Le conseiller fédéral Musy victime d'un attentat le 16 juin 1932 EN MEME TEMPS que la nuit rouge à Zürich

Jean-Marie Musy (1876-1952), un ancien conseiller fédéral s'activant entre rénovation nationale et régimes autoritaires

Thèse de doctorat présentée devant la Faculté des Lettres de l'Université de Fribourg, en Suisse

Approuvée par la Faculté des Lettres sur propositions des professeurs Francis Python (1er rapporteur) et Mauro Cerruti (2e rapporteur). Le Doyen Richard Friedli. Fribourg, le 6 février 2004

La thèse de Sebastiani est une oeuvre imposante de 1033 pages révélant une très important travail de recherches de sources et de documents..La thèse est accessible à http://ethesis.unifr.ch/theses/downloads.php%3Ffile%3DSebastianiD.pdf

En conclusion, page 961, Daniel Sebastiani affirme justement que: «Confronté à deux idéologies totalitaires, Musy choisit de collaborer avec l’une pour combattre l’autre, alors que toutes deux voulaient la mort de la démocratie et menaient à l’abîme.»

EXTRAITS

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Comment un homme politique prestigieux, longtemps porte-drapeau de vastes cercles de la droite helvétique, devient-il l’apôtre peu suivi de la collaboration au nouvel ordre européen nazi? C’est l’une des principales énigmes de la vie de Musy. Beaucoup de gens avertis auront certes une réponse assurée. Toujours est-il que l’entrée et la trajectoire de Musy dans l’orbite du IIIe Reich, c’est surtout l’histoire d’un engrenage compliqué, d’un itinéraire sinueux à travers une conjoncture complexe.

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Enfin, dans la cinquième partie (1940- 1945), nous mettons la focale sur sa collaboration au nouvel ordre européen nazi, puis sur son adaptation aux nouvelles circonstances de la fin de la guerre, adaptation dont l’épisode le plus frappant est sa participation à une action de sauvetage de Juifs en 1944-1945.

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Publiée en 1960, dans un contexte peu propice à la distance académique, la biographie écrite — avec le soutien de la famille Musy — par Gaston Castella, professeur d’histoire à l’Université de Fribourg, tient de l’hagiographie familiale «officielle» 10. Cette plaquette de style commémoratif s’inscrit, avec une présentation certes plus ample, dans la lignée des articles nécrologiques pieux écrits à la mort de Musy11.

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Parmi les brefs articles de synthèse qui n’occultent pas l’ambiguïté de la trajectoire post-gouvernementale de Musy, il y a ceux de Francis Python publiés en 1977 et 1991 (1993 pour l’édition française)14.

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La lutte anticommuniste menée par Musy, tout le long de sa vie, ressort entre autres des travaux d’Edgar Bonjour (1973), Annetta Gattiker (1975), Alfred Erich Senn (1979 et 1981), François Tissot-Daguette (1980), Mauro Cerutti (1981), Dietrich Dreyer (1989), Hermann Wichers (1994) et Brigitte Studer (1994 et, pour l’édition des archives de Jules Humbert-Droz, 1996). Ses sympathies pour le fascisme italien, perceptibles dès la fin des années 1920, sont mises en relief dans la thèse de Mauro Cerutti (1988). Gérald et Silvia Arlettaz (1991) ont évoqué son attitude restrictive en matière de naturalisation des étrangers, volontiers associés au socialisme.

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Les contacts de Musy avec l’extrême droite suisse et son adaptation au nouvel ordre européen nazi ont été relevés par plusieurs historiens. En 1971, Daniel Bourgeois a ouvert une brèche décisive, du point de vue de la connaissance scientifique, en publiant une lettre de Heydrich à Ribbentrop de 1941 qui jette une nouvelle lumière sur les relations de Musy à Berlin et Vichy. Trois ans plus tard, des connivences idéologiques et des contacts peuvent à nouveau être relevés dans la thèse du même historien (1974). En 1975, Niklaus Meienberg a publié un article, bâti sur des documents trouvés dans les archives allemandes, où il est une

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La redécouverte de La peste rouge (1938), au milieu des années 1970, a ravivé le débat public sur les relations de Musy avec l’Allemagne nazie, sans toutefois déboucher à cette époque sur des travaux scientifiques sur ce film anticommuniste auquel est attaché le nom du Fribourgeois. Il faut attendre les études spécifiques de Roland Cosandey (1994, 1997) pour mieux connaître l’histoire de cette réalisation cinématographique. Le premier à avoir défriché un terrain très peu connu, Jérôme Crausaz (1997) a analysé de manière rigoureuse l’action de Musy à la tête de La Jeune Suisse, hebdomadaire au service du nouvel ordre européen nazi. Nous avons rédigé un article (1998) sur l’entrée de Musy dans l’orbite du Troisième Reich.

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Cela était d’autant plus nécessaire que le fonds Musy déposé par sa famille en 1959 aux Archives fédérales se caractérise par de nombreuses «taches blanches». Les lacunes les plus frappantes concernent avant tout les relations de l’ancien conseiller fédéral avec l’Allemagne nazie.

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304 En 1928, Musy condamnera une fois de plus le «socialisme d'État» et rappellera que celui-ci, «préconisé il y a une trentaine d'années par la brillante et savante équipe intellectuelle qui enseignait l'économie politique dans les universités allemandes a, depuis, perdu beaucoup de terrain.» (J. MUSY: L'État, le patron et la question sociale, La Chaux-de-Fonds, Impr. des Corporations, [1928], p. 16). Élaboré la même année par Joseph Beck et sous la direction de Musy, le pamphlet La Suisse sera-t-elle socialiste? clouera nommément au pilori les «socialistes de la chaire» Brentano, Schmoller et Wagner (p. 9). Dans une même condamnation sans appel, la brochure associera toutes les variantes de socialisme, au nombre desquelles se trouve le «socialisme d'État». (Voir pp. 9 et 19). Au tout début du XXe siècle, le professeur Beck formule déjà de sérieuses réserves à l'égard des idées de Brentano, Schmoller et Wagner. (M. ZÜRCHER: «Die katholische Soziallehre...» op. cit., pp. 39-40).

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Ni socialisme, ni libéralisme manchestérien: à la recherche d'une troisième voie
Tant l'interventionniste Python que le libéral Musy, pour simplifier beaucoup, cherchent une troisième voie entre le socialisme et le libéralisme manchestérien. Attachés surtout à un idéal de développement mesuré, l'un et l'autre pensent la trouver dans le maintien d'une économie toujours fortement liée au secteur primaire et, d'un point de vue plus théorique, dans l'application de la doctrine sociale de l'Église.

Hostile à la gauche, Python en appelle plus d'une fois à l'encyclique Rerum novarum (1891) pour justifier son action, même si le mouvement ouvrier, le

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Et, avec force, il rejette les organisations ouvrières catholiques jugées trop «gauchisantes». Ainsi dit-il en mai 1917 devant le Grand Conseil: «J'aimerais bien [...] que les associations créées pour lutter contre la vague socialiste n'agissent pas de telle sorte qu'il ne soit plus possible de distinguer leurs théories de celles qu'ils [sic]

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prétendent combattre.» 92 Il s'inquiète très vite de voir certains chrétiens-sociaux aller au socialisme.

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Devenu conseiller fédéral, Musy se verra d’ailleurs confirmer dans son opinion, les socialistes ne manquant pas une occasion pour lui mettre des bâtons dans les roues.

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La tactique de l'amalgame sert à nouveau pour discréditer l'adversaire. Ainsi, à l'occasion de l'élection de Chuard au gouvernement fribourgeois, les Freiburger Nachrichten, dont le rédacteur en chef est l’abbé Josef Pauchard 173, offre un des très rares documents où Musy semble être soupçonné de dériver vers la gauche:

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Ces temps difficiles vont permettre à Musy de se profiler comme une référence nationale dans le domaine financier. Un homme quasi incontournable qui, avant de devenir dans l’imaginaire collectif de la droite helvétique le sauveur de la patrie menacée par la prétendue conspiration bolchevique de 1918, est tout d’abord associé, dans l’esprit de ses partisans, à l’image de l’homme providentiel, jeune chef énergique et courageux, qui a restauré le crédit du canton de Fribourg. Du point de vue des représentations symboliques, il ressort que, entre 1912 et 1919, le magistrat conquérant est l'objet d'un véritable «processus d'héroïsation»224 au sein de larges secteurs du camp bourgeois.

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Le 9 avril 1917, Lénine part de Suisse pour aller vers la Russie où il prend le pouvoir le 14 novembre. Du 15 au 17 novembre 1917, d'importants troubles sociaux secouent Zurich. Pour la droite helvétique, c'est «le commencement de la grande peur» 248.

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La trajectoire sinueuse de Musy jusque dans les marges de la droite extrême peut se comprendre pour une bonne part comme un positionnement entre les deux grands totalitarismes nés de la guerre. Sa vision du monde le poussera toutefois à haïr l’un dès le début et pour toujours et à s’accommoder progressivement de l’autre jusqu’à en devenir un compagnon de route. C'est le début de ce long glissement progressif d'un conservatisme traditionnel vers une droite plus dure que nous allons maintenant aborder. Un processus de radicalisation qui se forge sous le choc de 14-18 et la grève générale de 1918, l'un des plus grands traumatismes de l'histoire contemporaine suisse. Pour Musy, il s’agit d’une période charnière qui le marque au fer rouge pour le reste de sa vie. Aussi avons- nous choisi de mettre l'accent sur cette période relativement courte mais sans conteste décisive. Un moment clé.

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Le régime des pleins pouvoirs constitue une autre source de malaise au sein de la population. En été 1914, l'encerclement du pays est presque total11. Pour faire face aux graves dangers du moment, l'Assemblée fédérale accorde le 2 août 1914 les pleins pouvoirs au Conseil fédéral. À situation extraordinaire, moyens exceptionnels. La démocratie est mise en veilleuse. Beaucoup de Suisses se sentent exclus des affaires du pays. L'exercice dangereux des pleins pouvoirs aboutit inévitablement à certains dérapages, comme l'affaire Grimm-Hoffmann 12, qui jettent le trouble au sein de la population.

Note 12
Au printemps 1917, le conseiller fédéral Arthur Hoffmann, aidé du socialiste Robert Grimm, tente secrètement une médiation en vue d'une paix séparée entre l'Allemagne et la Russie. Découverte, l'affaire suscite une protestation vigoureuse de la part des Alliés. En outre, les Suisses romands s'indignent plus qu'outre-Sarine. Ayant manqué à la neutralité, Hoffmann est contraint de démissionner en juin 1917. Il est remplacé par le Genevois francophile Gustave Ador.

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L'importance économique et politique du grand voisin du Nord n'échappera pas au financier réaliste et à l'anticommuniste forcené qu'est Musy.

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Les cadres politiques les plus extrémistes se rallient à la ligne dure défendue notamment par Fritz Platten et Lénine, réfugié en Suisse jusqu'en avril 1917, alors que la plupart des représentants syndicaux cherchent à améliorer la situation des ouvriers en empruntant une voie plus modérée et pragmatique.

La dérive extrémiste d'une partie des socialistes, ainsi que le durcissement d'une fraction de la bourgeoisie et de l'armée aggravent les tensions. Le climat social est lourd, chargé de reproches réciproques de plus en plus violents. Affaiblie physiquement, sous-alimentée, usée moralement, la population est en outre fortement touchée, dès le début de l'été 1918, par une épidémie, improprement appelée grippe espagnole. 40% de la population est atteinte, quelque 21'500 personnes en décèdent. La simultanéité de l'épidémie — d'aucuns parlent de peste 58 — et de l'agitation socialiste renvoie à une image vite répandue dans le public, celle de la «peste rouge».

La prise du pouvoir par Lénine et le soviet en Russie, le 14 novembre 1917, est directement suivie d'importants troubles à Zurich, aussitôt désavoués par le parti socialiste. Cependant, les cercles bourgeois ne font généralement que très peu de différence entre les divers mouvements de gauche. La thèse du complot révolutionnaire au service de l'étranger gagne une bonne partie de la droite helvétique, bourgeois et paysans en tête. Les incidents de Zurich sont tout de suite perçus comme un «soulèvement bolcheviste» 59. Le monde ouvrier est lui-même très divisé face à la révolution russe. En outre, en Suisse romande, l'antibolchevisme constitue souvent une forme d'antigermanisme 60.

Beaucoup de partisans de l'Entente considèrent notamment que la paix de Brest-Litovsk, signée entre l'Empire allemand et la Russie soviétique en mars 1918, a permis aux troupes austro-allemandes de passer de l'est vers l'ouest. Pour eux, Lénine représente une sorte d'agent au service de l'Allemagne impériale, d'autant plus que, suite aux démarches de Fritz Platten, lui-même de descendance allemande, elle l'a laissé passer sur son territoire pour regagner la Russie (avril 1917)61.

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Le 10 décembre 1918, le tribun fribourgeois défend les mêmes idées qu'en avril, mais le ton de son intervention est beaucoup plus dur, à l'instar du contexte général qui a gagné en intolérance. Causes de ce raidissement: la brutalisation des rapports sociaux, la grève nationale, la grippe qui entraîne la mort de milliers de personnes dont de nombreux soldats fribourgeois mobilisés pendant la grève91. Révélateur d'une atmosphère électrique est le titre blessant de Jules Humbert- Droz dans La Sentinelle socialiste selon lequel la «grippe venge les travailleurs»92. Autre raison importante de l'emportement de Musy: la menace que font planer les troubles sur le crédit de la place financière suisse. Le cadre international joue également un rôle essentiel. L'aspect révolutionnaire de la politique internationale soviétique, l'agitation et la rébellion qui surgissent en divers points de l'Autriche-Hongrie décomposée, la révolution qui gronde en Allemagne, les secousses qui atteignent aussi, dans une moindre mesure, les puissances de l'Entente suscitent les plus vives inquiétudes au sein de la droite européenne. Elle voit dans la Révolution russe l'annonce de la Révolution mondiale93. La gauche est elle-même très divisée sur le chemin à suivre. En Suisse, on n'oublie pas en outre les spoliations dont ont été victimes des émigrés suisses en Russie, quelques jours après l'expulsion de la mission Berzine.

Note 92
Dans ses mémoires, Jules Humbert-Droz reconnaîtra que ce titre fut une «maladresse» et une «malheureuse faute». (J. HUMBERT-DROZ: Mon évolution du tolstoïsme au communisme 1891-1921, Neuchâtel, La Baconnière, 1969, p. 286). À René-Henri Wüst, il dira également qu’il l’a «vivement regretté par la suite» et que c’était de sa part, «non seulement une erreur de jeunesse, mais une faute». (Propos rapportés, avant la parution des mémoires d’Humbert- Droz, par R.-H. WÜST: «Menace de guerre civile en Suisse. Novembre 1918», in Cahiers d’histoire et de prospective militaires, 2, 1969, p. 35).

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À l’entendre, le mouvement ouvrier se réduit à quelques meneurs, avant tout étrangers, qu’il s’agit de briser. Comme le reste de la droite, il reprend le mythe de la conspiration révolutionnaire, fomentée de

Note 97
J. MUSY: La grève générale... op. cit., p. 8. F. PYTHON: «La croisade anticommuniste...» op. cit., p. 3. Comme le note l'historien Willi Gautschi, chiffres à l'appui, l'épidémie dépasse son sommet, en nombre de cas de grippe, déjà en octobre 1918. Selon lui, il est donc inexact de dire que la grève générale est responsable de l'intensité de l'épidémie de grippe. (W. GAUTSCHI: Der Landesstreik... op. cit., n. 16 p. 204). Contre cette réalité, Musy prétend pourtant que, provoquée par la grève générale, la mobilisation des soldats aurait amplifié l'épidémie. J. MUSY: La grève générale... op. cit., p. 15.l'extérieur et soutenue par les «ennemis du dedans»99. Prospérant dans les périodes de crise, l'idée du complot et celle du «meneur étranger» offrent des explications simples à des phénomènes complexes.

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Il dépeint les souffrances endurées par les soldats mobilisés. Il relève leur engagement à Berne pour y maintenir l'ordre durant la grève générale et, au passage, rappelle que «les hommes de 1848 et de 1874 ont dû se retourner dans leur tombe au moment où les soldats de Fribourg faisaient leur entrée à Berne»106. En 1918, les vaincus de 1847 tiennent enfin leur «revanche», symbolique au demeurant107. Ce sont eux, représentants de la Suisse rurale, catholique et fédéraliste, qui portent secours à l'État fédéral mis en place par les radicaux. Le souvenir des «mauvais patriotes» catholiques du Sonderbund est effacé. Le canton de Fribourg, catholique et agraire, s'érige en «rempart de l'ordre et de la civilisation»108; une citadelle conservatrice qui, réserve naturelle des valeurs nationales au sein d’un pays rongé par la modernité et le socialisme, se veut

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Du discours du 10 décembre 1918, il ressort que Musy s'inscrit complètement dans le courant de la droite nationale autoritaire et antilibérale, traversée par de sensibles tendances xénophobes. Un mouvement qui, surtout avec la dégradation croissante des conditions socio-économiques et le durcissement des fronts politiques qui caractérisent les derniers mois de la guerre, a gagné en importance au sein de la classe politique bourgeoise112. Pour Musy, l’ennemi de l’identité nationale et l’agitateur par excellence, c’est avant tout un étranger. Toutefois, à aucun moment, il ne se laisse aller à des remarques antisémites, alors que l'amalgame entre Juif et bolcheviste y relève du lieu commun 113. Adepte des solutions musclées, il ne peut qu'encourager la formation de «corps de volontaires» chargés d'«un service de police»114. Pour faire barrage au socialisme, le bloc bourgeois s'organise, uni au-delà des anciens antagonismes confessionnels du XIXe siècle, du fossé moral suscité par la guerre et des orientations politiques parfois divergentes. Une partie des milieux industriels, des élites financières, des autorités politiques, du monde agricole, des grands propriétaires, des cadres de l'armée, des nostalgiques de l'Ancien Régime et certaines associations, telles la NSH, le Club alpin suisse et les sociétés de tir, se regroupent dans un «sursaut patriotique», d'ailleurs préparé avant que n'éclate la grève. Les gardes civiques, constituées en un vaste réseau de formations paramilitaires, se chargent d'aider les autorités civiles et militaires à maintenir l'ordre.

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la Fédération patriotique suisse (Schweizerischer Vaterländischer Verband)118. Fondée au printemps 1919 à Olten, à l'instigation principale de Bircher, la FPS établit un service d'informations et de renseignements pour combattre le bolchévisme et la subversion119. Au sortir de la guerre, les milices bourgeoises des deux côtés de la Sarine se coordonnent sur le plan national sous l'égide de Théodore Aubert et Eugen Bircher120. Elles prennent la forme d'un puissant groupe de pression antisocialiste.

