Iouri Ossipovitch Dombrovski
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Ecrivain russe, né à Moscou, le 12 mai 1909, et mort, dans la même ville, le 29 mai 1978. Arrêté et déporté à cinq reprises à partir de 1932, Iouri Dombrovski totalise, à sa libération définitive en 1957, presque un quart de siècle de goulag. |
Iouri Ossipovitch Dombrovski présenté par Hélène Châtelain
http://www.editions-verdier.fr/v3/auteur-dombrovski.html
Aux éditions Verdier: Le Singe vient réclamer son crâne, 1991
Chez dautres éditeurs
Le Conservateur des antiquités, Julliard, 1994
La Faculté de linutile, Albin Michel, 1988
« Jai commencé à écrire ce roman à lautomne de lannée 1943, sur un lit dhôpital, nayant en ma possession quun unique cahier décolier dont mavait fait cadeau le médecin, et un porte-plume, ou plutôt un bout de bois sur lequel était attachée une plume. Lencre, je la fabriquais à partir diode, cela donnait une encre brune et me faisait penser à celles quutilisaient les moines et les clercs dans quelque xvie siècle. Économisant le papier, jécrivais en lettres tellement minuscules, je serrais tant et tant les lignes et les caractères, quaujourdhui je ne parviens à relire les manuscrits de cette époque quà travers une loupe. Mes jambes étaient paralysées, et jétais obligé décrire dabord couché puis assis. Le carton couvert de signes de différentes grandeurs avec lequel, dans les hôpitaux, les médecins testent lacuité visuelle, me fut alors très utile. Luttant contre la faiblesse et lennui, incapable de sortir de ce lit, je ne pouvais que remuer sur place. Jécrivais donc mon roman. »
En 1943, lauteur de ces lignes a trente-six ans. Son nom : Iouri Ossipovitch Dombrovski. Il sort de quatre ans de Kolyma. Sa peine devait être plus longue, mais au camp il devient paralysé des deux jambes, donc inapte au travail. On aurait pu lenvoyer sous terre. On lenvoya à lhôpital. « Povizlo », il a eu de la chance, disait-on simplement. Avant cette arrestation-là, il y en a eu deux autres et il y en aura trois plus tard.
La première, en 1932, à Moscou. Iouri Dombrovski est étudiant en deuxième année à la faculté de théâtre, il a terminé des études de lettres. Et un jour, il se retrouve dans le bureau dun interrogateur pour « avoir empêché par son action lassemblée générale des étudiants de statuer sur une affaire importante ». Ladite affaire est une banale et sordide histoire détudiants, il y est question de beuverie, une femme est morte. Linstruction est ouverte, trois étudiants sont arrêtés. Lassemblée étudiante se réunit et propose de voter à main levée, au nom des principes, et avant que le tribunal ne statue, la mort des inculpés. Au nom des principes, Dombrovski sy oppose, il y a débat, le vote na pas lieu. À son tour il est inculpé, condamné, envoyé en relégation, et le voilà au Kazakhstan, dans un petit chef-lieu dabord, puis dans la capitale, la ville au nom de fruit : Alma-Ata, le Père-Pomme (car en langue kazakh, la pomme est masculine en dépit de ses rondeurs). Alma-Ata, où depuis des millénaires, tribus, caravanes et armées se croisent et laissent leurs ruines, leurs sépultures, leurs empreintes. À Alma-Ata, il enseigne, professe lart dramatique, écrit.
