences économiques et sociales, comme l'expropriation des terres et leur distribution aux paysans. Nous n'entrevoyions de possibilité de salut que dans la coalition des forces vives du pays.

Ferdinand Buisson : Quelles sont exactement ces forces ?

A. : Ce sont, d'abord, les partis socialistes - à l'exclusion des bolcheviks, qui ne sont pas socialistes. Ce sont les socialistes démocrates, les socialistes révolutionnaires, les socialistes populistes. Ensuite, les Cadets de gauche.

F. B. : Les Cadets aussi ?

A. : Oui, ils sont une force démocratique... Très souvent, on assure que l'amiral Koltchak n'est pas un malhonnête homme. Et, de cette façon, on veut calmer l'opinion publique de la démocratie. On dit même que c'est non pas un réactionnaire, mais un républicain très modéré. Mais, laissant de côté cette caractéristique, j'affirme que ce qu'il est lui-même n'est pas très important. Ce qui est réellement intéressant, ce sont les milieux sociaux sur lesquels il s'appuie et qui ont préparé et accompli le coup d'État en Sibérie. Ce sont les éléments de droite - la bourgeoisie réactionnaire, les Cadets de droite, etc. Ces éléments ne pensent peut-être pas à une restauration, mais ils conçoivent une république très à droite, quand ils ne regardent pas Koltchak comme le signe de la phase transitoire de retour vers la monarchie. Il est vrai qu'il y a aussi certains éléments démocratiques qui sont avec Koltchak parce qu'ils pensent que, en faisant des concessions à droite, on pourra sauver quelque chose de ce qu'on a acquis. Mais c'est une quantité négligeable, ce sont des personnes isolées, et ce n'est pas elles qui constituent la base sociale du nouveau régime établi en Sibérie. Que faut-il faire dans ces conditions ? Quel plan peut proposer la démocratie russe contre le bolchevisme ?

Plusieurs membres de la Ligue : Oui que faut-il faire ?

A. : Les peuples d'Europe doivent s'immiscer dans les affaires de la Russie. Je ne veux pas dire militairement, car il n'y a que l'intervention militaire...

Victor Basch, vice-président de la Ligue : La vraie solution ne serait-elle pas de convoquer les bolcheviks avec tous les autres à une conversation d'où il pourrait sortir quelque chose ?

A. : Parler avec les bolcheviks serait tout à fait inutile. Il n'y a pas d'entente possible entre les démocrates et un parti politique qui veut rester au pouvoir, quoique étant en minorité. Les bolcheviks sont antidémocrates ; aucun accord avec eux n'est envisageable. Il y a l'expérience des anciens adversaires qui sont allés leur proposer un pacte à la condition qu'on respecte la Constituante. Leur réponse, vous la connaissez. Ils ont dit : «Si vous vous soumettez, très bien, nous vous acceptons, mais nous ne voulons pas de Constituante. Nous suffisons à diriger.»

Le 19 avril 1919, à l'issue de son «enquête sur la situation en Russie», le comité central de la Ligue des droits de l'homme, sans vouloir s'ingérer dans les affaires intérieures de la Révolution, condamne à une très large majorité «la dictature des bolcheviks», car, fût-elle «provisoire», elle «perpétue la tyrannie». Le Parti bolchevik est accusé d'avoir «commis un acte de déloyauté envers le peuple, dont il prétend soutenir la cause, en dissolvant la Constituante par un coup de force aussi injustifiable que tous les autres coups d'État, monarchiques ou oligarchiques».

Le parti bolchevik se voit également reproché de ne «s'être maintenu au pouvoir qu'en supprimant la liberté de presse, de réunion, de vote ; en décrétant l'emprisonnement, la condamnation et l'exécution de ses adversaires en dehors de toute forme légale ; en substituant l'arbitraire à la loi et en abolissant, sous prétexte de procédure révolutionnaire, les règles et les garanties de la justice».

Moins de deux ans plus tard, cependant, certains des principaux membres de la Ligue des droits de l'homme adhéreront au communisme !

Christian Jelen
Historama N° 45 - Novembre 1987
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