Au-delà des formules à l'emporte-pièce — «Il faudra bien finir par choisir [...] entre le Christ et Lénine» 122 — et des simples métaphores, le vocabulaire hygiéniste et insidieusement xénophobe utilisé par Musy est également révélateur d'un anticommunisme viscéral ouvert à toutes les dérives. Alors que les socialistes extrêmes sèment le désordre, le politicien fribourgeois parle de «poison qui nous envahit», d'un «mal» «inoculé au peuple par les révolutionnaires et les anarchistes venus d'ailleurs»123. Du reste, le «Conseil fédéral et tous les cantons auraient dû refuser catégoriquement la naturalisation à tous les étrangers qui sont venus s’établir en Suisse depuis l'ouverture des hostilités»124. Il propose même de «dénaturaliser» les étrangers jugés indésirables.

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Sans prétendre qu'on trouve dans la violence de ces propos une intention d'éliminer concrètement l'opposition — cela serait beaucoup trop solliciter le texte —, ils contiennent toutefois déjà une potentialité destructrice et une irrationalité inquiétantes. Au demeurant, on rencontre autant à gauche qu'à droite ce genre de langage. Reste que, dans l'esprit de celui qui nous intéresse ici, le bolcheviste ou socialiste extrême, de surcroît étranger, est un homme malade qu'il faut tenir à l'écart de la partie saine du pays. Déshumanisé, l'adversaire devient de la vermine dont il faut se débarrasser.

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L'immédiat après-guerre ne correspond pas, loin de là, à un retour au calme en Europe. Plusieurs vagues révolutionnaires agitent le continent de l'automne 1918 à 1921.

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De nouvelles grèves, notamment durant l'été 1919 à Bâle et à Zurich, indiquent que le feu couve toujours sous la braise.

L'élection du Fribourgeois symbolise ainsi la formation d'un bloc des droites majoritaire dressé contre le socialisme qu'il ne suffit plus d'endiguer, mais qu'il faut faire refluer. À la fin de l'année 1919, l'heure est à l'affrontement idéologique.

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Selon Musy et, plus généralement, les autorités politiques et financières de l'époque, il ne peut y avoir de prospérité durable sans un retour à l'orthodoxie budgétaire et à la stabilité des changes.

Malgré une gauche helvétique en proie aux divisions internes et le renforcement progressif de son pôle démocratique, le fougueux magistrat ne baisse pas la garde. Stigmatisé, le PSS reste à ses yeux le parti de la révolution et de tout ce qu’il abhorre. Certes, les grands slogans auxquels les socialistes ne renoncent pas — lutte des classes, dictature du prolétariat, socialisation des moyens de production,... — ne peuvent que lui faire dresser les cheveux. Entre Musy et les socialistes se poursuit un véritable dialogue de sourds. À la moindre alerte, il descend dans l'arène pour combattre

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Note 8
«L'augmentation de la dette fédérale m'inquiète surtout parce qu'elle constituera peut-être pour le parti socialiste le plus solide argument à invoquer en faveur de l'impôt direct fédéral. C'est une raison de plus qui doit nous pousser à procéder à l'amortissement progressif de cette dette fédérale.»

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Encore commotionnées par la grève générale, les autorités fédérales doivent faire face à d'importants troubles sociaux en 1919, d'autant plus inquiétants que des vagues révolutionnaires agitent l'Allemagne et l'Autriche entre 1918 et 1920. Dans ce contexte instable, il n'est pas question de trop baisser la garde. L'armée, garante de l'ordre, doit être prête à intervenir en cas de remous.
Dans l'immédiat après-guerre, d'autres frais affectent l'évolution des dépenses de la Confédération. Entre 1919 et 1921, les autorités fédérales engagent d'importants montants pour faire baisser le coût de la vie.

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Fort de la position stratégique qu'il occupe, le trésorier fédéral porte une attention toute particulière à ne favoriser en aucun cas ses adversaires politiques, quitte à faire quelques entorses à ses principes libéraux et à prendre des initiatives contraires au but fixé de compression des dépenses. Ainsi n'est-il pas question de ramener tout de suite les dépenses pour la défense nationale à leur niveau d'avant 1914, tant que l'agitation ouvrière perdure en Suisse et que des vagues révolutionnaires secouent les pays voisins12.

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«Je crois que les initiatives privées doivent être encouragées. Je resterai toujours un adversaire de la formule socialiste parce qu'avec le collectivisme on aboutit à des catastrophes.»62

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Après avoir estimé que «la socialisation peut être considérée comme le but principal de l'initiative»74, le gouvernement conclut que celle-ci tend à rien de moins qu'«à introduire en Suisse le système communiste.»75 De cet argument, Musy fait son cheval de bataille. Populiste, il n'a aucun mal à le brandir comme un spectre pour glacer d'effroi le peuple, hostile dans sa grande majorité à l'expérience russe.
Les journées dramatiques de novembre 1918 sont encore dans tous les esprits. Dépouillés et mal traités par les bolcheviques, les émigrés suisses de retour de Russie témoignent de la brutalité et de la politique catastrophique du nouveau régime. Les récits fleurissent 76. Personne n'oublie également les violences subies par la légation de Suisse à Petrograd. En 1920, Musy engage d'ailleurs dans son département Aloys Niquille, un de ces Suisses qui ont dû fuir la Russie soviétique 77.
Dans les semaines qui précèdent le vote fixé au 3 décembre 1922, le ministre des finances sillonne le pays de long en large. De Zurich à Genève, le tribun aligne les discours contre ce qui n'est pas à ses yeux un prélèvement sur la

note 76
Voir p.e. parmi les premiers ouvrages parus en Suisse: C. DUDAN: La Russie rouge. Impressions d'un témoin suisse de la révolution russe, Lausanne, Impr. centrale et populaire, 1918, 216 p.; Le bolchévisme à l'œuvre. Impressions de témoins suisses, préface de M. Henry CROISIER, édité sous le patronage du Comité des Suisses de Russie, Genève, Impr. de la Tribune de Genève, 1918, 31 p. (BGE Gf 3232/228/2/18)

Note 77
Les journées dramatiques de novembre 1918 sont encore dans tous les esprits. Dépouillés et mal traités par les bolcheviques, les émigrés suisses de retour de Russie témoignent de la brutalité et de la politique catastrophique du nouveau régime. Les récits fleurissent76. Personne n'oublie également les violences subies par la légation de Suisse à Petrograd. En 1920, Musy engage d'ailleurs dans son département Aloys Niquille, un de ces Suisses qui ont dû fuir la Russie soviétique 77.

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fortune, mais bien une «véritable confiscation» 78.

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Tandis que beaucoup à droite finiront par adopter une attitude plus conciliante à l'égard de la gauche, du moins envers son courant majoritaire devenu lui-même plus modéré et pragmatique, Musy se voudra lui toujours à l'avant-garde de la lutte antisocialiste. Une ligne rigide suivie, pourrait-on dire, quasiment à n'importe quel prix.

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125 Conservateur remuant très souvent critique à l'égard des pragmatiques de son parti, Kubick trouve plusieurs fois en Musy un protecteur lorsque sa position vacille. Ainsi en 1924, lorsque Kubick et Hans Zopfi, un autre journaliste, membre de la Ligue populaire pour l'indépendance de la Suisse et futur frontiste, accusent sans preuve Eugen Bircher d'avoir soutenu en 1923 la tentative de putsch d'Adolf Hitler. En séance du CF, Musy cherche à couvrir Kubick.

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Sans appartenir au camp des catholiques intransigeants, il n’en adopte pas moins à leur égard une attitude avenante, vérifiable tout au long de sa vie. Par ailleurs, le soutien qu’il accorde au début des années vingt à la Revue Romande, hostile aux Juifs et dont le directeur est alors Gonzague de Reynold, tend à prouver à tout le moins que l’antisémitisme virulent affiché par certains ne le gêne apparemment pas128.

Note 128
128 A. KAMIS-MÜLLER: Antisemitismus in der Schweiz 1900-1930, Zürich, Chronos, 1990, p.
184. La Revue Romande, avec Reynold comme directeur, qui souhaite en faire une revue catholique, obtient des dons p.e. du conseiller fédéral Musy, du lieutenant-colonel Roger Dollfuss (plus exactement Ruggero Dollfus dont l’orthographe du nom peut varier selon les sources; n.d.a.) et d’un certain d’Amman (sans doute Jean d’Amman, un cousin de Reynold). (Voir ibid.). Au sujet de la Nouvelle Revue Romande, organe d’extrême droite créé en 1922 par Jules-Ernest Gross, sur les cendres de la Revue Romande qui disparaît la même année, voir aussi R. JOSEPH: L'Union nationale 1932-1939. Un fascisme en Suisse romande, Neuchâtel, La Baconnière, 1975, pp. 23-24.

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2.2. Intransigeance à l'égard de la Russie soviétique
La grande peur qui saisit les milieux conservateurs occidentaux à l'annonce de la révolution soviétique de 1917 les hante pour des décennies. Les soubresauts de l'immédiat après-guerre et les prophéties bolcheviques sur la révolution mondiale attisent les craintes.

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soviétique, foyer de la révolution mondiale, pour une menace permanente. En Suisse, bien après la grève générale de 1918, la droite nationale- conservatrice persiste à ne voir dans cet événement que la main de Moscou, centre de toutes les subversions. Musy en est également convaincu. Les violences exercées par les bolcheviques à l'égard des Suisses se trouvant en Russie le renforcent dans son aversion pour le marxisme. Désormais, il ne cesse de se rapporter à ces épisodes tragiques pour justifier son refus à toute ouverture en direction de la Russie soviétique.

À l'instar de nombreux contemporains, Musy ne saisit que difficilement la véritable portée des conflits internes au mouvement socialiste, déchiré entre une tendance réformiste majoritaire et un courant révolutionnaire minoritaire, l'une refusant l'adhésion à la IIIe Internationale sous le régime des 21 conditions, l'autre l'acceptant. La consommation de la scission de l’aile gauche du PSS et la création du PCS en 1921 ne l'empêchent pas de poursuivre l'amalgame, pour mieux discréditer la gauche dans son ensemble. Il ne cesse de croire que, en dépit de leurs divergences, le socialisme n'est qu'un premier pas vers le communisme moscoutaire. Il traite la Russie soviétique en pestiférée et les socialistes en malades déjà contaminés par le mal. À ses yeux, la plupart ne sont d’ailleurs que des communistes camouflés. Il ne poussera jamais beaucoup plus loin l'analyse. Dans la question du commerce et des relations diplomatiques avec l'État soviétique, rompues avec l'expulsion de la mission Berzine en novembre 1918 134, Musy endosse le rôle de l'opposant systématique. Beaucoup plus pragmatique que son collègue du DFFD, Schulthess pense en premier lieu à l'industrie d'exportation helvétique. Le chef de l'économie publique évoque, au moins depuis la fin de 1921, la possibilité de renouer le contact au niveau des échanges

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Dans l'hexagone justement, suite à la victoire du Cartel des gauches et à certaines démonstrations communistes, par exemple lors du transfert au Panthéon des cendres de Jean Jaurès, il se forme toute une série de ligues d'extrême droite. L'une d'entre elles, les Jeunesses Patriotes, est emmenée par le député Pierre Taittinger, future connaissance de Musy. Les années 1924-1925 sont marquées en France, comme ailleurs en Europe, par une puissante vague anticommuniste. Le Cartel des gauches et le gouvernement du radical Edouard Herriot, reconnaissant l'URSS en octobre 1924, suscitent une violente réaction dans les milieux anticommunistes 153. La même tendance s'observe en Suisse. En 1924, le Genevois Théodore Aubert, futur compagnon d'armes de Musy dans sa croisade anticommuniste, crée l'Entente internationale contre la Troisième

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Voir A. GATTIKER: op. cit., pp. 210-213. Tout d'abord connue sous le nom d'Entente internationale contre la Troisième Internationale, l'organisation fondée par Aubert prendra dans les années 1930 l'appellation d'Entente internationale anticommuniste (EIA). C'est sous ce dernier nom ou celui plus commun de Ligue Aubert que nous la désignerons dorénavant.

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À part quelques voix discordantes en leur sein, les grands partis recommandent d'accepter la proposition soumise par le Conseil fédéral, une sorte de contre-projet à l'initiative Rothenberger. Sans être unanime, le ralliement du PSS et de l'USS à la solution du gouvernement, alors que le PCS la combat, est révélateur de la distanciation croissante du socialisme réformiste et du syndicalisme avec l'extrême gauche. La gauche modérée et pragmatique intègre progressivement l'État bourgeois.

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Dès son entrée au Conseil fédéral, le Fribourgeois a vu dans l'Argovien un adversaire porté à l'étatisme, prodigue avec les finances publiques et prêt à faire le jeu des socialistes. Le soutien qu'il a trouvé avant son élection au Conseil fédéral auprès de Schulthess, l'homme fort du gouvernement, n'y change rien. L'échec en votation populaire du monopole du blé en 1926, puis celui de la loi d'application sur l'AVS en 1931 sapent considérablement le prestige du chef de l'économie publique. À chaque fois, il rencontre l'opposition de Musy. Face à un Schulthess ébranlé, les coups de boutoir de son collègue fribourgeois deviennent de plus en plus appuyés. À la lumière des relations entre Musy et Python, on ne peut s'empêcher de ressentir une impression de déjà vu.

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En 1927-1930, Musy atteint le sommet de sa puissance politique. Il est à ce moment-là un des politiciens les plus influents du pays. Après avoir réussi à faire passer la rampe au nouveau statut des fonctionnaires en 1927, il prend la tête de l'offensive antisocialiste lors des élections au Conseil national d'octobre 1928. Il contribue ainsi à raffermir la position du parti conservateur au sein de la coalition bourgeoise. Musy enregistre un nouveau succès le 3 mars 1929, puis un autre en décembre 1929, en contribuant fortement à ce que les socialistes ne participent pas au gouvernement fédéral. Son prestige est d'autant plus grand que l'état des finances fédérales évolue favorablement. Cette période faste culmine le 6 avril 1930, avec l'acceptation de la révision du régime des alcools. Au même moment, il est président de la Confédération. Le succès lui tourne-t-il la tête?

Le Musy qui aborde les années trente n'a jamais été aussi sûr de lui et aussi peu collégial. Un véritable franc-tireur qui n'hésite pas à jouer sa carte personnelle contre le reste de l'équipe gouvernementale.

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Hormis la presse de gauche, toujours prompte à tirer à boulets rouges sur sa bête noire, tous les autres journaux dressent un bilan positif de l'activité du ministre des finances: assainissement des caisses fédérales, défense du franc, sauvegarde du fédéralisme,... Un véritable cortège d'éloges. Cela ressort des épais dossiers de coupures de presse que l'homme d'État, attentif à ce que l'on écrivait sur son compte, nous a laissés sur le jour glorieux de son élection à la présidence123.

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Toujours est-il que, bien avant son entrée dans l'orbite des fascismes, le premier conseiller fédéral fribourgeois, adulé de beaucoup, traîne déjà derrière lui une légende noire. À Fribourg, au sommet même de l'État, certains ne lui pardonnent pas d'avoir déboulonné Georges Python.

Confronté à la modernité et à un monde qui change, il se complaît dans un répertoire identitaire rassurant: l'exaltation de la terre et l'idéalisation du passé. Pour ce populiste, c'est également une manière d'exorciser ses peurs.

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Le Fribourgeois se sent tout particulièrement appelé à participer au redressement conservateur, d'autant plus que la montée du PSS le pousse à réagir. Il adopte toujours à l'égard du socialisme l'attitude de celui qui, confronté à une menace mortelle, est contraint de se défendre. Une de ses plus grandes hantises tient à une éventuelle union entre radicaux et socialistes. Sa vision du monde s'appuie sur un schéma dualiste gauche-droite très tranché.

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Devant le danger d'une nouvelle poussée du PSS — il aurait décidé de réunir 200'000 francs pour les élections de 1928, soit quatre fois plus que pour celles de 1925 —, le PCPS s'attelle à constituer un «fonds de combat». Il est surtout prévu de faire appel à la générosité des amis ou des membres aisés du parti185. Musy poursuit son effort.

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Mu par un antisocialisme viscéral, l’homme d’État fribourgeois ne se limite pas à influer sur le cours du PCPS. Ayant en point de mire les élections d'octobre 1928, il cherche à former

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En mars 1928, Le Travail genevois, porte-parole de l’aile communisante du socialisme romand, tendance Nicole-Golay, fait déjà de Musy le leader du bloc bourgeois pour les prochaines élections.

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De fait, très peu de conseillers fédéraux se sont autant engagés dans une campagne pour des élections au Conseil national que Musy dans celles de 1928. Par l'énergie déployée et surtout les procédés utilisés, comme la publication d'une brochure anonyme teintée de populisme, de xénophobie et d’antisémitisme, c'est même, à notre connaissance, un cas unique dans l'histoire de la Suisse contemporaine.

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Deuxièmement, projet beaucoup plus ambitieux et de plus longue haleine, résoudre par «en haut» le problème social en Suisse tout en combattant le socialisme202. La poursuite de ces buts amène, au cours de l'année 1928, la création de l'Association suisse pour la solidarité économique. Organisateur né, Musy en est le véritable mentor.

Une fois de plus, il diagnostique la nécessité d'un redressement national. Il faut, dit-il, «opposer une digue à la vague destructrice»209.

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Intitulée dans sa version française La Suisse sera-t-elle socialiste? et dans celle allemande Wird der Sozi die Schweiz regieren?, la brochure diffusée au début d'octobre 1928 porte la signature de Helveticus, pseudonyme sous lequel se cache Joseph Beck 231. Le caractère anonyme de la publication ne manque pas d'intriguer. L'auteur, Helveticus, et l'éditeur, la société «Pro Helvetia» à Berne, se dissimulent derrière des noms de circonstance qui se veulent évocateurs. L'imprimerie n'est pas mentionnée232. Le public ne doit pas en savoir plus sur l'origine du document. La brochure est à l'image de l'Association suisse pour la solidarité économique, club fermé de la droite économique, qui apparaît au même moment: battre en brèche le socialisme, mais surtout pas à visage découvert.

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Antimarxiste féroce, la PSM ne tardera pas par ailleurs à faire preuve, dès 1933, d'une bienveillance souvent grande à l'égard les fronts et à transpirer sournoisement l'antisémitisme, parfois à grosses gouttes249.

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Alors qu'au départ, Musy avait, outre l'intention d'attaquer le socialisme, le projet de proposer des solutions constructives pour améliorer la condition des ouvriers 255, le texte finalement publié se consacre surtout à une dénonciation systématique de toutes les formes de socialisme. En guise de conclusion, le brûlot en appelle à la formation d'un «front national» contre les socialistes 256. C'est là la raison d'être principale de cette publication. Dans la ligne des idées corporatistes et avec des accents paternalistes, les réformes suggérées n'ont pas droit à de longs développements.