En 1937, deuxième arrestation. « Lan 58 après la naissance de Josef Vissarionovitch Staline, le grand guide des peuples, cest-à-dire lan 1937 après la naissance de Jésus-Christ, année néfaste, torride, grosse dun avenir terrifiant. » Ce sont les dernières lignes de son troisième roman, écrit plus de trente ans après, son uvre majeure, et une des uvres majeures de ce temps-là : La Faculté de linutile, qui précisément interroge, scrute ce temps « néfaste, torride » séparant la deuxième arrestation de la troisième. Ces années seront prises, comme jamais, dans la folie tatillonne des juges, laccumulation des témoignages, les dénonciations et les dossiers daccusation. Logique de faits, qui mis bout à bout deviennent indices, puis vérités, et les vérités, sentences. La parade : résister à la tentation de croire quun contre-témoignage annulera le témoignage. Courir, jamais en ligne droite et si possible, senvoler. Écrire, non pour fuir la fuite entre dans le langage des interrogatoires mais pour, furieusement, sarracher au sol, au piège, au marécage. Cette fois, quel est le motif de lincarcération ? Lacte daccusation relève du droit commun : « détournement de fonds appartenant à lÉtat ». À son arrivée à Alma-Ata, Dombrovski a été nommé directeur dune école pour adultes. Après quelques mois, un contrôle financier dénonce un trou dans la trésorerie. Le nouveau directeur a « un passé » : pour ne prendre aucun risque, on larrête. Sept mois de cellule qui aboutissent à un non-lieu : linstruction conclut à la culpabilité de ceux qui lont précédé. Mais le dossier Dombrovski, lui, senrichit de quelques feuillets.
À sa sortie de prison, on laffecte à un nouveau poste : dans une école élémentaire, cette fois. Ses anciens élèves certains vivent toujours à Alma-Ata se souviennent encore de cet instituteur à lallure surprenante, immensément long, maigre, au cou interminable, au nez doiseau, une grande mèche noire tombant devant les yeux. « Iouri Ossipovitch ne ressemblait en rien à un pédagogue. Il était toujours vêtu de manière désordonnée, sans lombre dune cravate ou dun pli au pantalon, une chemise délavée, et des lacets toujours défaits. Pendant les cours de russe, nous, les mômes, nous lui marchions littéralement sur la tête, et ce nest que très rarement quil nous disait : silence !. Mais quand le cours de littérature commençait, nous restions aussi silencieux que leau dormante, aussi tranquilles que lherbe du pré. La bouche ouverte, nous lécoutions. Cétait un homme très bon, jamais il nélevait la voix, jamais il ne nous punissait. Au cours de russe, quand notre conduite le poussait vraiment au désespoir, il sasseyait à sa table dinstituteur, et disait, mais très doucement : « Les enfants, quest-ce que vous faites ?
« Alors nous avions honte, et au bout de deux, trois minutes, il reprenait son cours . Le Literatournii Kazakhastan publie les premiers chapitres dun premier roman, qui restera inachevé : Derjavine (intitulé plus tard La Chute de lEmpire). Le thème en forme de question : peut-on être en même temps grand poète et collaborateur attitré dune police dÉtat ? Dombrovski travaille, écrit, étudie les langues, le théâtre, lhistoire, la préhistoire, lanthropologie, larchéologie et entre comme collaborateur au musée dAlma-Ata.
En 1939, à Moscou, se déroulent les grandes mises en scène des procès politiques, les reniements des accusés emplissent les colonnes des Pravda locales. Cest durant cette même année que va avoir lieu la troisième arrestation. Le Literatournii Kazakhastan a publié un article : « Le département de littérature étrangère de la Bibliothèque Pouchkine dAlma-Ata », premier dune série projetée sur « Les richesses culturelles du Kazakhstan ». La série nira pas plus loin : de lavis des responsables, larticle « met en cause, de manière grossière, les bases de leur inlassable travail dans le cadre de lactivité prolétarienne de la Bibliothèque ». Il devient le point de départ dune campagne de calomnie systématique contre son auteur, qui conduit en fin de compte à larrestation de celui-ci. Cette fois, Dombrovski est envoyé rejoindre les convois surpeuplés qui, cette année-là, roulent, venant de partout, vers le nord. Première expérience des camps de travail, et de la loi des droits communs. LAllemagne hitlérienne envahit lEurope, lHistoire déferle. Dombrovski est zek parmi les zeks (détenus des camps). Ses jambes se paralysent et refusent de le porter. Nous revenons alors à la phrase initiale, à lécriture du roman, son premier grand texte achevé : Le Singe vient réclamer son crâne. Iouri Dombrovski ne raconte pas le camp. À lépoque, cétait impensable, et même quand les temps sadouciront, il ne le fera jamais : pour lui, le quotidien du camp nest pas objet décriture, seule lest la question que pose la possibilité de son existence. Loin en amont et loin en aval de son espace géographique, et à condition de sarracher impérativement au présent, de conjuguer ensemble tous les temps. En pleine invasion allemande, à peine sorti, et par miracle, du camp, Dombrovski nécrit ni sur le stalinisme (jamais on ne retrouvera dailleurs ce terme sous sa plume) ni sur une guerre de partisans dont il a été « administrativement » éloigné, il se met à inventer, à lencre couleur diode, un pays dau-delà des frontières quil na jamais franchies, et quil ne franchira jamais. Un pays occupé par une armée à croix d« araignée noire » et qui du jour au lendemain, bascule de la démocratie à la collaboration, de lintelligence à la veulerie. Il invente une famille autour de laquelle tout est pareil ou presque mais où rien ni personne ne se ressemble plus.
