Correspondance entre Cholokhov et Staline ("Livre noir du communisme")
Extraits de la lettre envoyée par Mikhail Cholokhov, auteur du Don paisible, le 4 avril 1933 à Staline.
Camarade Staline!
Le district Vechenski, comme beaucoup d'autres districts du Nord Caucase, n'a pas rempli le plan de livraison de céréales non pas à cause quelque «sabotage koulak», mais à cause de la mauvaise direction du Parti...
En décembre dernier, le Comité régional du Parti a envoyé, pour « accélérer» la campagne de collecte, un «plénipotentiaire», le camarade Ovtchinnikov. Ce dernier a pris les mesures suivantes:
- 1) réquisition toutes les céréales disponibles, y compris l'«avance» donnée par la direction des kolkhozes aux kolkhoziens pour l'ensemencement de la récolte future;
- 2) répartir par foyer les livraisons dues par chaque kolkhoze à 1'Etat .
Quels ont été les résultats de ces mesures? Quand ont commencé les réquisitions, les paysans se sont mis à cacher et à enterrer le blé. Maintenant quelques mots sur les résultats chiffrés de toutes ces réquisitions. Céréales «trouvées»: 5 930 quintaux...
Et voici quelques méthodes employées pour obtenir ces 593 tonnes, dont une partie était enterrée... depuis 1918.
La méthode du froid... On déshabille le kolkhozien et on le met « au froid», tout nu, dans un hangar. Souvent on mettait « au froid» les kolkhoziens par brigades entières.
La méthode du chaud. On arrose les pieds et les rebords des jupes des kolkhoziennes de kérosène et on y met le feu. Puis on l'éteint et on recommence...
Dans le kolkhoze Napolovski, un certain Plotkine, «plénipotentiaire du Comité du district, forçait les kolkhoziens interrogés à s'allonger sur un poêle chauffé à blanc, puis il les «déchauffait» en les enfermant nus dans un hangar...
Dans le kolkhoze Lebiajenski, on alignait les kolkhoziens le long mur et on simulait une exécution...
Je pourrais multiplier à l'infini ce genre d'exemples. Ce ne sont pas des «abus», non, c'est la méthode courante de collecte du blé...
S'il vous semble que ma lettre est digne de retenir l'attention du Comité central, envoyez donc ici de véritables communistes qui auront le courage de démasquer tous ceux qui ont porté dans ce district un coup mortel à la construction kolkhozienne...Vous êtes notre seul espoir.
Votre Mikhaïl Cholokhov
(Archives présidentielles, 45/1/827/7-22)
La réponse de Staline à Mikhail Cholokhov, le 6 mai 1933.
«Cher camarade Cholokhov,
J'ai bien reçu vos deux lettres. L'aide que vous avez demandée a été accordée. J'ai envoyé le camarade Chkiriatov pour démêler les affaires dont vous me parlez. Je vous demande de l'aider. Voilà. Mais, camarade Cholokhov, ce n'est pas tout ce que je voulais vous dire. En effet, vos lettres donnent un tableau que je qualifierais de non objectif et, à ce propos, je voudrais vous écrire quelques mots.
Je vous ai remercié pour vos lettres qui révèlent une petite maladie de notre appareil, qui montrent qu'en voulant bien faire, c'est-à-dire désarmer nos ennemis, certains de nos fonctionnaires du Parti s'en prennent à nos amis et peuvent même devenir franchement sadiques. Mais ces remarques ne signifient pas que je sois d'accord EN TOUT avec vous. Vous voyez UN aspect des choses, et vous ne le voyez pas mal. Mais ce n'est QU'UN aspect des choses. Pour ne pas se tromper en politique - et vos lettres, ce n'est pas de la littérature, c'est de la pure politique - il faut savoir voir L'AUTRE aspect de la réalité. Et l'autre aspect, c'est que les respectés laboureurs de votre district- et pas seulement du vôtre - faisaient grève, faisaient du sabotage et étaient prêts à laisser les ouvriers et l'Armée rouge sans pain. Le fait que ce sabotage était silencieux et apparemment pacifique ( sans effusion de sang) - ce fait ne change rien au fond de l'affaire, à savoir que les respectés laboureurs menaient une guerre de sape contre le pouvoir soviétique. Une guerre à mort, cher camarade Cholokhov!
Bien sûr, ces spécificités ne peuvent justifier les abus qui ont été, selon vous, commis par nos fonctionnaires. Et les coupables devront répondre de leur comportement. Mais il est clair comme le jour que nos respectés laboureurs ne sont pas des brebis innocentes, comme on pourrait le penser en lisant vos lettres.
Allez, portez-vous bien. Je vous serre la main.
Votre J. Staline»
(Archives présidentielles, 3/61/549/194)