Texte de pure propagande, né de la crainte des élections à venir, dont l’issue éventuellement favorable aux socialistes augmenterait leurs chances d’accéder au Conseil fédéral 257, La Suisse sera-t-elle socialiste? ressasse à longueur de pages les thèmes de l'ordre moral menacé et de la patrie en danger. Le ton y est populiste et xénophobe. L'antisémitisme haineux de Joseph Beck refait surface 258. Ce catholique intransigeant attribue, par un exercice de contorsion, une puissance maléfique aux Juifs, à la fois suppôts du socialisme et du capitalisme.

Note 259
«Le socialisme combat le capitalisme, et partout, il est en coquetterie avec la juiverie. Ses théoriciens, ses docteurs et ses journalistes sont en majorité des israélites. Toute la direction intellectuelle et politique du socialisme, en Russie, en Autriche, en France et en Pologne est entre les mains des Juifs. Or, sans être le moins du monde antisémite, sans vouloir nier les qualités très réelles de la race juive, on doit constater cependant que partout et toujours les enfants d'Israël ont eu le talent des affaires et surtout celui d'accroître leur capital. De tout temps, ils ont été les amis intimes du capitalisme. Qui croira que tout à coup les Juifs socialistes ont changé de nature et d'instinct? À qui fera-t-on croire qu'ils haïront désormais le capital, mépriseront les biens de la terre et se voueront à la pauvreté évangélique? Qui croit à pareil miracle a beaucoup plus que la foi du charbonnier.» (HELVETICUS [J. BECK]:

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Présentée comme la forme la plus aboutie du socialisme, l'expérience bolcheviste, certes criminelle à beaucoup d'égards, est agitée comme un épouvantail 261. Selon l'auteur, tout socialisme, quel qu'il soit, mène au désastre: marxisme, socialisme d'État, syndicalisme, bolchevisme, bureaucratie, centralisation, étatisme, etc. sont autant de têtes de la même hydre 262. Obsédé par la grève générale de 1918 et n'hésitant pas aller contre la réalité qui a cours en Suisse en 1928, il peint le diable sur la muraille. De puissants comploteurs se cachent parmi les trop nombreux fonctionnaires helvétiques, dans les syndicats et dans le PSS. Joseph Beck voit partout la main des marxistes. Ils cherchent toujours et encore à s'emparer du pouvoir. Ils ont abandonné la violence pour des méthodes plus subtiles.

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Le pamphlet ne laisse personne indifférent. Bénéficiant d'un large écho dans les journaux, en particulier grâce à la puissante machine de guerre que constitue la PSM, il fait même un tabac à l'échelle nationale. Toute l'entreprise, tant le tirage impressionnant de la brochure que sa diffusion gratuite dans l'ensemble de la presse bourgeoise, n'a été possible que grâce au soutien financier de l'Association suisse pour la solidarité économique. C'est certainement une des actions de propagande les plus retentissantes de l'entre-deux-guerres. Musy jubile. La discorde redouble entre camps antagonistes.

La gauche crie au scandale. Beaucoup à droite applaudissent, contents de voir que l'on répond sur le même ton à la phraséologie souvent outrancière des socialistes 269.

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Bref, sa brochure peut se résumer, pour aller vite, à une idée centrale qu’il aime évoquer: la «déprolétarisation» de la masse. Rejetant la lutte des classes, il prône le rapprochement entre patrons et ouvriers. Sans prononcer son nom, Musy fait ici un pas en direction de la solution corporatiste qui, à cette époque déjà, retient son attention.

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Selon les sources consultées, Alfred Georg, qui entretient d'ailleurs des contacts assez étroits avec Musy depuis la Première Guerre mondiale, Henry Chauvet, beau-père de Théodore Aubert, Victor Gautier et le Bureau permanent de l'EIA adhèrent à l'ASSE 3

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Puis, dès le début du printemps des fronts, des anciens de l'ASSE rejoindront la Ligue pour le peuple et la patrie, créée le jour même où le peuple se prononcera sur la «lex Musy» (28 mai 1933). La Ligue pour le peuple et la patrie étant dissoute en 1936, plusieurs de ces personnalités intégreront aussitôt une nouvelle association, le Redressement national dont Musy sera l'un des principaux fondateurs. Les étiquettes changent au gré des circonstances, comme pour brouiller les pistes, alors que les hommes et leur programme restent: défense du libéralisme économique et lutte contre le socialisme. Certes, le réseau ne manque pas d'évoluer selon la conjoncture, certaines personnes se trouvant même à l'occasion en opposition avec d'anciens alliés.

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À nouveau, il s'efforce de trouver la fameuse troisième voie entre le libéralisme manchestérien et le socialisme.

Par solidarité, Musy entend surtout la collaboration entre patrons et ouvriers et le rapprochement entre capital et travail. Selon lui, il faut remplacer la lutte des classes par la collaboration des classes: «L'Association suisse pour la solidarité économique s'efforcera d'unir les grandes forces que la lutte de classes divise pour les opposer.»328 La solution, pour ne pas dire la guérison tant il tient le socialisme pour une véritable maladie, passe par la déprolatérisation des ouvriers. Devant l'ASSE, il ressort de sa sacoche la plupart des antidotes qu’il préconise depuis longtemps: création de logements pour les ouvriers, introduction d'un sursalaire familial (juste salaire), organisation de caisses de compensation, participation des ouvriers aux bénéfices de l'entreprise, actionnariat ouvrier, amélioration de la formation professionnelle, lutte contre l'alcoolisme,... Musy est prêt à développer le social pour mieux combattre le socialisme sur son propre terrain. En outre, à la sécularisation de la société, au matérialisme et à l'individualisme croissants, il ne cesse d’opposer la patrie, la famille et la religion.

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Par corporatisme, un terme à la mode, il a également vite fait de promouvoir à nouveau la rentabilité économique et la responsabilité sociale. Séduit par le modèle italien, il espère surtout, grâce au corporatisme, casser les reins au socialisme.
Outre la rentabilité économique et la responsabilité sociale, toutes deux clairement professées par l’Association suisse pour la solidarité économique, celle-ci défend déjà, en filigrane, l’idée d’une rénovation nationale. En combattant le socialisme et l’étatisme, elle prétend lutter contre le déclin qui, selon elle, mine le pays depuis plusieurs années. Elle estime qu’il faut remettre de l’ordre dans la maison suisse. Ainsi, sous plusieurs rapports, l’ASSE préfigure un mouvement de rénovation nationale comme la Ligue pour le peuple et la patrie,

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créée au printemps 1933, et certains groupes de pression politico-économiques actifs dès les années 30 et 40, tels le Redressement national, la Ligue des non- subventionnés (Bund der Subventionslosen), la Société pour le développement de l’économie suisse (Gesellschaft zur Förderung der schweizerischen Wirtschaft; abrégée en français SDES) et le «Trumpf Buur» 332. Même si, en définitive, l’ASSE n’exerce pas vraiment une grande influence sur la politique suisse, exception faite des élections au Conseil national d’octobre 1928, elle est du point de vue idéologique, comme le note Christian Werner, un important précurseur de futurs mouvements de rénovation et groupes de pression politico-économiques333.

La droite bourgeoise accorde certes quelques concessions. Ainsi, en 1922, Emil Klöti, socialiste modéré de Zurich, assume la présidence du Conseil national. En 1926, l'élection éventuelle de Robert Grimm à la même fonction pour 1927 suscite elle une vague de protestations. L'opposition la plus farouche vient notamment de Fribourg, forteresse catholique où l’homme de Zimmerwald et ancien meneur de la grève générale a laissé le plus mauvais des souvenirs. Le 21 novembre 1926, Fribourg est le théâtre d'un imposant rassemblement populaire contre Grimm, alors vice-président du Conseil national et, selon l'usage, candidat numéro un à la présidence. Près de 10'000 personnes, venues surtout de Suisse romande, participent à la «Landsgemeinde» de Fribourg pour manifester contre la

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Élu sans grands remous, le radical vaudois Marcel Pilet-Golaz remplace Ernest Chuard, démissionnaire. Si celui-ci n’a pas entretenu de relations privilégiées avec Musy, le nouveau venu devient rapidement un allié précieux du Fribourgeois dans la poursuite de son programme financier et dans la lutte contre le communisme 344. Pilet-Golaz vient également d’un canton où l'idée fédéraliste est très forte. De plus, comme Musy, il a un certain goût pour les régimes forts. En 1926, en plein débat sur les conditions d'engagement des fonctionnaires, le chef du DFFD avait d'ailleurs déjà pu se féliciter des propos musclés du conseiller national Pilet-Golaz, chaud partisan, comme lui, de l'interdiction du droit de grève 345. Le Fribourgeois et le Vaudois ont donc quelques bonnes raisons de s'entendre. À eux deux, ils incarnent désormais surtout la ligne dure à l'égard de l'URSS. Une fois de plus, la Suisse romande se présente comme une terre de prédilection de l'anticommunisme.
Note 341
341 [P. de VALLIERE:] Les troubles révolutionnaires en Suisse de 1916 à 1919, par un témoin,
Lausanne, Payot, 1926, 80 p. — Données bio. sur Paul de Vallière (1877-1959): R. JAUN
(s.l.d.): Der Schweizerische Generalstab... op. cit., p. 376

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Malgré son élection peu brillante à la présidence de la Confédération pour 1930, Musy est aux anges. Qu'une trentaine de radicaux, pour une bonne part de gauche, lui aient refusé leurs suffrages pour se venger de la non-élection de Wettstein, candidat radical officiel, ne l'empêche de dormir 357. Il fait figure, plus que jamais, de leader de la droite nationale intransigeante. Son credo? Ne rien céder ni aux socialistes ni à ceux qui, jusque dans les partis bourgeois, suivent selon lui un cours plus ou moins gauchisant. Évincer le plus possible les uns et les autres des affaires du pays. Sa philosophie politique se résume, sans trop forcer le trait, à quelques idées simples, solidement ancrées.

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À Moscou, jusque dans le bureau de Maxime Litvinov, vice-commissaire du peuple aux Affaires étrangères, on n'ignore rien de l'attitude de Musy. Ainsi, au début de mars 1926, le Soviétique apprend du représentant de la Croix-Rouge russe en Suisse ????, alors en voyage à Berlin, que le ministre d'Allemagne à Berne, Adolf Müller, a affirmé, quelques jours après un entretien avec Motta, «que tous les membres du Conseil fédéral à l'exception de Musy qui subirait l'influence du Ministre polonais, Modzelewski 367, ont actuellement accepté le principe de la

Note 367 Dans les années 1920, Adolf Müller signale plusieurs fois la polonophilie de Musy. Comme le laisse entendre le ministre d'Allemagne à Berne, l'anticommunisme du magistrat fribourgeois joue un rôle important dans cette inclination. Aussi est-ce sans surprise de voir en 1930 le ministre de Pologne à Berne, Jean Modzelewski, inviter Musy, alors président de la Confédération, pour fêter le 10ème anniversaire de la victoire qui refoula, hors des frontières de Pologne, l'«invasion» bolchevique. (AF, fs Musy, vol. 84: lettre de J. (de) Modzelewski à J.-M. Musy, 29.10.1930). Outre l'anticommunisme, nous pouvons également supposer que le facteur confessionnel et un certain antigermanisme, rencontré plusieurs fois chez Musy jusqu'au début des années trente, ne sont pas étrangers à cette sympathie pour la Pologne.

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Il n'empêche. Dès la mi-février 1926, les pourparlers engagés avec les Soviétiques, via Paris, sont déjà bloqués, les Russes ayant pris l'initiative de ne pas négocier plus loin 369. Lorsque, une année plus tard, la question des relations avec la Russie soviétique revient sur la table du Conseil fédéral, Musy gratifie ses collègues d'un nouveau solo sur le thème de l'intransigeance à l'égard de Moscou 370. Par principe, il s'oppose avec force à toute démarche qui pourrait aboutir à une reprise des relations diplomatiques avec l'URSS, ainsi qu'à l'octroi d'une indemnité à la fille de Worowski. Sa politique d'obstruction systématique donne un tour particulièrement tendu à la séance du Conseil fédéral du 12 avril 1927. Le gouvernement helvétique discute alors une note soumise par le ministre de Suisse à Berlin, Hermann Rüfenacht, qui a négocié avec l'ambassadeur soviétique le règlement du contentieux Worowski. Contre la seule voix de Musy,

Page 304: Le Conseil d'Etat de Fribourg manifeste son opposition aux accords de Berlin.

En juin 1927, Motta doit défendre sa politique devant le Parlement et assurer que les négociations menées à Berlin n'impliquent aucune reconnaissance de jure de l'URSS 375. C'est une sorte de douce revanche pour Musy de voir une grande partie de l'opinion publique lui donner raison.

Note 373
373 Lettre du CE au CF, datée du 29.4.1927 et signée par Marcel Vonderweid au nom du CE, reproduite in La Liberté, 30.4.1927. La réponse du Conseil fédéral — une lettre ouverte signée de son président Motta — au CE fribourgeois donne l'occasion à La Liberté de réitérer ses regrets et de reprocher au Conseil fédéral «une longanimité extrême» avec les Soviets. (La Liberté, 7.5.1927).

Adhésion ouverte au corporatisme et séduction du fascisme
Dans la seconde moitié des années vingt, Musy durcit le ton. Sa radicalisation idéologique n'est pas seulement la conséquence de la pétrification de son antisocialisme, même si ce dernier élément joue un rôle central. Car, outre ce postulat fondamental, un autre facteur essentiel intervient dans son glissement vers la droite autoritaire: la remise en cause progressive de la démocratie libérale elle-même.
Le tour libéral et moderne pris par la démocratie helvétique depuis 1848 l'irrite de manière croissante. Cette attitude de plus en plus critique à l'égard de l'ordre établi, indissociable d'ailleurs de son antisocialisme obsessionnel, s'observe tout particulièrement dans son ralliement ouvert au corporatisme et son admiration pour le fascisme italien, sans que l'on puisse d'ailleurs jamais

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Le conseiller fédéral fribourgeois se sent tout particulièrement appelé à jouer un rôle dans le corporatisme suisse, mais pas de n'importe quel corporatisme. Paternaliste, il y voit surtout un moyen d'encadrer le mouvement ouvrier et de faire pièce au socialisme. Également une manière de limiter le parlementarisme pour laisser plus de champ aux groupes économiques, organisés par profession.

Note 381 AF, fs Musy, vol. 104: version non publiée de la conférence de Musy du 25.3.1928. J. MUSY: L'État, le patron et la question sociale. Conférence de Mr le Conseiller fédéral Musy au cours de politique sociale organisé les 24 et 25 mars 1928 à Lucerne, La Chaux-de- Fonds, Impr. des Corporations, (1928), 30 p.

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Dans ce sens, l'adhésion ouverte de Musy au corporatisme est, pourrait-on dire, double. Il y a d'une part celle de l'économiste libéral et antiétatiste, défenseur des intérêts et des groupes économiques qui, sous le vocable de corporatisme, entend surtout la collaboration des agents de production par l'union des classes, la rationalisation de l'économie capitaliste dont la cartellisation en pleine expansion n'est pas ici la seule caractéristique, la suppression des intérêts contradictoires entre travail et capital, la discipline sociale, la solidarité et l’efficience nationales. Tout cela avec une intervention minimale de l’État. Il s’agit ici du partisan d’une économie libérale efficace — d’aucuns parlent de «capitalisme organisé» — telle qu’elle se développe durant l’entre-deux-guerres en Suisse 386. L'Association suisse pour la solidarité économique qu'il lance en 1928 avec l'appui de puissantes personnalités du monde économique s'inscrit clairement dans cette optique.
D'autre part, il y a le ralliement de l'homme politique, représentatif d'une droite composite ne se limitant pas d'ailleurs au conservatisme catholique, qui espère grâce au corporatisme dépasser les limites de la démocratie libérale, jugée de moins en moins capable de barrer la route au péril socialiste. S'il s'inspire largement de la doctrine sociale de l'Église et se préoccupe également de progrès social, il montre aussi de sérieux penchants pour un corporatisme plus autoritaire. Dans une perspective de redressement national, un des poncifs de la pensée politique de Musy, il ne fait aucun doute que le corporatisme tel qu'il est appliqué par l'Italie nouvelle le séduit.

2.7.2. Un conservateur admiratif de l'Italie fasciste
Ses ennemis n'ont pas manqué de lui lancer le mot au visage comme une injure imparable. Fasciste, Musy ne l'a pourtant jamais été. Toute sa vie, il est resté un conservateur.
Il a certes évolué, radicalisant ses positions alors que le fascisme montait en puissance. Il en fut, c'est vrai, un ami très complaisant, par arrivisme, par faiblesse et par conviction. Peu de jours après la chute de Mussolini, en juillet 1943, il dresse encore publiquement la liste des mérites du «grand chef

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Il n'empêche. On ne peut pas, à moins de se méprendre sur l'essentiel, déduire de son admiration pour le Duce que Musy a été un fasciste. L'homme, ambigu et complexe s'il en est, mérite mieux qu’un raccourci. Sur de nombreux points fondamentaux, sa vision du monde, profondément conservatrice et attachée au fédéralisme, diverge de celle des fascistes. Ainsi en est-il du rôle de l'État central, de l'organisation de la société, de l'importance de l'individu et de la place de l'Église. Les tendances révolutionnaires et totalitaires du fascisme s'opposent aux fondements même de la pensée conservatrice. Restent les accommodements, les convergences et même les affinités profondes, au premier rang desquelles se trouve une haine commune pour le marxisme. Sans chercher plus loin que les slogans de propagande, Musy voit en Mussolini le sauveur de l'Italie et l'un des plus fermes défenseurs de la civilisation européenne contre le danger communiste388.

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Note 399 J.-M. MUSY: En souvenir de la fête nationale suisse. 1er Août 1930. Discours prononcé à Genève par Monsieur Musy, Président de la Confédération, Berne, Impr. Bargezzi & Lüthy,

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2.8. L'entrée dans le giron de la Ligue Aubert
Il est à noter, en conclusion de ce chapitre, que le discours du 1er août 1930 marque une nouvelle étape dans les rapports entre Musy et Théodore Aubert 411. À cette date, leurs relations sont d'ailleurs déjà bien établies, puisque le Bureau permanent de l'EIA, avec à sa tête l'avocat genevois, a adhéré à l'Association suisse pour la solidarité économique au début de 1930.