En 1945, la guerre est finie, la guerre patriotique. Le fascisme est vaincu, Alma-Ata est une ruche insouciante. Au centre de la ruche : la Maison des Soviets. Dans les minuscules chambres égalitaires de cet hôtel, toute une intelligentsia que lexode et la victoire ont réunie : cinéastes, acteurs, peintres, poètes, des plus obscurs aux plus célèbres. Il y a Eisenstein, et il y a Dombrovski, bruyant, insolent, surprenant, avec des mains immenses perpétuellement dansantes, et un rire entre tous reconnaissable. Dans la Maison des Soviets, jamais la porte dune chambre nest fermée. Tout se discute, se réinvente, fait débat. On se prête des livres soudain accessibles, Thomas Mann ou encore Hemingway. La mort fut si proche, la vie si fraternelle, et la victoire si belle. La Russie a sauvé le monde. Rien, jamais plus, ne sera comme avant. Et si les guerres patriotiques ne concernent que les atlas, celle-ci, la Grande a été gagnée. Mais il en reste une autre, froide, qui aligne les mots des dictionnaires en ordre de bataille. Cette guerre-là est à peine commencée.
Leuphorie disparaît. À nouveau les colonnes des Pravda lancent des éclairs. Cest le début de ce qui sera appelé la « campagne contre le cosmopolitisme ». À Alma-Ata, le climat politique se modifie et les articles de journaux en sont les baromètres. La plupart des évacués sont rentrés chez eux, à Moscou, à Leningrad. La presse est contrainte de se tourner vers les personnalités locales, lintellectuel reste la cible privilégiée. Dombrovski, bretteur, éclatant, insolent, toujours sur la brèche, devient un des héros principaux du feuilleton local des calomnies et des dénonciations. On raconte que lun des auteurs les plus prolixes de ces écrits, un certain Alexis qui fournissait rapport sur rapport, vivait dans la chambre voisine de celle de Iouri Ossipovitch. On raconte que la nuit, dans le couloir, on entendait sa plume grincer. Et au matin, il sortait de sa chambre, accompagné de son épouse, saluait poliment ses voisins, personnages de ses écritures nocturnes, et partait à la rédaction. Lépouse de Dombrovski sappelait Irina. Dans les années fraternelles des lendemains de guerre, elle avait partagé avec lui tant et tant de discussions passionnées sur lart et la création. Cest elle qui lui avait fait découvrir les auteurs étrangers introuvables, qui lui avait apporté les livres dHemingway. Ce sera elle également qui, dans le bureau des interrogatoires, déclarera en présence de laccusé : « Dombrovski lisait Hemingway, et pactisait avec les puissances étrangères. »
Car en 1949, cest la quatrième arrestation : pour la quatrième fois, le même scénario se rejoue. Deux militaires, accompagnés de deux civils à chapeaux, viennent frapper la nuit à la porte de la chambre. Dombrovski est à sa table, il écrit. Cette quatrième fois, il hurle « ne mempêchez pas de travailler ! » et lance contre la porte le lourd encrier rempli dencre violette. « Lorsque jai compris quils allaient de nouveau memmener, je suis devenu fou. Je leur ai balancé lencrier à la tête, et jai tout de suite pensé : cest fini ils vont me tuer. Eh bien non, ils ne mont pas touché. Ont-ils été surpris, qui sait ? Ils me parlaient même avec une sorte de respect. Sans doute étaient-ils habitués à voir trembler tout