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Devant la perspective grandiose qui s'offre devant lui — obtenir l'appui officiel d'un gouvernement, plus exactement celui d'un Musy bien imprudent dans ses avances, pour écraser le communisme —, Aubert est pris d'euphorie: «Je me sens très “sanguin” à l'idée de pouvoir engager enfin une grande bataille», dit-il en se 419 Ibid. 420 Ibid. 421 Ibid. 422 Ibid. 423 BPU, Archives EIA, «Suisse, Divers, J.-M. Musy»: lettre de J.-M. Musy à Théodore Aubert,
[4.8.1930]. En séance du CF, le 16 décembre 1932, Musy revient également sur «l'absence de toute police politique fédérale». (Pv CF, 16.12.1932, in DDS, vol. 10, p. 530). 424 BPU, Archives EIA, «Suisse, Divers, J.-M. Musy»: lettre de J.-M. Musy à Théodore Aubert,
[4.8.1930]. 425 BPU, Archives EIA, «Suisse, Divers, J.-M. Musy»: lettre de Théodore Aubert à
Lod[ygensky], 12.8.1930. Des archives consultées de la Ligue Aubert, il ressort que cette dernière collabore avec le Ministère public fédéral en diverses occasions, entre autres en lui transmettant des informations sur l’activité communiste. 426 BPU, Archives EIA, «Suisse, Divers, J.-M. Musy»: lettre de Théodore Aubert à Lod[ygensky], 12.8.1930.314 référant à l'entretien qu'il vient d'avoir avec le conseiller fédéral fribourgeois 427. La collaboration entre la Ligue Aubert, active au niveau international, et l'influent magistrat fribourgeois, fer de lance de l'antisocialisme en Suisse, s'annonce fructueuse 428.

Désormais, Musy est bombardé par la propagande de l'EIA 429. Bien que sa religion soit faite depuis longtemps, son obsession du péril rouge se nourrit de tout ce qui le conforte dans sa vision manichéenne du monde.

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Note 429 Entre fin août et début septembre 1930, par exemple, l'EIA envoie à Musy les publications suivantes: «Une nouvelle guerre mondiale», «La Faillite du collectivisme», «Les Tableaux des organisations soviétiques», «Les persécutions religieuses en Russie», «L'Entente Internationale contre la IIIe Internationale», ainsi qu'un document sur le «mouvement antibolchévique finlandais». (BPU, Archives EIA, «Suisse, Divers, J.-M. Musy»: lettres du colonel Odier et de Théodore Aubert à J.-M. Musy, 20.8 et 6.9.1930).

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La politique déflationniste suivie par les pouvoirs publics helvétiques agit elle comme un facteur de dépression supplémentaire sur l'activité économique. Les couches sociales les moins favorisées en souffrent tout particulièrement.
Pourtant, sur le moment, rares sont les Suisses qui remettent en question les arguments principaux justifiant cette politique plutôt inadéquate: le maintien à tout prix de l'équilibre budgétaire et, surtout, la défense acharnée du franc à la parité-or. Même le PSS et l'USS n'y trouvent rien à redire dans un premier temps15. Ce que la gauche conteste, c'est la politique déflationniste et les mesures antisociales du programme financier de Musy16.

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Que la Grande-Bretagne et les États-Unis, après avoir dévalué leur monnaie, connaissent une reprise de leur activité économique alors que la Suisse, se cramponnant à un franc fort qui entame sérieusement la compétitivité de son industrie d’exportation, s'enfonce dans la crise ne semble pas vraiment retenir l'attention. En pressurant le pays au nom du maintien du franc à sa parité-or, Musy et ses pairs contribuent plutôt à anémier l'activité économique du pays et à le plonger dans la stagnation. Toutefois, sur le moment, très rares sont ceux à se rendre compte du caractère nuisible de la politique du franc fort. Pas même les ennemis traditionnels de Musy. Et ceux qui critiquent vertement sa politique monétaire ne proposent souvent que des solutions aléatoires, voire irréalistes.

1.2.2. Le franc, incarnation de la patrie

Considérant que le franc suisse est «la pierre d'angle sur laquelle repose l'économie de notre pays»52, Musy prône un retour à la simplicité des ancêtres. Il estime que la déflation générale rendra probablement le peuple plus pauvre mais que cela ne l'empêchera pas d'être heureux53. Il désapprouve le «confort et les

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Le 6 décembre 1931, le peuple repousse à la fois la loi fédérale sur l'AVS et celle sur l’imposition du tabac, toutes deux contestées par référendum98. Le canton de Fribourg, dès le début un foyer de l’opposition à la «lex Schulthess», se signale par un rejet massif avec un rapport des voix de dix contre un 99.

Selon La Liberté, ce résultat national représente une «défaite du socialisme et du radicalisme socialisant»100. Pour Schulthess, il constitue sans conteste une «grande défaite»101. Musy savoure lui sa victoire. Il croule sous les félicitations102. On lui tresse des lauriers dans les milieux antiétatistes et antisocialistes, en particulier à Genève. Jean Martin, qui demande ouvertement le départ de Schulthess103,

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La crise bancaire mondiale, notamment le marasme qui règne en Autriche et en Allemagne, se répercute directement sur la Suisse. Fortement engagées à l'étranger, de nombreuses banques helvétiques se trouvent assez vite au pied mur. C'est tout d'abord la place financière genevoise qui est touchée122. En février 1931, le député Léon Nicole, socialiste communisant, interpelle le Conseil d'État genevois en séance du Grand Conseil. Non sans arrière-pensée politique, celui qui a juré la mort du capitalisme demande des assurances sur l'état de santé de la Banque de Genève, établissement privé dans lequel le canton est engagé. Comme on le saura bientôt, la gestion de la banque laisse effectivement à désirer123. Aussitôt, un début de panique gagne les déposants. La menace d'une débâcle générale pousse Musy, épaulé par la BNS, à intervenir. Les forts liens qui unissent le grand argentier à la haute bourgeoisie genevoise facilitent sans doute son action. Il faut à tout prix éviter un affaiblissement du crédit de la place financière suisse. C'est pourquoi le Conseil fédéral se montre prêt à accorder au canton de Genève un emprunt de 15 millions pour sauver la Banque de Genève124.

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Trop tard. En juillet 1931, celle-ci doit fermer ses portes, non sans que les socialistes genevois, soutenus sporadiquement par les chrétiens-sociaux, y aient fortement contribué125.

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163 AF, fs Musy, vol. 80: lettre de Musy à E. Grand, président du parti conservateur
fribourgeois, 25.11.1932 (copie). Musy profite de l'occasion pour dire combien il regrette l'émeute du 8/9 octobre 1932 qui «a porté une douloureuse atteinte au prestige de Fribourg». (Ibid.). Provoquée par un incident mineur, la conduite au poste de gendarmerie d'un soldat licencié ivre quelque peu débraillé (certaines sources parlent de deux soldats), l'émeute populaire à laquelle se réfère Musy a tout d'abord eu la forme d'un petit attroupement qui a évolué en une violente manifestation contre la police. Reconnaissant le caractère spontané de l'échauffourée, La Liberté se demande tout de même: «À supposer que l'aventure de samedi soir eût eu une allure bolchéviste, étions-nous à l'abri par des mesures de sécurité publique?

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Au début de 1934, Musy en vient à prôner, devant des représentants de l’armée, les manières fortes; les quotidiens socialistes parlent, sans doute trop rapidement, de dictature. Approuvées par le colonel argovien Bircher, les vigoureuses paroles de Musy n’en suscitent pas moins une réaction des officiers bernois présents qui, à en croire la presse socialiste, quittent la salle en signe de protestation168. Une chose est sûre: l’homme d’État fribourgeois a une conception de plus en plus étriquée de la démocratie.

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Outre la volonté de voir le principe d'autorité être fortifié, Musy pousse à un renforcement de l'ordre et de la discipline. Au début des années trente, il joue un rôle important dans toutes les mesures prises par les autorités fédérales pour proscrire les communistes ou sympathisants de l'administration fédérale. Très vite, il se fait un des principaux promoteurs de la législation anticommuniste en Suisse. En outre, beaucoup plus que Häberlin, chef du DFJP, le Fribourgeois incarne la ligne dure au sein du Conseil fédéral en matière policière. Il marque incontestablement de son intransigeance la plupart des discussions qui tournent autour du maintien de l'ordre. Une intransigeance braquée contre le seul marxisme.
Considérant la démocratie menacée, et elle l'est effectivement par les extrémistes les plus divers, il se montre, de tous les conseillers fédéraux, l'un des plus favorables à une législation répressive accrue. Toutefois, au moment même où l'extrême droite déferle sur l'Europe, il ne voit pas venir le danger du côté des fronts qui ne cachent pourtant pas leur mépris pour la démocratie. Une fois de plus, il trouve dans la propagande de la Ligue Aubert tout ce qui le conforte dans

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À terme, le chef du DFFD vise l'exclusion pure et simple des communistes de l'administration fédérale. Ce qu'il promet effectivement, en septembre 1932, de proposer au Conseil fédéral175. La sentence ne tarde pas et n’est surtout pas freinée par l’indignation des communistes. Le 26 novembre, leur organe Basler Vorwärts sort une édition spéciale pour dire combien ils apprécient le projet du Fribourgeois: «Der Lohnabbauer Musy will alle revolutionären Arbeiter brotlos machen» ou «Musys faschistischer Vorstoss»176. Le 2 décembre suivant, peu après les troubles sanglants du 9 novembre à Genève, que Musy perçoit comme l’œuvre de Moscou, le gouvernement fédéral promulgue un arrêté qui interdit aux fonctionnaires fédéraux l'affiliation au parti communiste ou la participation à une organisation communiste177. Une fois de plus, la loi sur le statut des fonctionnaires est invoquée. Musy ne tentera par contre jamais d’élargir cet arrêté aux fonctionnaires membres ou proches de mouvements fascistes ou nazis, également liés à l’étranger.

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Le 30 juillet 1933, lors du congrès du PCPS à Zurich, Musy clame haut et fort que le marxisme doit être liquidé. Pour lui, l'alternative est simple: soit le socialisme, soit l'ordre corporatif189. À ce même congrès, sous l'influence d'une jeunesse conservatrice en pleine ébullition idéologique qui, par la voix de Martin Rosenberg, président central de la SES, vient d'accepter le 2 juillet un programme pour une Suisse chrétienne, fédéraliste et corporative, le PCPS décide de créer une commission chargée d'étudier la révision totale de la Constitution190.

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De plus, l'Action nationale suisse contre le communisme, fondée par Musy durant l’hiver 1936/1937, trouve des appuis dans les mêmes

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milieux industriels et financiers. Conservatisme politique et libéralisme économique constituent à chaque fois les grands piliers de ces associations, toutes hostiles au marxisme.

229 En 1925 p.e., il dit: «Ni l'identité de race, ni l'identité de langue ne sont indispensables pour qu'un peuple soit uni. Il suffit que ses membres soient pénétrés d'un même idéal national.» (Voir sous s.n.: «La journée fribourgeoise à l'exposition suisse d'agriculture. Allocution de M. le président Musy», in La Liberté, 16.9.1925).

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En Suisse romande, l'anticommunisme est, encore plus qu'ailleurs en Suisse, largement partagé. Ainsi, du discours sur la crise prononcé par Musy le 24 avril 1931 devant la Société économique de Zurich, la presse romande se fait surtout l'écho du passage consacré à la dénonciation du bolchévisme, morceau d'anthologie anticommuniste243.

Enthousiaste, Aubert informe aussitôt Musy que l'EIA ne manquera pas de reproduire son exposé sur la menace bolchéviste245.

Note 243 Voir p.e. «Le bolchévisme jugé par M. Musy», in La Liberté, 25.4.1931, ainsi que «Le
danger bolchéviste. Le discours de M. Musy», in Gazette de Lausanne, 28.4.1931. À cette époque, Aubert et l'EIA fournissent à Musy, sur sa propre demande parfois, divers documents sur le communisme, ainsi en mars 1931 (deux notes sur l'action communiste et la Suisse, différents mémoires adressés par le Bureau de l'EIA aux gouvernements, une brochure de l'Internationale Syndicale Rouge La grève est un combat) et au début avril 1931 (une note sur le communisme en Asie). (BPU, Archives EIA, «Suisse, Divers, J.-M. Musy»: lettres de l'EIA à Musy, 16.3 et 10.4.1931. Voir aussi ibid.: lettre de Théodore Aubert à Musy, 15.4.1931, et une note intitulée «Généralités sur le bolchévisme», s.d.). De son côté, Musy communique également des renseignements à Aubert. En mars 1932, il lui transmet «un intéressant rapport sur l'armée rouge et la guerre future» écrit par un «jeune Fribourgeois, Jean Dousse, qui fut, avant de rentrer en Suisse, professeur de culture physique en Russie». (Ibid.: lettre de Musy à Théodore Aubert, 10.3.1932. — Revenu à Fribourg suite à la Révolution bolchevique, Jean Dousse a également servi dans l’armée tsariste). En avril 1933, Musy fait parvenir à Aubert un rapport du Département militaire sur les particularités essentielles du mouvement communiste. (Ibid.: lettre du DFFD [Schmieder] à Théodore Aubert, 28.4.1933).

Note 244 Edm. R. [Edm. ROSSIER]: «L'invitation aux Soviets», in Gazette de Lausanne, 30.4.1931. — Données bio. sur Edmond Rossier (1865-1945): P. STETTLER: Das außenpolitische Bewußtsein... op. cit., p. 396.

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246 M. CERUTTI: «Politique...» op. cit., p. 122. Bien que peu importants en moyenne, les échanges commerciaux avec l'URSS n'ont en fait jamais totalement cessé. (Ibid., pp. 122- 123). Quant à l’absence de relations diplomatiques, la mission Wehrlin du CICR à Moscou joue entre 1920 et 1938 le rôle de consulat officieux de Suisse dans la capitale soviétique, alors que le délégué soviétique de la Croix-Rouge à Berne fonctionne comme une sorte de représentant de l’URSS en Suisse. Voir J.-D. PRAZ: La mission Wehrlin du CICR à Moscou (1920-1938). Délégation ou... légation? Analyse des relations CICR-Confédération au travers d'un cas particulier de fonctionnement du département politique, mém. lic. Univ. de Fribourg, 1996, 248 p.; J.-F. FAYET, P. HUBER: «Die Russlandschweizer ohne Schutz? Die IKRK-Mission in Moskau als “verdecktes Konsulat” 1921-1938», in Études et Sources, 28, 2002, pp. 153-187.

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Certes, dans le fond, Musy n'a pas vraiment besoin d'être encouragé lorsqu'il s'agit de lutter contre communisme. Pourtant, le président de l'EIA prêche avec zèle au converti. Il le rend particulièrement attentif au «dumping soviétique», procédé par lequel Moscou chercherait à aggraver la crise en Occident249. Au nom du Bureau permanent de l’EIA, Aubert s’adresse dans le même sens aux gouvernements et aux institutions internationales250. Musy est également convaincu que la Russie soviétique vend ses produits à l'étranger à des prix sous-évalués. Selon lui, en augmentant ainsi les difficultés de l'économie occidentale, les bolcheviques s'efforcent, dans un but révolutionnaire, d'attiser le mécontentement populaire251. D’autres personnalités helvétiques, proches de la Ligue Aubert et de Musy, partagent sans doute leur opinion sur cette question252.

Note 253 BPU, Archives EIA, «Suisse, Divers, J.-M. Musy»: lettre de T. Aubert à J.-M. Musy, 27.10.1930. Aubert, à cette époque membre de l’UDE, écrit à Musy au moment où éclate à Genève un scandale, «l’affaire des pétroles russes». Juste avant les élections au GC genevois de novembre 1930, Léon Nicole révèle que du pétrole russe est écoulé en Suisse par l’intermédiaire d’une société à laquelle appartiennent Julien Lescaze et son beau-père Alfred Blanchet, tous deux membres influents de l’UDE. En divulguant cette affaire, qui implique deux des partisans de l’isolement économique de l’URSS, Nicole veut montrer que les relations commerciales avec l’Union soviétique doivent s’établir officiellement et non pas s’effectuer sous le manteau. (Voir Y. CASSIS: L'Union... op. cit., p. 119).

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Au Conseil fédéral, Musy agit dans la même direction. L'anticommunisme de principe l'emporte sur toute autre considération, même sur le réalisme économique. En octobre 1932, le Conseil fédéral accepte, sur les recommandations de Schulthess, la proposition des fromagers suisses d'exporter vers l'URSS cinquante wagons de fromage d'un montant d'un million de francs, contre l'importation de marchandises russes en Suisse pour une valeur de 2.4 millions de francs. Musy, pourtant défenseur de l'agriculture et lui-même promoteur du gruyère, s'oppose en vain à ce projet259.

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«Nous avons à combattre aujourd’hui un envahisseur plus insidieux que celui qui fut arrêté à Sempach et à Morat. C’est l’infiltration lente et perfide d’idées et de conceptions qui ne sont point de chez nous et qui ne seront jamais les nôtres. L’heure est venue de résister énergiquement aux funestes tendances qui menacent de briser nos énergies nationales.»

À l'instar d'une grande partie du bloc bourgeois, Musy voit partout à l'œuvre les hommes de Moscou. Après la soirée tragique du 9 novembre 1932, René Payot prend la plume pour dénoncer lui aussi les comploteurs et en particulier Léon Nicole, ce «sinistre agitateur»264. La responsabilité du bain de sang est attribuée unilatéralement aux socialistes. Quasiment aucun membre de la droite nationale ne songe à reprocher au fasciste Georges Oltramare d'avoir à dessein provoqué la gauche en organisant une réunion où devaient avoir lieu la «mise en accusation» de Léon Nicole et Jacques Dicker. L'aile dure socialiste, elle aussi peu portée à l’apaisement, a également tendance à jeter de l’huile sur le feu.

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La gauche elle se montre particulièrement virulente. En 1932, la Berner Tagwacht n'hésite pas à traiter le conseiller fédéral fribourgeois d'«ennemi du peuple» et de «petit dictateur»296, alors que les socialistes genevois en font l'«ami des gangsters», le jour même où Georges Oltramare et ses compagnons de l'Union nationale organisent une manifestation qui tourne à l'affrontement sanglant (9 novembre 1932)297. En outre, la presse socialiste qualifie souvent Musy de fasciste298, critique facile qui passe toutefois à côté de l’essentiel. Avec le temps, il est la cible d'attaques de plus en plus personnelles. Elles n'épargnent pas sa famille.

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L'affaire du fonds des reptiles de juin 1932 est tout de suite suivie par une autre affaire. Le 16 juin 1932, un individu armé d'un revolver menace Musy dans les rues de Berne. L'auteur du forfait? L'agent en céréales Rudolf Schoch, homme à l'esprit très troublé qui rend responsable de ses difficultés matérielles le chef du DFFD.

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Pour Musy lui-même, qui ramène tout à ses fixations, cet acte «n'est pas sans analogie avec les méthodes bolchévistes»317. En fait, Schoch est connu, à lire la Berner Tagwacht qui avance plusieurs faits, pour son engagement antisocialiste318. Interné pour avoir perdu la raison, il n'a en tout cas absolument rien du terroriste à la solde de Moscou, ni de l'instrument des socialistes suisses.

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Pour leur part, socialistes et communistes ont combattu le projet. Ils y ont surtout flairé l’odeur de Musy, plus que celle de Häberlin. Dans la dernière ligne droite, Le Travail de Léon Nicole, pourfendeur inlassable du Fribourgeois, a ainsi appelé à voter non pour «barrer le chemin à la dictature Musy»13.

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Le même jour, Musy passe à nouveau à l'offensive. Il présente à ses collègues du gouvernement un programme en sept points39. Par son contenu en phase avec l'esprit de la période, il ne peut que rencontrer une large approbation des antiétatistes et des rénovateurs, qu'ils soient jeunes-conservateurs, chrétiens- sociaux, frontistes ou néo-conservateurs de tout bord. Les adversaires visés par ce programme sont eux aussi facilement identifiables: Schulthess et, en quelque sorte, les socialistes dans tous les partis politiques. Les cinq premiers points

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portent sur des questions financières et relèvent de la politique déflationniste défendue jusque-là: interdiction de toute dépense sans recette équivalente; réorganisation du régime des subventions fédérales; accroissement des pouvoirs du Conseil fédéral pour réduire le coût de la vie; résolution du problème des chômeurs, notamment en les «occupant»; assainissement financier des CFF. Le sixième prône l'organisation professionnelle pour mettre fin à la lutte des classes et demande de réduire les interventions de l'État. Enfin, le septième point exige l'élimination immédiate de tous les étrangers qui compromettent la sécurité du pays. Musy lance un véritable ultimatum au Conseil fédéral. Ce dernier a jusqu'au lendemain pour déclarer s'il est d'accord avec ce programme d’urgence, faute de quoi le Fribourgeois démissionnera.

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Tous les journaux socialistes, on s'en doute, crient victoire à l'annonce du départ de Musy72. Des sept conseillers fédéraux, il est celui à qui les socialistes, sans parler des peu nombreux communistes, vouent la plus grande haine depuis 1918. D'où une nette propension aux jugements à l'emporte-pièce et aux amalgames boiteux. Il ne fut jamais, à lire leur presse, que le suppôt du grand capital, le serviteur le plus zélé de la réaction catholique et, depuis peu, le futur chef fasciste que les frontistes attendent. Cela fait beaucoup pour un seul homme.

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Tendre la main aux frontistes: oui. Les rejoindre avec armes et bagages: certainement pas.

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La tactique de Wechlin consiste manifestement à dramatiser au maximum la situation et à tendre la corde jusqu'à obtenir la cassure souhaitée. Si Motta avait suivi Musy dans sa retraite, il est clair que la situation aurait été autrement plus dangereuse. Cela aurait en quelque sorte marqué l'entrée des conservateurs- catholiques dans l'opposition. Leur collaboration avec les fronts contre le régime en place, voire contre une éventuelle coalition radicale-socialiste, en aurait été fortement stimulée. Dès lors, les chances d'un grand chambardement auraient augmenté. Wechlin, fier de prétendre qu'il a été, dès 1932, l'un des premiers à proclamer la crise de l'État, recherche la polarisation des camps. Musy pas moins. À l'évidence, tous deux caressent le même projet: décanter la situation en poussant la crise le plus loin possible. Cette stratégie maximaliste correspond d'ailleurs assez bien à leur tempérament ravagé par un activisme débridé.

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Pour Musy, le 22 mars 1934 ne représente pas une rupture idéologique. Juste un pas de plus, et non le premier, vers l'abîme.

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Après le 22 mars 1934, Musy croule, plus encore que dans les jours précédant sa démission, sous une avalanche de messages de soutien. Plusieurs personnes reviennent sur le vaste complot radical-socialiste dont il aurait été victime. Certaines attribuent également ses ennuis à une conspiration du radicalisme franc- maçon ou de la franc-maçonnerie tout court128.

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À Vevey, c'est le chef fasciste Arthur Fonjallaz qui, apprenant la nouvelle de la démission de Musy, lui tresse sur le champ une couronne de laurier. Lors d'une

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conférence organisée par les fascistes suisses, il déclare: «Le conseiller fédéral Musy a dit la vérité, c'est un homme courageux. Il l'a dite, et il a prédit que si l'on continuait la politique qui était menée à Berne, comme elle est menée aujourd'hui, nous allions à la catastrophe. / Une autre fois peut-être, vous vous rendrez compte que les paroles du conseiller fédéral Musy ont été les paroles d'un prophète.»136

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Idéologiquement proche des nationalistes romands, marqués par l’influence de Maurras et Barrès, Musy ne fera pourtant jamais le grand saut, même si de fait, en tant qu’ancien conseiller fédéral, il collaborera plus étroitement avec eux qu’avec son propre parti. Au grand dam de quelques-uns, il n'a d'ailleurs jamais envisagé, selon toute vraisemblance, de devenir un chef frontiste ou le leader de quelque groupuscule nationaliste, ni même de démissionner formellement de son parti d’origine. Que l’ancien conseiller fédéral fribourgeois ne défende que très peu et même desserve les couleurs du PCPS n’y change rien. Il doit trop au PCPS pour oser une démission qui serait vue comme une trahison. Qu'il pense, comme d'autres, adversaires ou partisans, qu'il a un rôle de premier plan à jouer dans un vaste rassemblement national antisocialiste est par contre très probable. À cinquante-huit ans, il n'a rien du vieil homme qui aspire à une paisible et modeste retraite. C'est également l'avis des observateurs étrangers.

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Ces différents appels du pied de sympathisants du fascisme ou d'une droite autoritaire, ces nombreux témoignages et autres pronostics, recueillis dans des milieux que l'on ne peut pas soupçonner de vouloir du mal à Musy, indiquent suffisamment de quel crédit il jouit auprès des forces montantes de l'extrême droite. Au moment de sa démission, l'avenir semble encore lui appartenir. Comme l'atteste sa trajectoire post-gouvernementale, il se nourrit manifestement d’une telle illusion.

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Pourtant, la fièvre politique, attisée par un esprit de revanche, le dévore toujours autant. Après une brève pause, il se cherche manifestement un nouveau terrain d'action. Ainsi, dès l'été 1934, il déploie une intense activité de conférencier, surgissant aussi bien dans les cercles les mieux établis de la droite nationale-conservatrice que dans les cloaques de l'extrême droite. Il trempe de plus dans divers comités d'action et, ce qui est plutôt insolite pour un ancien conseiller fédéral, retourne à Berne en tant que conseiller national. Porté à l'action souterraine, il se fait également le promoteur du Redressement national, créé en 1936. Propagandiste reconnu, il élargit en outre son action à la scène européenne dès la fin 1934.

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Une région également charnière entre les deux Suisses, romande et alémanique, à l’heure de la montée des périls, fasciste et communiste. C'est dans ce cadre d'incertitude et de ferveur nationale que, le 1er août 1934, Musy fait sa rentrée politique. Du haut de la tribune ornée du drapeau suisse, l'ex-conseiller fédéral harangue une foule

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Ceux qui espéraient voir Musy prendre la tête des fronts, sitôt retiré du gouvernement, doivent déchanter.

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Si une majorité importante ne croit guère au retour de Musy à la tête du pays, encore moins dans le rôle d'une sorte de landammann, le principal intéressé lui s'active dans le sens indiqué par quelques zélateurs jeunes-conservateurs. Contrairement aux intentions que lui attribuent généralement ses ennemis socialistes, Musy ne limite pas ses vues à l'extrême droite sur laquelle il ne cesse certes de lorgner. Dans la perspective de redresser le pays et de faire barrage au marxisme, les deux piliers de son action politique depuis la fin de la guerre, il souhaite plutôt que droite et extrême droite trouvent un terrain d'entente pour former une grande coalition nationale, certes hétérogène mais unie contre l'ennemi commun, les marxistes, qu'ils soient représentés par les socialistes ou les communistes. Qu'il pense jouer un rôle dans ce bloc, où la droite nationale- conservatrice contrôlerait et utiliserait comme un bélier les forces les plus extrémistes pour écraser la gauche et faire sortir de ses gonds le régime de 1848, semble assez clair. Sans revenir sur sa dérive autoritaire entamée bien avant 1934, l'ensemble de son parcours post-gouvernemental entre droite et extrême droite parle en faveur d'un tel calcul.

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Naturellement, M. Musy fit quelques allusions aimables à l'Italie, mais il recommanda tout spécialement à son auditoire de se garder à la fois de chercher à adapter à la Suisse son régime actuel

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Le 29 novembre, à la veille du dépôt de l’initiative, Edmund Schulthess bat en brèche, lors de son fameux discours d’Aarau, la prétention de ceux qui veulent voir la Confédération assumer la tâche d’un État-providence tout-puissant. Le salut du pays ne peut passer que par l’adaptation des prix intérieurs suisses à ceux de l’étranger.

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Le héraut de l’économie libérale, certes tempéré par une certaine sensibilité chrétienne sociale, condamne sèchement l’étatisme, oreiller de paresse selon lui. Il associe le développement de l’État-providence à une marche irrémissible vers la décadence. Le conservateur-catholique constate que l’initiative de crise écornerait dangereusement les valeurs morales et nierait même l’esprit chrétien. Elle serait, d’après lui, le fossoyeur du sens de la responsabilité individuelle, de l’esprit d’initiative et du goût de l’épargne. L’ultrafédéraliste tient pour inacceptable l’étatisation et la centralisation renforcées que propose l’initiative. Le tenant du corporatisme note qu’elle compromettrait pour longtemps l’urgente réorganisation économique et sociale dont a besoin le pays. L’antisocialiste dogmatique, obsédé par l’idée de complot, est convaincu que les initiants cherchent à instaurer, par étapes, un régime marxiste en Suisse. Enfin, celui qui a déjà dans le viseur les élections au Conseil national du mois d’octobre, déclare qu’une «Suisse centralisée, assujettie à la dictature fatalement capricieuse, hésitante et opportuniste d’un parlement proportionnaliste, inspiré de préoccupations électorales, ne sera plus la Suisse»92

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Lors du congrès de Lucerne, les 26 et 27 janvier 1935, les socialistes se dotent d’un nouveau programme. Face à la montée des fascismes, le PSS renonce à la

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«dictature du prolétariat», affirme son attachement à la démocratie et souscrit, certes sous certaines conditions, au principe de la défense nationale. En outre, il se prononce à l’unanimité contre la révision de la Constitution.

Rénovateur dans l’âme, Musy adhère lui totalement au projet de retaper à neuf la charpente constitutionnelle.
Après son départ du gouvernement fédéral, il s’engage encore un peu plus dans la vague révisionniste des années 1934-1935.

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Mais, alors que la vieille garde du PCPS aborde la bataille avec une certaine prudence, peu de conservateurs chevronnés comme Musy s’y engagent avec autant de fougue. Dans les jours qui précèdent la votation, il apparaît aux quatre coins du pays120. La campagne l’amène notamment en des lieux, comme Genève, où certains membres de la droite bourgeoise fréquentent de plus en plus, au nom de la lutte contre le socialisme, les extrémistes de l’Union nationale121.

Au début de la plupart de ses conférences, Musy ne peut s’empêcher de pester contre le Conseil fédéral qui, selon lui, «a pris position contre la révision en fixant la date de la consultation populaire le 8 septembre»122.

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Sitôt son retour dans l’arène politique confirmé, il s’illustre par un manque de réserve et de modération à l’égard du gouvernement, deux qualités généralement attendues d’un ancien conseiller fédéral. Libéré de la responsabilité gouvernementale, il joue à fond, par opportunisme et par esprit de revanche, sur son image d’homme courageux qui a su dire non à la prétendue déliquescence du système en place.
La nécessaire adaptation à l’«ordre nouveau» en train naître constitue l’un des principaux arguments avancés par Musy en faveur de la révision: «Constatons encore que toujours les grands courants d’idées qui ont traversé l’Europe ont eu une répercussion sur la Suisse. Déjà chez nous comme ailleurs, on sent le besoin grandissant d’une adaptation aux conceptions nouvelles, aux besoins nouveaux qui agitent le monde. [...] Partout nous sentons une aspiration profonde vers un ordre nouveau.»126 Pour Musy, la révision de la Constitution doit surtout permettre une redéfinition du rôle de l’État. Il faut mettre un terme à l’étatisme grandissant, tenu pour un signe de décadence. Non sans romantisme, il rêve d’un retour à un ordre ancien, pour ne pas dire à un âge d’or mythique fait de solidarité et, insiste-t-il, de liberté127. L’empreinte de la fin du XIXe siècle, où se mélangent le souvenir d’un libéralisme idéalisé et la nostalgie conservatrice d’un monde idyllique, reste très profonde. À bien des égards, l’ordre nouveau auquel Musy aspire lui aussi se définit dans une large mesure par rapport à un passé embelli.
Défenseur de l’économie libérale, Musy n’a, à la différence d’autres libéraux méfiants à l’égard des corporations, aucune peine à se placer sous la bannière d’«une Suisse chrétienne, fédéraliste et corporative». Pour lui, l’extension, depuis 1848 et plus encore depuis 1874, des compétences de l’État ne s’est effectuée qu’aux dépens de la liberté des individus, de la souveraineté des cantons et de l’efficacité de l’économie. Son approche de la solution corporatiste est, dans une large mesure, celle d’un libéral. Un libéral qui ne veut certes pas dire son nom en cette période où beaucoup de monde proclame la faillite du libéralisme économique. Musy déclare lui aussi haut et fort que la corporation permettra le Il ne dit rien des conditions précises dans lesquelles patrons et ouvriers devraient collaborer.

En ce qui concerne la rénovation politique, il en appelle toujours à une démocratie disciplinée et à un exécutif fort, tout en rejetant l’idée d’une dictature totalitaire ou d’un régime aux mains d’un seul homme. Une fois de plus, il propose de limiter les compétences du Parlement, notamment en matières financières.

note 127 «L’égoïsme individuel et l’égoïsme de classe ont émoussé les caractères, l’ancienne solidarité qui fit autrefois du peuple suisse un bloc intangible. Divisés, opposés par leurs intérêts, les hommes sollicitent de plus en plus aide et protection de l’État, dont les fonctions absorbantes ne connaissent plus de limites. La conséquence en est une restriction progressive des libertés individuelles au profit de l’État. Les libertés disparaissent petit à petit. Bientôt il n’y aura plus de liberté que pour le législateur qui fait les lois et pour les fonctionnaires qui les appliquent.» (AF, fs Musy, vol. 92: «Extraits des Conférences faites par Monsieur Musy. Révision de la Constitution», p. 2).

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dépassement du socialisme et du capitalisme. Ses principales attaques, à l’inverse de nombreux chrétiens-sociaux, ne portent toutefois pas sur les méfaits du libéralisme économique ou sur les fondements du capitalisme. Ce qui l’irrite le plus ce sont le manque de liberté et la socialisation croissante. Critiquant le «libéralisme fortement mitigé de socialisme qui fut l’aboutissement de la politique de la guerre et de l’après-guerre»128, il affirme que l’organisation professionnelle permettra de «décharger l’État des fonctions usurpatrices qu’il s’est attribuées dans le domaine économique.»129 À ses yeux, le socialisme d’État pratiqué en Suisse depuis 14-18 n’a contribué qu’à la paralysie progressive de l’initiative privée et du sens des responsabilités. Pire, il a poussé à la bureaucratie, réservoir de l’électorat socialiste. Musy est convaincu que la corporation, panacée à l’étatisme, fera sortir le pays du désordre économique, qu’elle fera régner la paix sociale entre le patron et l’ouvrier, qu’elle ramènera l’équilibre entre la production et la consommation, entre le capital et le travail.

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Sans doute Musy est-il aussi conscient que le fédéralisme, notamment par la concurrence fiscale qu’il instaure entre cantons, représente un des meilleurs garde-fous contre le gonflement de l’État social132.

Il demande l’interdiction des communistes et l’expulsion des étrangers indésirables, deux groupes de personnes étroitement liés dans son esprit. Il propose également la prohibition des sociétés secrètes qui «poursuivent des buts inavouables»133. Affirmatif jusque dans ses contradictions, il clame tout haut: «Dans la démocratie, toute l’activité des sociétés doit se développer en pleine lumière.»134 Ce genre de discours, servi régulièrement, donne une saveur particulière à la trajectoire même de Musy, notamment aux relations très obscures, entretenues dans le dos des autorités de son propre pays, qu’il aura bientôt avec l’Allemagne nazie et certains traîtres helvétiques.

Comme le note Clauzel, à Fribourg, l’ancien conseiller fédéral, «malgré son active propagande, n’a réussi à obtenir que 11'600 voix contre 9'500. Il semble que les espoirs mis en lui, lors de sa démission du Conseil fédéral, par les milieux de droite fribourgeois, qui

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allaient jusqu’à vouloir en faire le futur Mussolini helvétique, se soient désormais évanouis, et que, non seulement dans tout le pays, mais même dans son propre canton, sa popularité soit à son déclin, devant notamment l’hostilité des paysans qui lui reprochent sa taxation sur l’alcool»139.

Il n’empêche. Il persiste à miser sur les forces qu’il croit toujours montantes et, dans l’espoir d’un gain futur, est prêt à prendre des risques pour atteindre ses objectifs. Cette tendance se poursuivra et même s’intensifiera dans les années suivantes. Or, la défaite du 8 septembre 1935 envoient dans les cordes frontistes et autres adeptes de l’«ordre nouveau», certes sans les mettre k.o. définitivement. En progression rapide en 1933, le frontisme reflue nettement dès 1935. Incapable de devenir un véritable mouvement de masse, il est divisé en d’innombrables courants, souvent rivaux. Après la gifle du 8 septembre, les élections au Conseil national d’octobre 1935 ne feront que confirmer leur faible emprise sur la politique nationale. Par conséquent, l’entrée de Musy sur le terrain des fronts est, dans une certaine mesure, surprenante car elle s'accentue au moment même où ceux-ci s’essoufflent.

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note 151
En février 1937, peu après les troubles de La Chaux-de-Fonds où l’ancien conseiller fédéral vient de s’illustrer en compagnie d’extrémistes, le correspondant d’une feuille radicale peut également écrire au sujet des relations tendues entre Musy et le parti conservateur:

Rem: les socialistes marxistes agents de Moscou sont des maximalistes, par contre seule l'extrême-droite est extrémiste!

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Pourtant, il devient vite évident que l’ancien conseiller fédéral n’est plus en mesure d’influer sur le cours du parti comme il l’a été par le passé. À l’intérieur de sa fraction même, il ne joue aucun rôle dirigeant véritable. En tant que membre du PCPS, Musy a sa carrière politique derrière lui. S’il n’en est pas encore vraiment conscient en 1935, l’échec mortifiant qu’il essuiera sur ses propres terres lors des élections d’octobre 1939 mettra brutalement terme à ses derniers espoirs de redevenir un des leaders du catholicisme politique suisse. Entre-temps, il s’enfoncera encore un peu plus dans des marécages plutôt brunâtres. Beaucoup plus occupé à mener sa propre politique qu’à défendre les intérêts du PCPS, l’ancien conseiller fédéral fribourgeois n’est plus vraiment représentatif, surtout dès 1936-1937, de la grande famille conservatrice-catholique. En 1934, au moment de sa démission du gouvernement fédéral, la rupture était de fait déjà consommée entre Musy et une partie de l’establishment conservateur.

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Il s’y illustre surtout par son anticommunisme militant157.