le monde. Moi, jen ai eu assez de trembler, jen ai eu assez de tout, et de leur saloperie de cirque. Je voulais vivre, aimer, écrire. Eux, ils venaient menlever la vie, pour la quatrième fois. » À lorigine de cette arrestation, larticle paru dans la Pravda du Kazakhstan du 20 mars 1949 : « Tous ces cosmopolites, ces touristes qui sont venus sinstaller à Alma-Ata, ont réussi non seulement à empoisonner la conscience dun certain nombre de travailleurs créateurs du Kazakhstan, mais à laisser derrière eux leurs agents stipendiés. Parmi eux, lécrivain Dombrovski, une des figures les plus nuisibles parmi tous les cosmopolites antipatriotes et sans talent qui traînent à Alma-Ata. Quels thèmes agitent Dombrovski ? Cest ou le « marteau de lâge de pierre » ou une « lady rouge fossile » ou le temps de Shakespeare. Mais ce nest pas seulement le passé qui intéresse ce renégat. Le dernier « travail » de Dombrovski se trouve être un volumineux roman, Le Singe vient réclamer son crâne quaurait pu signer sans beaucoup hésiter lécrivain fasciste Jean-Paul Sartra (sic). » Lencrier qui dans le « roman fasciste » assomme lofficier nazi vient-il de la nuit de larrestation ? À moins que ce ne soit lencrier du roman qui cette nuit-là vola contre la porte. Arrestation, instruction, interrogatoires. Cest là que se place lintermède de la jolie voisine et de son témoignage sur Hemingway et la collaboration avec les puissances étrangères. Vingt ans plus tard, Dombrovski, à Moscou, tombera sur un article signé du nom de cette voisine, devenue censeur officiel de moralité des livres destinés à la jeunesse. Cest la seule fois où Iouri Ossipovitch prendra la plume non pour dénoncer une personne (cela, jamais il ne le fera, quelles quaient été les rencontres quil a pu faire, à son retour, dans les rues où on croisait des délateurs à chaque carrefour) mais par principe. Comme dans lamphithéâtre de la faculté de Moscou du temps où il était étudiant. Il adressera au responsable de la publication une lettre ouverte qui se termine par : « Je ne veux pas de mal à cette personne. Je veux simplement que lon sache à qui, chez nous aujourdhui, est confié le soin de définir où est le mal, où est le bien. » Vingt ans plus tard, lauteur des articles de la Pravda du Kazakhstan, quant à lui, déclarera : « De toute façon Dombrovski était bavard, cela irritait tout le monde. Cest lui-même qui attirait le malheur sur sa tête. Avec ou sans moi, on laurait de toute façon arrêté. Alors... »
En 1949, Dombrovski cette fois est condamné à dix ans de camp. Le nord, Taïchet, la litanie des lieux de détention. Quatre ans plus tard, la mort de Staline inverse le courant. Lentement, les camps souvrent. Libération, réhabilitation : temps du dégel. Les revenants arrivent dans les villes, dans les villages. Personne ne les attend. Ils sont maigres, dépenaillés, sans chaussures, sans travail, inutiles. Le pays navait pas prévu la possibilité de ce retour. Où mettre cette foule bigarrée, réfractaire à tout repentir, avide dune existence normale et de chaleur humaine ? Leur présence est une gêne pour ceux qui ont trop dit, pour ceux qui se sont tus. On les fuit, on les repousse, on en a peur. Mais eux, qui sont sortis vivants des convois et des baraques, ont toute une vie à rattraper.