Note 157 AF, E 1301, vol. 318, Pv CN, 4.6.1936, p. 142 (motion Musy invitant le CF à présenter un projet de loi interdisant comme illicites et dangereuses pour l’État, l’action communiste et les organisations communistes); Bst CN, 10.6.1936, pp. 1050-1052 (intervention de Musy contre le rétablissement des relations avec l’URSS); AF, E 1301, vol. 322, Pv CN, 16.3.1937, pp. 329-349 (développement par Musy de sa motion du 9.3.1937 au sujet de l’interdiction de l’activité communiste); AF, E 1301, vol. 328, Pv CN, 10.2.1938, annexe 17 c-d (petite question Musy du 10.2.1938 au sujet de l’extradition de Lydia Grosowska).

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Au vote final, la tentative de Musy de convaincre ses collègues députés de ne pas entrer en matière sur le projet de budget pour l’année 1937 essuie un échec cuisant163

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Le slogan qu’il aime à citer depuis des années? «La montagne a fait les montagnards. Les montagnards ont fait la Suisse» 167.

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Au Parlement, Musy se révèle être surtout l’homme de la lutte contre le communisme. Avec Théodore Aubert, il y forme un tandem particulièrement actif dans ce domaine170. Sur de très nombreux points, leur argumentation, pétrifiée depuis longtemps, rejoint celle des jusqu'au-boutistes. Conservateurs intransigeants, ils sont tous deux prêts à aller loin dans la collaboration avec le fascisme, pourtant sensiblement différent du conservatisme. Leur ouverture à l’extrême droite n’en est pas moins intelligible.

Le 4 juin 1936, Musy dépose une motion par laquelle il demande formellement au Conseil fédéral la mise hors la loi du communisme171. Comme à son habitude, il considère, avec une pointe policière, que les mesures à prendre contre le communisme relèvent toujours de l’auto-défense. Une fois de plus, il reçoit le soutien précieux de Théodore Aubert et de l’EIA, prêts à faire de la propagande en faveur de sa motion172. Entre 1936 et 1938, Musy et Aubert joue d’ailleurs, souvent en étroite collaboration, un rôle moteur dans la vaste offensive anticommuniste qui s’intensifie en Suisse et plus particulièrement dans sa partie romande.

À défaut d’obtenir dès le départ une interdiction générale au niveau national, mesure à laquelle se refuse le Conseil fédéral, quand bien même celui-ci serre déjà la vis en 1936 en matière de répression contre l’extrême-gauche, les milieux anticommunistes travaillent plus spécialement les cantons dans l’espoir d’entraîner la Confédération à leur suite. À Neuchâtel et Genève, les

Note 170 Conseiller national de Zurich depuis avril 1938, le communiste Jules Humbert-Droz se souvient d’avoir eu ses interventions parlementaires hachées d’interruptions venant entre autres de Musy et Aubert. Jules Humbert-Droz écrit: «Musy me criait: “À Moscou!” et je lui rétorquais: “À Berlin!”» (J. HUMBERT-DROZ: Dix ans de lutte antifasciste 1931-1941, Neuchâtel, La Baconnière, 1972, p. 307).

Note 172 Voir BPU, Archives EIA, «Suisse, Divers, J.-M. Musy»: lettre de T. Aubert à J.-M. Musy, 22.7.1936; lettre de G. Lodygensky à J.-M. Musy, 11.9.1936.

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organisations communistes sont interdites en 1937. Au début de l’année suivante, Vaud leur emboîte le pas. En 1938, Fribourg et les cantons alémaniques de Schwytz, Obwald, Uri et Bâle-Ville suivent le mouvement, en prenant diverses mesures contre les communistes. Finalement, en novembre 1940, le Conseil fédéral interdit le Parti communiste sur le plan national.

La motion Musy s’inscrit dans une vague d’anticommunisme qui monte en Suisse et ailleurs en Europe. La victoire du Front populaire aux élections législatives d’avril-mai 1936 en France voisine, événement perçu comme la résultante de la tactique officialisée par le VIIe congrès mondial du Komintern en juillet-août 1935, pousse les milieux anticommunistes à réagir. Pour Musy, de plus en plus intéressé à mener son combat en relation avec d’autres anticommunistes européens, l’arrivée au pouvoir de Léon Blum constitue un tournant important: dès cette époque, ce francophile de cœur se détourne quelque peu de la France, qu’il juge en voie de bolchevisation, pour s’accommoder progressivement avec l’Allemagne, tenue pour un des remparts anticommunistes les plus sûrs en Europe.

1.5. Un dur parmi les durs
Outre le contexte international, la politique intérieure suisse influence fortement l’action de l’ancien conseiller fédéral fribourgeois. Sa position, marquée par une radicalisation idéologique accrue, un anticommunisme dogmatique et un fort esprit de revanche, l’emmène encore plus dans les marges de l’extrême droite, pourtant toujours plus déclinante depuis le rejet massif en 1935 de l’initiative en faveur d’une révision totale de la Constitution.
En 1936, année où il jette les bases de son organisation anticommuniste, Musy se fait en effet plus remarquer dans le petit monde de l’extrême droite et de la droite musclée, en particulier en Suisse romande, que dans les assemblées du PCPS, son parti d’origine. Au début février, dans la «ville rouge» de Lausanne, il attaque le système parlementaire lors du premier congrès romand des Jeunes Travailleurs, mouvement de rénovation à chemises vertes, récemment interdites,

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Le 19 mai 1936, entouré entre autres par Théodore Aubert, depuis peu conseiller national grâce au soutien de l’Union nationale, et Lucien Genoud, président des Jeunes Travailleurs de Genève, il apparaît dans le cadre d’une conférence organisée en cette ville par les Jeunesses nationales174, conférence au cours de laquelle il condamne toute reconnaissance de l’URSS et exige l’interdiction des organisations communistes en Suisse. Violemment chahutée, la conférence, où les «Musy, au poteau!» et autres «Sortez-le» vociférés par les militants de gauche, poing levé, s’entrecroisent avec les «Vive Musy!» criés par des adversaires, bras tendu, est à deux doigts de se terminer par une bagarre générale. La salle est évacuée et c’est finalement au local de l’Union nationale que Musy termine son exposé175.

La revanche ne tarde pas. Le 5 juin suivant, soit le lendemain du dépôt au Conseil national de la motion par laquelle Musy demande l’interdiction des organisations communistes, celui-ci réaffirme à Genève ses convictions anticommunistes à l’invitation du Parti national-démocratique, de l’Union nationale, du Parti chrétien-social, de l’Union civique et des Jeunes Travailleurs. À son entrée sur l’estrade du Victoria Hall176, décorée de deux larges banderoles portant ces mots: «Révolution internationale: non» et «Révolution nationale: oui», la clique de l’Union nationale bat aux champs et les porte-drapeaux des

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sociétés organisatrices prennent position auprès de lui177. Au bout du lac, l’heure est à la collaboration des forces de droite qui, ayant pour colonne vertébrale l’antimarxisme, viendra à bout du régime Nicole en novembre 1936178. Entouré de quelques rénovateurs à poigne, il se retrouve quelques jours plus tard à Neuchâtel, le 26 juin, pour faire un exposé sous l’étendard des Jeunesses nationales neuchâteloises, conduites par Eugène Bourquin.

Enfin, le 13 octobre 1936, Musy revient à Genève, dans la grande salle de la Réformation, où il donne une conférence sur le thème de la dévaluation décidée le 26 septembre précédent. Sa conférence a lieu sous les auspices de l’Union nationale qui, à la même époque, cherche à étendre son influence à tous les cantons romands179. Cadre plutôt inhabituel pour un ancien conseiller fédéral. Le caractère fasciste du cérémonial saute aux yeux: roulement de tambours, sonnerie de la clique, arrivée du drapeau de l’Union nationale entouré de sa garde, ovations d’une foule considérable180, debout et saluant à la romaine, et lecture du serment du banneret. Après un vibrant hommage rendu par le fasciste Georges Oltramare à l’invité, le premier félicitant le second pour sa démission du Conseil fédéral et lui souhaitant d’y retourner pour qu’il puisse enfin travailler à l’instauration de l’État chrétien, fédéraliste et corporatif, triple revendication qui est aussi celle des jeunes-conservateurs et des chrétiens-sociaux, Musy lui répond: «je suis ici, pour vous apporter une preuve publique de ma sympathie, à vous qui luttez pour la même cause»181. Au terme du discours, très fréquemment interrompu par de vigoureux applaudissements, toute la salle debout acclame le Fribourgeois182.

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Une fois de plus, il voit une quasi équivalence entre les intérêts de celle-ci et ceux du pays. Le redressement national passe, selon Musy, par une réforme profonde de l’État. Il faut, dit-il, «dissiper la chimère de l’État-providence»194.

À l’opposé des théories de Keynes qui ont cours à l’étranger, parfois avec un certain succès, Musy tient ferme le cap de l’orthodoxie libérale. L’économie nationale sera relancée, estime-t-il, non pas par l’action stimulante de l’État, mais par le secteur privé débarrassé des entraves étatiques. L’État n’a pas à s’occuper de tout, surtout en matière économique. Pour Musy, l’étatisme représente toujours un signe de décadence, un pas décisif vers le marxisme. Rien ne doit remplacer la responsabilité personnelle et la liberté individuelle. Il exige un assainissement des finances publiques, notamment grâce à une sévère compression des dépenses. Le bureaucratisme envahissant doit être combattu, l’administration dégraissée. Il est urgent de réformer les CFF dans le sens de la privatisation et de les dépolitiser, terme que Musy utilise souvent lorsqu’il s’agit de domaines où les socialistes sont, à son goût, trop influents. Très proche des thèses de la Ligue pour le peuple et la patrie, dont la dépolitisation des CFF constitue également un des chevaux de bataille, il estime qu’on «espère beaucoup, dans certains milieux, de la désétatisation, qui doit soustraire notre réseau national aux influences politiques.

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Par son discours du 31 janvier 1936 au Conseil national, Musy cherche d’une part à se présenter comme celui qui donne le coup d’envoi au redressement

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national. Une tactique dont il use depuis plusieurs années, sans d’ailleurs en avoir le monopole. Cette fois, à entendre l’écho que rencontre son discours dans l’opinion publique, Musy manque la cible. Pour beaucoup, à l’inverse du principal intéressé et de quelques cercles plutôt restreints, il n’est plus qu’un ancien conseiller fédéral qui a fait son temps. D’autre part, en hissant le drapeau du redressement national, il annonce aussi, d’une certaine manière, la naissance prochaine de l’organisation du même nom.

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Juste peut-on relever son aspiration croissante, déjà perceptible en 1934, à la formation d’un bloc national au-dessus des partis. Dans cette perspective, il aime à dire: ni a

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gauche ni à droite, mais tout droit en avant 238. De même, il répète que la Suisse doit certes rester une démocratie, mais surtout devenir une «démocratie disciplinée»239. Rodé à la rhétorique populiste, Musy se barde de mots qui, de fait, ne correspondent pas à ses propres actes. Que ses déclamations sur la défense de la démocratie, comprise ici dans son sens véritable, constituent un discours de façade, on en a la preuve par la politique de collaboration qu’il mène au même moment avec des extrémistes de droite. Habile dans l’art du camouflage, Musy couvrira d’ailleurs toujours d’un vernis «démocratique» ses idées de rénovation autoritaire.
Même au plus fort de son rapprochement avec l’Allemagne nazie.

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Note 246 En 1936, Henry Vallotton publie plusieurs brochures empreintes d’anticommunisme, d’antiétatisme et de libéralisme économique. Voir H. VALLOTTON: Suisses et Soviets. 2 interpellations (1926-1936), Lausanne, Impr. vaudoise, 1936, 38 p.;

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Très vite, il apparaît que les ambitions de Musy et les buts du Redressement national ne correspondent pas exactement. Le Fribourgeois considère que la crise n’est pas seulement économique, mais aussi politique. Donc, pour lui, la lutte doit également être menée sur le terrain politique. Cette tendance est d’autant plus forte qu’il souhaite voir le RN devenir un mouvement de masse où, si l’on en juge aux noms qu’il propose, droite et extrême droite collaboreraient.

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En outre, si la puissante association se garde d’entrer elle-même dans l’arène purement politique, cela ne l’empêche pas de participer au financement de l’Action nationale suisse contre le communisme, organisation de combat essentiellement politique que Musy crée après n’avoir pas réussi à renforcer cette dimension dans le cadre du RN. En juin 1937, le RN lui verse ainsi 2'500 francs264. De plus, l’organisation ne tarde pas à savoir que Théodore Aubert, l’un de ses membres les plus actifs et lui-même apprécié pour son travail à la tête de l’EIA, appartient également au comité de l’Action nationale suisse contre le communisme 265. Toutefois, à cette époque, alors qu’il consacre la plus grande partie de son temps à l’ANSC, Musy n’a plus vraiment la tête à œuvrer en faveur du RN.

Note 263
Association suisse des amis de l'EIA futur signataire de la «requête des 200» (1940), futur membre dirigeant de la SDES (fondée en 1942).

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Pour quelle(s) raison(s) le comité du Redressement national écarte-t-il l’ancien conseiller fédéral fribourgeois, pourtant un de ses membres fondateurs les plus prestigieux? Pourquoi évoque-t-on tout d’un coup une «affaire Musy»? Pourquoi n’envisage-t-on rien d’autre que sa démission pure et simple? Son engagement initial, d’autant plus qu’il est un ancien président de la Confédération, ne devrait- il pas au moins lui valoir une reconnaissance honorifique? Les sources consultées, pas même celles du RN où l’on évite soigneusement de s’étendre sur les motifs qui poussent sa direction à se séparer de Musy, n’apportent aucune réponse explicite269. Il est difficile de croire que seul son manque d’assiduité aux séances du comité justifie une mise à l’écart qui, si l’on se base sur les archives consultées, paraît plutôt expéditive. De fait, le remuant Fribourgeois semble bel et bien être éjecté du RN.

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En outre, le Redressement national et Musy s’éloignent l’un de l’autre et finalement se séparent alors qu’au même moment s’effilochent aussi les liens entre la Ligue Aubert et Musy. Simple coïncidence? Si, des archives du RN, il ne ressort aucune raison claire à ce qui ressemble fort à une destitution, on peut noter que le relâchement des relations Aubert-Musy, déjà perceptible au cours de l’année 1937, s’accentue un peu plus sous le coup de l’affaire Riedweg qui éclate en septembre 1938 et les rumeurs qui apparaissent au même moment sur le financement de l’Action nationale suisse contre le communisme et peu après sur celui du film La peste rouge.

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Dès 1938, c’est par ailleurs vite un secret de polichinelle, malgré tous les efforts de camouflage de Musy, que celui-ci entretient des relations serrées avec la légation allemande à Berne et certains hauts dignitaires du IIIe Reich. Que Franz Riedweg et Heinrich Wechlin, deux de ses plus proches collaborateurs de l’Action nationale suisse contre le communisme, s’enrôlent sous l’étendard

274 Après celle qui concerne les années 1930-1932, l’autre grande partie du dossier que l’EIA tient au nom de Musy couvre les années 1936-1938. (Voir BPU, Archives EIA, «Suisse, Divers, J.-M. Musy»). Si nous nous fondons sur les documents que nous avons consultés, notamment sur les archives de l’EIA, la Ligue Aubert n’a plus de rapport (écrit) avec Musy et son ANSC dès la seconde moitié de 1939. (Voir BPU, Archives EIA, «Suisse, Divers, J.- M. Musy» et «Suisse 1939»).

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national-socialiste en 1938, le premier en faisant une entrée fracassante dans la SS, le second en devenant rédacteur du pro-nazi Schweizervolk et en s’engageant dans l’Eidgenössische Soziale Arbeiter-Partei (ESAP), repaire de nazis suisses275, ne renforce sans aucun doute pas le crédit de Musy, d’autant plus que l’Anschluss a laissé des traces dans l’opinion publique suisse. En 1941, un Samuel Haas, pourtant très longtemps en relation avec Musy et même avec Wechlin et Riedweg, affirme par exemple s’être distancié du premier à cause des deux autres276, Haas faisant sans doute référence aux événements survenus depuis 1938. D’une certaine manière, et même si la raison de son échec ne réside pas seulement dans son jeu trouble avec l’Allemagne et quelques traîtres à la patrie, les Fribourgeois sanctionnent également Musy lors des élections au Conseil national d’octobre 1939. Par ses manigances, plutôt inhabituelles pour un ancien conseiller fédéral, il inspire indiscutablement une méfiance croissante277. La presse socialiste, toujours à l’affût, n’a sans doute pas totalement tort de demander, déjà au printemps 1939, s’il est vrai que certains bailleurs de fonds de Musy sont mécontents 278.

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Dans le premier numéro du Fasciste suisse (octobre 1933), fondé sous l’égide d’Arthur Fonjallaz, on peut y lire que, selon leurs statuts, les CAUR «se proposent de proclamer et de répandre l’idée de la mission universelle de la romanité; de devenir, sous la poussée d’une ferme volonté, l’instrument actif et ardent de la croissante diffusion de ce caractère d’universalité qui forme l’essence de la pensée de Mussolini», ainsi qu’ils «considèrent la romanité mussolinienne comme la plus haute idée animatrice de l’Europe et le Duce comme le créateur et l’apôtre de cette nouvelle vérité universelle»291. C’est dans cette perspective d’internationale fasciste, vite dépassée dès 1936 par la montée en puissance de l’Allemagne nazie sur la scène internationale, que se tient à Montreux en décembre 1934, sous la présidence du général Coselschi et à l’insu des autorités fédérales et cantonales, un congrès de divers chefs fascistes d’Europe, dont le colonel suisse Fonjallaz. Moins d’une année plus tard, après un deuxième congrès de l’internationale fasciste organisé à Montreux dans le dos des autorités helvétiques, le général Coselschi se verra interdire l’entrée en Suisse292.

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Musy se signale lui par un engagement très tranché pour l’Italie et contre les sanctions. Face aux coups de force des dictateurs d’extrême droite, il prend très vite le parti de l’apaisement, alors qu’il est animé d’un esprit de croisade dès qu’il s’agit de lutter contre le communisme.

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Le 26 juin 1936, Musy donne, sous les auspices des Jeunesses nationales de Neuchâtel, une conférence en cette ville en faveur de la levée immédiate des sanctions318. L’ancien conseiller fédéral est introduit par le médecin Eugène Bourquin, député libéral neuchâtelois, membre des Amis de la Corporation et chef des Jeunesses nationales, un «mouvement fascisant»319. Le politicien fribourgeois, à en croire La Suisse libérale qui suit depuis plusieurs années son parcours politique avec sympathie, obtient «un succès considérable»320. Toutes

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ses thèses — inégalité entre les peuples «primitifs» et les «grandes» nations occidentales, mission civilisatrice de celles-ci, critique de l’attitude anglaise et des tendances «belliqueuses» de la SdN,... — vont dans le sens d’une défense de l’Italie et d’une condamnation de la ligue de Genève. Obsédé par le complot communiste, il va jusqu’à évoquer le danger d’une SdN, déjà coupable d’avoir «accueilli des forces ennemies»321, qui évoluerait vers une sorte d’URSS mondiale322. Devant une telle situation, la Suisse doit plus que jamais, estime-t-il, retourner à la neutralité intégrale. Revenu de son attitude initiale plutôt favorable aux institutions de Genève, Musy se fait toujours plus critique, en particulier sous le coup de l’affaire abyssinienne, à l’égard de la SdN, tenue par beaucoup, notamment de catholiques, pour un instrument au service des juifs, de la franc- maçonnerie et du communisme.

Note 322
Au sujet du danger de vouloir faire de la SdN un super-État, Musy dit entre autres: «La SdN dégénérerait en une ligue de nations contre d’autres nations. Elle deviendrait l’instrument d’un parti, un centre de conspiration. Disposant d’une force militaire elle pourrait faire la guerre pour établir la paix, ce qui serait une absurdité. Noyer tous les États dans la confusion d’un communisme universel serait la plus dangereuse des aberrations. L’union des républiques socialistes soviétiques dont l’empire n’est point limité à la Russie est le commencement de cette périlleuse aventure.» (Discours de Musy reproduit sous: «Les sanctions et la paix», in La Suisse libérale, 29.6.1936).

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Musy, qui soulève par une improvisation bien sentie l’enthousiasme de cette faune bigarrée où se mélangent antisémitisme, antimarxisme et antimaçonnisme, promet de revenir à Neuchâtel dans peu de temps pour y parler cette fois de la liquidation des organisations communistes329

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«À tous ceux qui s’attaquent aux bases de notre civilisation, opposons les principes qui sont le fondement de notre culture en affirmant hautement qu’il n’y a pas de compromis possible entre le bolchevisme et la civilisation chrétienne.»338

Par contre, pour Musy, rien de fondamental ne s’oppose à une entente avec le fascisme et le nazisme. Bien plus, tourmenté par les fronts populaires qui s’ébauchent et même accèdent au pouvoir, il tient de plus en plus l’Italie mussolinienne et l’Allemagne hitlérienne pour les plus sûrs remparts de la civilisation chrétienne contre le péril rouge. Face au danger communiste, ses quelques réserves sur le fascisme et le nazisme fondent comme neige au soleil. Défenseur de l’Europe chrétienne à n’importe quel prix, qu’il soit fixé par Mussolini ou Hitler, Musy amorce, sous le coup de l’affaire éthiopienne, un tournant décisif. Ce virage personnel s’inscrit dans un mouvement plus large de renversement des alliances sur le continent.
En effet, au niveau européen, l’affaire d’Ethiopie porte un coup fatal au très fragile «front de Stresa», dirigé contre Hitler, et marque le début du rapprochement entre le Duce et le Führer339. Dès cette époque, l’un et l’autre se soutiennent dans leurs coups de force successifs.

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«L’industrie européenne risquerait [...] fort sous le régime du libre-échange international, d’être ruinée d’une part par la concurrence orientale,

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qui emploie une main d’œuvre fournie par des masses qui vivent de rien, et par la concurrence américaine, qui travaille dans des conditions de production et suivant des méthodes inapplicables chez nous.»346

S’il ne manque jamais de dénoncer les responsables criminels du Goulag, Musy oublie vite, même dans la capitale autrichienne, que son ami Dollfuss a été assassiné par des nazis.

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Note 356
356 ALS, fs Reynold, Doc. 7: «Liste des présences à la IXe Conférence de l’Entente Internationale contre la IIIe Internationale», 9.10.1933. Sous la rubrique du Bureau permanent apparaissent les noms de Théodore Aubert, du colonel Alfred Odier, du colonel divisionnaire Guillaume Favre, René Engel, du colonel divisionnaire Roger de Diesbach, Lucien Cramer, René Hentsch, Georges Lodygensky et Jaques Le Fort. Georges Theunis, pour la Belgique, est également cité comme membre du Bureau permanent. Selon cette liste, Gonzague de Reynold, Frédéric Dominicé et Gaston de Mestral se trouvent, pour la Suisse, aussi au nombre des participants à cette conférence de la Ligue Aubert.
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Sans aller jusqu’à prôner une illusoire autarcie européenne, il est convaincu que l’Europe doit s’organiser en un bloc solide pour contenir les assauts des autres adversaires économiques: «Plus on réfléchit, plus il apparaît certain que la création d’un grand marché européen peut seule nous préserver du double péril de l’autarchie, qui conduit à la misère, et du libre-échange, qui aboutirait à l’écrasement du Vieux Monde par la concurrence des pays neufs.»365 Il termine son exposé en scandant plusieurs fois l’idée de la nécessaire «collaboration européenne»366.

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Le ralliement définitif du PSS à la défense nationale ne s’opérera que deux ans plus tard, lors de son congrès de janvier 1937, sans toutefois réussir à convaincre tout le monde dans le camp bourgeois368. En outre, les prises de position prostaliniennes d’un Léon Nicole, pourtant minoritaires et même en opposition avec la majorité modérée du PSS et la direction du parti emmenée par Hans Oprecht, les intransigeances de l’aile gauche du PSS, surtout perceptibles en Suisse romande, et les voix désormais marginales des socialistes antimilitaristes et pacifistes suffisent souvent à attiser les soupçons369.

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le mouvement des Lignes directrices dès 1936

En Suisse romande, la victoire du Frente popular espagnol aux élections de février 1936, puis celle du Front populaire français aux élections d’avril-mai 1936 poussent certes des militants socialistes, notamment le communisant Léon Nicole, à prôner le rapprochement du PSS et du PCS dans le cadre de la lutte antifasciste371. Toutefois, outre-Sarine, où le PSS n’a plus depuis la scission de 1921 d’aile gauche aussi forte que dans la partie romande, l’union avec les communistes n’est pas vraiment envisagée par les socialistes, si ce n’est un moment un peu plus à Bâle sous l’influence de Friedrich Schneider372, et même clairement refusée par la direction du PSS. L’opposition socialiste est d’autant plus ferme que la soumission servile du PCS aux mots d’ordre venus d’Union soviétique lors des procès de Moscou, au moment même où ce parti prétend vouloir défendre la démocratie et l’indépendance nationale, puis lors du pacte germano-soviétique et de la guerre finno-soviétique le discrédite définitivement aux yeux du PSS, sans parler des autres forces politiques373.

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En préambule à un ouvrage au titre évocateur — Le communisme, science de trahison et de meurtre, tactique de guerre et de révolution —, livre de Gérard Demiéville par ailleurs élogieusement recensé par la propagande allemande qui présente Musy comme un des pionniers de la lutte contre le bolchevisme en Suisse379, l’ancien conseiller fédéral précise en octobre 1936

Bien avant la crise précédant les accords de Munich de fin septembre 1938, Musy note: «De ce que j’ai entendu à La Haye, à Bruxelles et à Paris, il ressort que les gens les mieux informés considèrent [que] les partis communistes, qui sont tous des sections affiliées à la IIIe Internationale dont Moscou est le centre et Staline le chef, s’efforcent de préparer une guerre européenne qui sera déclenchée au moment opportun. Cela dans le but de retenir les armées allemandes en Occident; l’objectif principal de Staline sur le plan international c’est la

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domination de l’Asie. La réalisation de son projet exige que la puissante armée allemande soit entraînée dans une action militaire occidentale. Staline veut être libéré du danger allemand vers l’Occident.»382

Dès 1936, Musy tient le VIIe congrès de l’Internationale communiste de juillet-août 1935 pour une étape décisive de la politique de subversion dirigée depuis Moscou contre l’Occident. Tant dans La peste rouge que dans de nombreux discours, le conservateur fribourgeois présente la tactique antifasciste des fronts populaires comme celle du cheval de Troie. Sur ce point, il ne fait d’ailleurs que reprendre la thèse défendue par Dimitrov en août 1935. Aux yeux de Musy, l’antifascisme qui cimente une partie des forces de gauche avec les communistes, sous le pavillon de la démocratie et de la paix, n’est rien d’autre qu’un moyen déguisé pour l’URSS de saper l’ordre en Occident et d’y provoquer un chaos tel qu’elle puisse profiter d’une guerre en Europe. Que le revirement du Komintern, qui cesse de combattre le socialisme et la démocratie pour inaugurer la lutte contre le fascisme et la guerre, obéisse surtout aux intérêts de l’Union soviétique tient de l’évidence. Toutefois, que l’anticommunisme représente aussi un instrument de la politique étrangère nazie ne gêne aucunement Musy. Il voit des complots seulement là où ses propres préjugés s’en trouvent renforcés. Certes, à cette date, son attitude peut également s’expliquer par un fait indéniable: Mussolini et même Hitler ne vont pas encore aussi loin que Staline dans le crime à grande échelle. Les grandes purges staliniennes atteignent leur point culminant entre 1936 et 1938.

De retour d’un voyage en Espagne en compagnie de son ami Henry Burrus, voyage au cours duquel il a fait don d’une copie du film La peste rouge au général Franco383, il répète en avril 1939 que le VIIe congrès du Komintern a dressé «le plan de la bolchevisation de l’Ouest européen»384. L’Action nationale

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suisse contre le communisme vise précisément à combattre un tel plan au niveau helvétique. Sa création correspond avec le début d’une grande vague d’anticommunisme en Europe, mouvement à la fois récupéré et fortement stimulé par les divers services du IIIe Reich. Le 25 novembre 1936, Berlin et Tokyo signent le pacte Antikomintern. Une année plus tard, le 6 novembre 1937, l’Italie y adhère à son tour. En Suisse, cette recrudescence d’anticommunisme aboutira aux diverses interdictions cantonales et fédérales.

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La motion du 4 juin 1936
En tant que parlementaire, Musy voue une grande partie de son temps à demander l’interdiction des mouvements communistes. Son collègue Théodore Aubert, lui aussi très actif dans le domaine, ne manque pas de lui prêter main forte. Sitôt élus, les deux hommes s’entendent pour mener la charge, un peu comme à l’époque où Musy était au Conseil fédéral. L’arrêté du 2 décembre 1932, interdisant à tout fonctionnaire fédéral d’appartenir au parti communiste ou de participer à une organisation communiste, doit beaucoup, rappelons-le, aux efforts de Musy, stimulé depuis plusieurs mois en catimini par Aubert.

Après avoir exigé à plusieurs reprises l’interdiction du communisme en Suisse, au moment où d’autres s’expriment dans le même sens 4, Musy dépose le 4 juin

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1936 une motion invitant le Conseil fédéral «à présenter un projet de loi interdisant comme illicites et dangereuses pour l’État, l’action communiste et les organisations communistes»5. La motion est appuyée par dix-huit autres députés6. Le conseiller national fribourgeois veut-il également créer l’équilibre à la requête de son confrère schaffhousois Walther Bringolf, socialiste revenu du communisme, qui s’est fait l’auteur, en date du 3 juin 1936, d’une motion demandant notamment au Conseil fédéral de «prendre immédiatement toutes mesures pour supprimer et liquider les groupements fascistes de tout genre (y compris les groupements accessoires et camouflés) composés d’étrangers»7?

Dès cette époque, Musy s’active pour engendrer, avec la collaboration de la Ligue Aubert, un mouvement d’opinion en faveur de sa motion. Il intervient au Parlement justement à un moment où, en juin 1936, la reconnaissance de l’URSS est redevenue un dossier brûlant au Conseil national8. Pour Musy, il s’agit de couper tous les fils qu’il pourrait y avoir entre la Suisse et l’Union soviétique. Sa proposition extrême n’emballe toutefois pas le gouvernement qui se refuse à ordonner l’interdiction pure et simple du parti communiste. Une telle mesure ne ferait que l’élever au rang de martyr, le jeter dans la clandestinité et l’encourager à infiltrer d’autres partis. Bien qu’il soit porté, comme le Conseil fédéral, à restreindre la marge de manœuvre des communistes suisses, le Ministère public se montre également opposé à une telle interdiction. Il avertit même du danger pour la Suisse à se laisser entraîner par Musy dans cette voie9. Tant le Conseil fédéral que le Ministère public préfèrent circonscrire le danger communiste par

Note 8
Entre décembre 1935 et janvier 1936, le Conseil national enregistre entre autres trois motions (motion Bodenmann du 2.12.1935, motion Reinhard du 3.12.1935, motion Stäubli du 8.1.1936) qui invitent le Conseil fédéral à aller dans le sens du rétablissement des relations économiques et diplomatiques de la Suisse avec l’URSS. Au Conseil national, la discussion à propos de cette reprise atteint son point culminant lors de la session de juin 1936 où sont débattues les motions Bodenmann, Reinhard et Stäubli, ainsi que l’interpellation Vallotton du 9.6.1936, appuyée entre autres par Musy, qui parle elle de s’en tenir au statu quo. (Sur ces débats, voir Bst CN, 10-11.6.1936, pp. 1033-1084; pp. 1050- 1052: intervention de Musy contre le rétablissement des relations avec l’URSS).

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L’avènement du Front populaire en France, suivi d’une vague de grèves, et surtout le début de la guerre civile en Espagne, alors que la liquidation des opposants, réels ou supposés, à Staline redouble d’intensité en URSS, entraînent toutefois un durcissement du gouvernement et de la police fédérale sur le plan national. S’achemine-t-on aussi en Suisse vers un regroupement des forces de gauche dont le PCS, section de l’Internationale communiste, pourrait tirer profit? Le 3 novembre 1936, notamment à la suite de diverses interventions parlementaires, dont celles de Musy, réclamant la prohibition des activités communistes, le Conseil fédéral promulgue un arrêté qui institue «des mesures contre les menées communistes en Suisse»11. Peu après, le gouvernement fédéral transmet à l’Assemblée fédérale un message, daté du 7 décembre 1936, «à l’appui d’un projet d’arrêté fédéral sur la protection de l’ordre public et de la sûreté publique»12. Le projet d’arrêté, dirigé spécialement contre le communisme, ne passe toutefois pas la rampe devant les conseils législatifs. En mars 1937, le Conseil des États l’édulcore jusqu’à éliminer toute référence au communisme13.

Note 14
Bst CN, 18.6.1937, p. 320. Voir aussi le rapport du CF à l'Assemblée fédérale concernant l’activité antidémocratique exercée par des Suisses et des étrangers en relation avec la période de guerre de 1939 à 1945 (motion Boerlin), 3ème partie, 21.5.1946, in FF, 1946, vol. 2, p. 226. (Désormais: Rapport CF activité antidémocratique, 21.5.1946).

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arrêté, complétant celui du 2 décembre 1932, qui énumère les associations considérées comme des organisations communistes15.

Note 15
Arrêté du CF complétant celui du 2.12.1932 qui exclut les communistes de l’administration fédérale, 16.2.1937, in RL, 1937, pp. 101-102.

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Au nombre de ses interventions parlementaires dirigées contre le communisme, Musy demande également au Conseil fédéral, le 10 février 1938, des renseignements au sujet de l’extradition de Lydia Grosowska, accusée d’être impliquée dans l’assassinat de l’ancien agent soviétique Ignace Reiss perpétré sur territoire vaudois en septembre 193733. Quelques jours après l’interdiction du communisme dans le canton de Vaud, Musy revient sur une affaire, déjà passablement exploitée par les anticommunistes vaudois avant le scrutin du 30 janvier 1938, dans laquelle il voit une fois de plus la main de Moscou.

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Une fois de plus, Musy ne prétend que se défendre contre l’immense conspiration bolchevique. Voyant la main de Moscou partout à l’œuvre, en France, en Espagne et même en Suisse, Musy va se servir de l’ANSC pour tenter de réduire au silence le communisme sur territoire helvétique. Pour le tribun fribourgeois, la position centrale de la Confédération en Europe, entre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, ne peut qu’éveiller la convoitise de l’URSS. La création de l’ANSC s’inscrit indiscutablement dans un contexte dépassant les frontières helvétiques.

Note 36
Dans un article qu’il publie dans La Revue anticommuniste de juillet 1938, Raymond Deonna signe en tant que député au Grand Conseil de Genève et secrétaire de l’Institut international antimarxiste. (Voir R. DEONNA: «Les mesures législatives prises, dans le monde, contre le parti communiste», in La Revue anticommuniste, VI, juillet 1938, p. 264).

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Note 39
elon le premier numéro de La Revue anticommuniste (février-mars 1938), Musy crée l’ANSC en février 1936. (F. D. [F. de DIESBACH]: «M. Jean-Marie Musy», in La Revue anticommuniste, I-II, février-mars 1938, p. 16). Ailleurs il est dit que l’ANSC est fondée par Musy au début de 1936. (R. RUFFIEUX: La Suisse de... op. cit., p. 320).

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elon le premier numéro de La Revue anticommuniste (février-mars 1938), Musy crée l’ANSC en février 1936. (F. D. [F. de DIESBACH]: «M. Jean-Marie Musy», in La Revue anticommuniste, I-II, février-mars 1938, p. 16). Ailleurs il est dit que l’ANSC est fondée par Musy au début de 1936. (R. RUFFIEUX: La Suisse de... op. cit., p. 320).

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En définitive, même si Musy entame de fait déjà en 1936 une campagne anticommuniste plus ou moins organisée, tout porte à penser, sur la base des éléments à notre disposition, que l’ANSC est véritablement lancée et fondée entre la fin de 1936 et le début de 1937, plus précisément entre décembre 1936 (création formelle d’une premier petit groupe) et janvier 1937 (constitution ad hoc et entrée en action)57, soit un moment où nombre de radicaux suisses n’ont pas encore totalement exclu de participer au mouvement des Lignes directrices, possible cartel de centre-gauche dont la droite conservatrice ferait les frais,

Note 55
s.n.: «“Schweizerische Aktion gegen den Kommunismus”», in Basler Nachrichten, 18.3.1937; (ag.): «La lutte contre le communisme s’organise», in Gazette de Lausanne, 20.3.1937; s.n.: «Lutte décidée contre le communisme», in Journal de Genève, 21.3.1937.

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Le pacte Antikomintern, fixé dans ses grandes lignes dès la fin de 1935 et signé le 25 novembre 1936, se situe dans ce cadre. Hitler n’a aucune peine à jouer des craintes de la droite européenne, effrayée par la victoire des fronts populaires à Madrid et Paris, horrifiée par la guerre d’Espagne dont elle attribue la seule responsabilité aux agents communistes et épouvantée par les procès sanglants de Moscou. L’entrée de Musy dans l’orbite allemande, en 1936- 1937, n’est donc ni un fait isolé ni un phénomène tout à fait nouveau. À partir de la fin de 1936, le voyage en Allemagne devient toutefois encore plus à la mode pour nombre d’anticommunistes européens. Fortement entamé par le parti pris idéologique, leur sens critique sur ce qu’ils y voient n’est d’ailleurs pas beaucoup plus aiguisé que celui de la plupart des voyageurs complaisants qui visitent l’URSS au même moment.