Iouri Dombrovski revient à Alma-Ata. Et en 1958, son roman « cosmopolite » est enfin édité, après bien des lenteurs, des hésitations, des conciliabules et dinterminables passages en commission. Dombrovski y a rajouté un prologue et un épilogue qui font du narrateur, son contemporain et aussi celui des revenants. Un Je-personnage, journaliste dans un pays imaginaire, ressemblant à une France possible dans une Europe qui jamais na semblé si lointaine : celle de la guerre froide, du procès des époux Rosenberg, de lanticommunisme militant. Chroniqueur judiciaire dans un journal local, créé après la Libération, il se bat pour la démocratie, attaque le système en place, défend ce quil croit être juste et soudain regarde autour de lui et écrit : « Nous réclamions la corde pour les bourreaux dAuschwitz et de Treblinka. Des années passèrent. On ne savait plus qui était lami et qui était lennemi, et on pouvait se demander sil était plus honorable de traquer les anciens nazis ou au contraire de faire remettre en liberté des hommes qui avaient évité la corde de justesse. » Étrange jeu où le miroir ne renvoie pas le visage de celui qui linterroge, mais limage de son contraire. Tout sépare ceux qui ici ou là-bas reviennent, les uns sont nu-pieds et nauraient jamais dû revenir, les autres sont peu visibles, ont la cravate, lattaché-case et semblent nêtre jamais partis. Car, dans la ville de ce pays imaginaire, voilà que ressurgissent ceux qui avaient été vaincus, mis au ban de lhumanité, les occupants de la veille, les anciens tortionnaires. Voilà que réapparaissent détranges publications, que se renouent de troubles complicités qui font tellement penser au passé que le futur soudain reconnaissable, devient effrayant. Cest ce que dit, dans le prologue, le narrateur. Et il décide de rendre publique la véridique histoire de son père, le professeur Maisonnier, anthropologue estimé, qui toute sa vie médita sur le secret des races et celui des origines de lhomme, interrogeant des crânes quil polissait minutieusement à labri de ses livres et des vitrines silencieuses de son Institut. Peu de temps après loccupation de sa ville par les nazis, il se donna la mort, laissant sur sa table de travail, ouverts à la bonne page, les écrits de Sénèque, son auteur préféré. Voilà lhistoire telle quelle fut inventée en 43 au Kazakhstan, celle dun monde se revendiquant primate. Le livre paraît mais ne suscite aucune réaction. Personne ne le loue ni ne lattaque, ni même ne semble le remarquer, comme sil sagissait dun texte écrit à lencre invisible (à lexception de quelques lettres de lecteurs, qui en sont dautant plus précieuses).
En 1961, Dombrovski sattache alors à lécriture de ses deux autres romans : Le Conservateur des antiquités, puis La Faculté de lInutile. Lécriture reprend son vol, mais cette fois, cest au-dessus dAlma-Ata quelle tourne, au-dessus de son musée, de ses pierres, de ses ossements, en quête de généalogie, et de la question qui pour elle est essentielle : où donc se terre lhumanité de lhomme ? À quelle profondeur fouiller pour découvrir un fragment de crâne pensant ? Et comment reconnaître sil sagit dun fragment venant de la nuit des temps ou dun fragment falsifié ? Où chercher cette humanité entre préhistoire et histoire, entre Sénèque et Ponce Pilate, entre Christ et Judas, entre la peur et le silence, la délation et la parole ? Comment la reconnaître, la nommer ?
Iouri Ossipovitch Dombrovski. Dans le camp on lappelait Don Quichotte, ou encore le Corbeau à cause de sa mèche obstinément rebelle. Il écrivait : « Ce que je voudrais ? Interroger les déserts de lAsie, ces déserts dont les sables ont enfoui des palais, des villes, des observatoires, des bibliothèques, des théâtres, le Khozem, la Marguiane, la Bactriane. Des sables brûlants où un corps au bout dun mois est desséché, dur comme du bois, mais intact pour des siècles » ; et mettait à identifier les pierres de son musée le même naturel quà parler largot du camp. En détention, il correspondait avec sa mère en latin ce qui mettait en fureur dimpuissance les censeurs des divers établissements où il séjourna. « Là-bas », il avait appris à se défendre au marteau et au couteau, mais aussi à reconnaître à la première trille chaque chant doiseau. Il se considérait comme contemporain de son cousin laustralopithèque, de Shakespeare et du « mouton » quon lui donnait comme compagnon de cellule, ou du chat égaré venu chercher refuge sur le palier de lappartement communautaire. Au fil des arrestations, il se faisait qualifier dans les rapports de police, dabord de Russe puis de Polonais, puis de Juif et, lui-même, quand il fallait répondre aux questionnaires, inscrivait « nationalité : Tzigane ». Et en 43, après dix ans daffrontements avec une logique totalitaire, il écrivait un premier livre : lhistoire du singe revenant à travers les âges et les généalogies, réclamer son crâne.