Du 4 au 10 novembre 1936 se déroule la première conférence anticommuniste internationale à Feldafing près de Munich 58. Plus de quarante représentants de diverses organisations anticommunistes et d’officines plus ou moins officielles, provenant d’une vingtaine d’États différents, prennent part à cette rencontre confidentielle,

Note 59
H.-A. JACOBSEN: Nationalsozialistische Außenpolitik 1933-1938, Frankfurt a.M./Berlin, A. Metzner, 1968, p. 824. Un des procès-verbaux en français de cette conférence se trouve à la BPU, Archives EIA, «Procès-verbaux 1933-1937»: «Procès-Verbal de la Première Conférence Confidentielle Anti-Communiste Internationale à Feldafing près de Munich du 4 au 10 Novembre 1936 – Strictement confidentiel!», 84 p. La Ligue Aubert dresse elle-même un compte-rendu de cette conférence (BPU, Archives EIA, «Procès-verbaux 1933-1937»: «Conférence internationale anti-communiste», fin novembre 1936, 5 p.), à laquelle ont participé trois de ses membres, à savoir Jaques Le Fort, Georges Lodygensky et René Hentsch, Le Fort et Lodygensky représentant également la commission internationale Pro- Deo (BPU, Archives EIA, «Procès-verbaux 1933-1937»: «Procès-Verbal de la Première Conférence Confidentielle Anti-Communiste Internationale à Feldafing près de Munich du 4 au 10 Novembre 1936 – Strictement confidentiel!», p. 33).

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Note 63
Un des thèmes principaux de la conférence anticommuniste qui a eu lieu à Feldafing près de Munich du 4 au 10 novembre 1936 concernait les méthodes de collaboration internationale dans la lutte de propagande contre le communisme dans les domaines suivants: presse, TSF, littérature, expositions, service d’illustrations et de polycopie, cinéma. (Voir BPU, Archives EIA, «Procès-verbaux 1933-1937»: «Procès-Verbal de la Première Conférence Confidentielle Anti-Communiste Internationale à Feldafing près de Munich du 4 au 10 Novembre 1936 – Strictement confidentiel!», pp. 13-17). Lors de leur séjour, les congressistes ont notamment visité une exposition documentaire antibolcheviste organisée à Munich par l’Antikomintern. (Ibid., pp. 16 et 19-20).

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Note 65
Toutefois, gêné et même irrité par les maladresses et la volonté manifeste des services allemands à récupérer pour leur propre compte l’anticommunisme en Europe, Théodore Aubert leur signifie assez vite ses réticences à poursuivre, dans de telles conditions, la collaboration de l’EIA au projet du congrès mondial anticommuniste. (BPU, Archives EIA, «Procès-verbaux 1933-1937»: Pv de la rencontre à Bâle d’Aubert et L. (Lodygensky) avec T. (Taubert), von B. (von Bahr) et E. (Ehrt), le 13.5.1937). Le voyage en juillet 1937 de René Hentsch à Berlin, où il s’entretient avec von Bahr, Ehrt et T. (Taubert), participe apparemment de la tentative commune de trouver un arrangement acceptable pour l’EIA et l’Antikomintern.

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Dirigée par Adolf Ehrt, l’Antikomintern est en fait une organisation camouflée du Ministère de la Propagande du Reich. La propagande menée par les nazis contre les dangers du bolchevisme et les crimes perpétrés en son nom leur sert entre autres à se constituer indirectement un certain capital de sympathie au sein des milieux bourgeois européens. Jusqu’à la fin de 1937 surtout, les droites du Vieux Continent ont d’ailleurs tendance à voir dans l’Allemagne un bastion contre le bolchevisme, un des derniers remparts de la civilisation chrétienne occidentale. Nettement antisémite, la propagande anticommuniste a aussi pour but de montrer que les fils de toutes les intrigues bolchevistes aboutissent dans les mains de prétendus comploteurs juifs70.

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Dans un manifeste diffusé dans les milieux intéressés par la lutte anticommuniste, l’ANSC affirme qu’«il est aujourd’hui du devoir

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impérieux de tout citoyen suisse de lutter de toutes ses forces contre le communisme»76. Trois raisons sont avancées. Primo, la Suisse subit un travail de sape croissant du Komintern. Secundo, la nouvelle tactique du Front populaire vise l’unification de forces grâce à laquelle le communisme cherche à s’emparer du pouvoir. Le manque de vigueur de la droite bourgeoise est montré du doigt: «Cette unité a pu se réaliser, parce que les principes économiques de la gauche (économie collective) et la droite (économie individuelle) se sont rapprochés à la faveur des événements, soit par l’embourgeoisement du prolétariat, soit par la prolétarisation de plus en plus accusée des travailleurs indépendants (étatisme, subventions, trusts, etc.).

Note 76
Un exemplaire de ce manifeste, signé par Fred de Diesbach, se trouve in: AF, E 4320 (B) 1968/195, Bd 27, C.2.33: copie d’un manifeste de l’ANSC, mars 1937. Le même manifeste, signé par Pierre Favarger (comité cantonal de Neuchâtel?), est conservé in: ARCJ, fs Chappuis, 54 J 59: manifeste de l’ANSC, mars 1937. Ce document de 3 pages se trouve probablement aussi dans les Archives René Fonjallaz. (Voir R. JOSEPH: L'Union nationale... op. cit., n. 220 p. 351).

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Obsession centrale de l’ANSC, la destruction du communisme doit finalement être le point de départ du redressement social et économique du pays80. Pour l’ANSC, éradiquer le communisme, c’est travailler à la rénovation du pays. La lutte contre l’étatisme, tenu comme un moyen déguisé de l’infiltration socialiste et communiste, figure également en bonne place dans les préoccupations de l’ANSC.

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Ce résultat tend à accréditer l’opinion de ceux qui, dans les milieux nationaux, tiennent l’ANSC pour une organisation superflue, voire inopportune. En effet, ne lui reproche-t-on pas de contribuer à la dispersion des forces et, par là, de rendre indirectement service au communisme?100 Une telle conclusion paraît quelque peu extrême, la concurrence et l’émulation entre

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mouvements anticommunistes jouant surtout en défaveur du communisme. Toutefois, à suivre Musy jusqu’au bout, il est probable qu’on aurait fait des communistes des martyrs et finalement renforcé leur prestige.

Du milieu de l’année 1936 à 1937, le mouvement anticommuniste dirigé par Théodore Aubert soutient activement la campagne menée par Musy. En octobre 1936, l’EIA lui écrit: «Désireux de vous apporter tout le concours possible pour la campagne de si grande importance que vous avez entreprise contre le communisme, nous venons vous dire que nous mettons à votre disposition le matériel de notre exposition itinérante anticommuniste, qui comprend un grand nombre d’illustrations, des affiches, des tableaux d’ordre économique etc.»103.

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La trajectoire assez trouble de Musy, notamment ses nombreux voyages en Allemagne et ses visites à la légation allemande de Berne, ne manque pas d’inquiéter jusque dans les rangs des anticommunistes suisses. La crédibilité de Musy est particulièrement mise à mal en 1938, année où non seulement il continue à soutenir l’Allemagne, résolument engagée dans une politique de conquêtes dont s’alarment la plupart des Suisses, mais où aussi Wechlin adhère à un mouvement d’obédience nazie, Riedweg entre dans la SS et La peste rouge sort en Suisse, non sans soulever de nombreuses questions sur la nature des liens de l’ANSC avec le Troisième Reich. Musy apparaît toujours plus compromis dans une étrange nébuleuse. Ainsi, après un long silence, la Ligue Aubert le contacte pour lui faire part de ses craintes au sujet des insinuations courant sur le compte

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des relations que l’ANSC entretient avec l’Allemagne. Elle juge même nécessaire, sans doute aussi dans l’espoir d’être tranquillisée, de lui conseiller de publier une déclaration catégorique assurant que l’ANSC est entièrement indépendante de l’étranger119.

Dans les mois suivants, les liens entre Aubert et Musy, qui persiste à jouer de la carte allemande, s’étiolent encore un peu plus. Certes, la Ligue Aubert ne rechigne pas à présenter La peste rouge en février 1939, lors de la XIIIe conférence de l’Entente internationale anticommuniste121. À cette date, la belle entente des années 1936-1937 n’est pourtant plus qu’un souvenir. La raison de ce désamour peut également se déduire de manière indirecte: juste avant l’annonce du pacte germano-soviétique, Wolfgang Krauel, consul général d’Allemagne à Genève, accuse la Ligue Aubert d’être tombée toujours plus sous des influences germanophobes122; on chercherait en vain une telle sévérité de la part des représentants allemands à l’égard de Musy.

Avec le début de la Seconde Guerre mondiale, Musy et Aubert prennent chacun des chemins toujours plus différents.

Théodore Aubert écrit en novembre 1939: «Il m’est donc impossible d’entrer en lice pour M. Musy, car je dois avant toute chose défendre l’honneur et l’intégrité de l’Entente internationale anticommuniste, que j’ai fondée et que je préside et il ne faut pas que mes adversaires puissent continuer à jouer de la confusion qu’ils ont créée entre cette Entente, l’Antikomintern et M. Musy.»123

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Bref, au moment où a lieu à l’automne 1938 la première de La peste rouge, production phare de l’ANSC, celle-ci est déjà à l’agonie. Riedweg joue au SS en Allemagne, Wechlin fait le nazi en Suisse et Musy introduit son film par un exposé auquel plus grand monde ne croit. Le bureau zurichois ne répond plus. Quant à celui de Fribourg, il ne s’y trouve bel et bien plus que Musy et son secrétaire Bouvier. L’essentiel des dernières activités de l’ANSC tient à présenter et écouler un film beaucoup plus décrié pour les accointances douteuses de ses producteurs qu’apprécié pour la présentation faite du danger communiste. Encore quelques rencontres discrètes, sans résultat concret, et l’ANSC s’efface dans les sables. Peu avant sa disparition définitive, elle transfère le 1er août 1939 son bureau de l’avenue de Pérolles à l’Hôtel Suisse à Fribourg124. Cela ressemble plus à un enterrement qu’à un déménagement. De fait, l’Action de Musy a déjà un pied dans la tombe depuis la fin de l’année 1938125. Avec la guerre, elle suspend pratiquement toutes ses activités.

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Cela n’est pas le moindre des paradoxes des Musy, Riedweg, Wechlin et autres Fred de Diesbach, qui s’érigent en patriotes irréprochables pour mieux traiter leurs ennemis de traîtres à la patrie et relever que le parti communiste suisse est un instrument au service des ambitions de Moscou. Entraînés dans une logique obsessionnelle de contre-conspiration, ils en arrivent à être aussi liés souterrainement avec l’étranger et, chacun à des degrés divers, à adopter les mêmes comportements clandestins que les comploteurs qu’ils dénoncent.

Page 555
Note 135 BPU, Archives EIA, «Procès-verbaux 1933-1937»: Pv de mars 1937. Paul Bonny se brouille très vite avec Musy. Rupture définitive ou discorde passagère? Dans une lettre datée du 14 septembre 1937 qu’il adresse à Georges Lodygensky, au bureau de l’EIA, Paul Bonny écrit en post-scriptum: «Je ne sais si vous avez été mis au courant de l’escroquerie dont j’ai été victime de la part de M. Musy. J’ai déjà exposé cette affaire à M. de Zoubaloff. Si cela vous intéresse, je vous montrerai le dossier et vous dirai les bonnes raisons que j’ai d’assigner M. Musy en justice et de publier contre lui une brochure qui le coulera à jamais dans l’esprit des honnêtes gens.» (BPU, Archives EIA, «Suisse 1937»: lettre de P. Bonny à G. Lodygensky, 14.9.1937).

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Note 154
Il est également le rédacteur en chef de La Revue anticommuniste, paraissant à Genève entre février 1938 et mai 1939, revue soutenue financièrement en sous-main par les Allemands et qui est le pendant francophone de la revue allemande Contra-Komintern, périodique dont s’occupe Nils von Bahr, secrétaire général du bureau pour la préparation du premier congrès mondial anticommuniste.

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Le service dont il est ici question ne se limite toutefois pas à la seule activité de propagande. L’ANSC cherche également à faire du service de renseignements, à l’instar de la Ligue Aubert et de la Fédération patriotique suisse, toutes deux portées à criminaliser le socialisme et à le combattre d’une manière policière.

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Outre Pfeiffer, d’autres communistes réagissent aux avances camouflées de l’ANSC. Il y a notamment Raymond Kamerzin, jeune communiste valaisan dont la réponse, datée du 2 juillet 1937, à l’offre anonyme de l’ANSC est interceptée par le Ministère public et versée au dossier que celui-ci tient au nom de

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l’ANSC13. De retour en Suisse, après avoir fréquenté l’École léniniste à Moscou, Kamerzin apprit à ses camarades helvétiques, comme l’écrit Humbert-Droz dans ses mémoires, que «Musy lui avait demandé de devenir agent à sa solde dans le Parti communiste. D’entente avec Karl Hofmaier, nous lui avions conseillé d’accepter ce rôle, de nous tenir au courant des missions que lui confiait Musy et de ne l’informer que de ce que nous convenions de lui faire savoir pour le berner. Kamerzin avait accepté ce rôle difficile et délicat d’agent double. Il avait même reçu de Musy 400 francs qu’il consacra à la propagande communiste en Valais. Je le connaissais assez pour être sûr qu’il était loyal et n’avait pas trahi le parti comme le prétendait Hofmaier»14. Reprochant au peu clair Kamerzin d’être effectivement passé au service de la centrale anticommuniste dirigée par Musy, Hofmaier le dénoncera en février 1938 et, à en croire Humbert-Droz, l’enverra en Espagne dans le but de le faire exécuter pour avoir trahi le parti15.

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Comment continuer de dénoncer les agents de Moscou quand Musy et, de manière encore plus visible, ses proches collaborateurs se montrent si peu qualifiés pour parler de défense stricte de l’indépendance nationale?

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Dans les bulletins de l’ANSC, le communisme n’est jamais expliqué objectivement, mais toujours diabolisé et chargé de toutes les fautes. Par son côté quasi paranoïaque, l’argumentation, aussi pauvre que répétitive, renvoie à un anticommunisme largement irrationnel. Révélateur de l’inclination idéologique des auteurs du bulletin de l’ANSC: autant le cynisme et les crimes du communisme y sont martelés sans restriction, autant ceux du nazisme et du fascisme n’y sont absolument jamais mentionnés. Comme si, en 1937-1938, il n’y avait qu’une seule menace, toujours la même depuis l’Octobre russe.

Page 587 LA PESTE ROUGE
Obsédés par le complot, habités par la peur de l’étouffement, de l’encerclement, de la décadence et de la destruction, angoissés d’être victimes d’un nouveau cheval de Troie, les concepteurs du film, dont Musy, présentent le communisme international comme un immense réseau occulte de criminalité organisée. Dans les villes, où le corps social est sapé par la civilisation industrielle, il y a des mouvements de foules, des démonstrations de rues, des saccages, des accrochages avec les forces de l’ordre, sur fond de fusillades et d’un brouhaha qui est toujours le même. Partout, il y a la main de Moscou, maître dans l’art de dissimuler, jusqu’à la misère du peuple russe que l’on se garde de montrer aux délégations étrangères «invitées à visiter le paradis communiste»60.

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Silences, insinuations et simplifications extrêmes
La peste rouge n’est pas seulement un réquisitoire anticommuniste, dont la dénonciation de l’un des plus grands fléaux de l’histoire, tout auréolé qu’il est de nobles idéaux, correspond d’ailleurs assez exactement à la réalité communiste: assassinats politiques, terreur à grande échelle, déportations, famines,.

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Entre la fin de 1938 et la première moitié de 1940, La peste rouge ne peut convaincre que des convertis, avant tout des conservateurs brouillés avec la démocratie libérale et des extrémistes de droite, tous impatients de régler leur compte avec le régime en place. Cela limite considérablement l’impact du film. Manichéen, polémique et simplificateur à l’extrême, il n’introduit aucune réflexion de fond sur le phénomène communiste, réflexion qui, menée de manière nuancée et objective, notamment sur les raisons économiques et sociales de la progression du communisme, aurait pu gagner à la cause d’autres personnes que les traditionnels faucons anticommunistes.

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Ainsi, en février 1937 déjà, la Ligue Aubert informe Musy que les expositions et le film élaborés par l’ANSC pourront être d’une grande utilité lors de la future campagne en faveur de l’interdiction du parti communiste dans le canton de Genève, la votation populaire sur cette question étant entrevue pour le mois d’avril102.

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Quant au film lui-même, il disqualifie encore un peu plus Musy auprès d’une partie croissante de l’opinion publique suisse, encore traumatisée par l’Anschluss (mars 1938) et l’annexion des Sudètes consécutive aux accords de Munich (septembre 1938). L’annonce, en septembre 1938, de l’entrée de Riedweg dans la SS jette un peu plus le discrédit sur Musy et son action anticommuniste. Enfin, au moment où, le 26 novembre 1940, le Conseil fédéral décide de dissoudre le Parti communiste au niveau suisse103, La peste rouge est elle-même interdite de projection sur le territoire helvétique depuis juin 1940104. Au bout du compte, l’audience du film reste plutôt limitée, loin des espérances affichées par ses commanditaires. Les moyens consacrés à cette entreprise apparaissent amplement démesurés par rapport aux résultats obtenus.
La réalisation de La peste rouge est un peu à l’image de l’histoire de l’ANSC et de la trajectoire de Musy entre 1936 et 1938: une suite d’actions souvent désordonnées et ambiguës d’où se dégage une forte impression de brassage d’air. Prévu au départ pour soutenir l’action contre le communisme menée avec fièvre par Musy, le film manque finalement assez largement sa cible. C’est donc un bilan peu convaincant pour le moyen de propagande dans lequel Musy et ses hommes ont investi le plus d’énergie et d’argent.

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Arme psychologique importante de la défense nationale spirituelle, le cinéma doit aussi servir à se démarquer des totalitarismes étrangers, qu’ils soient bruns ou rouges. Ainsi, déjà au niveau de sa réalisation technique, La peste rouge ne peut recevoir le label «défense nationale spirituelle». Son contenu, partial à l’extrême et insidieusement pro-allemand, lui interdit encore un peu plus de se ranger sous cette étiquette.

Page 615 Financement de la Peste rouge
Les insinuations formulées par les communistes, aussi prompts que mal placés pour donner des leçons d’indépendance financière et de patriotisme immaculé à l’un de leurs plus anciens ennemis, relèvent elles en grande partie de préjugés idéologiques dont le principal intéressé n’a visiblement pas le monopole175.

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Pourtant, malgré plusieurs zones d’ombre, nous penchons pour la thèse d’un financement strictement helvétique du film. Sur ce point, nous rejoignons Roland Cosandey188.

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Comme nous le verrons par la suite, le Reichsführer-SS, chef d’une police omniprésente et d’un redoutable service de renseignements, reçoit lui- même plusieurs fois Musy et son homme de main Riedweg. Les liens privilégiés de l’Action avec le Bureau Ribbentrop facilite également l’entreprise cinématographique conduite sous l’égide de l’ancien homme d’État suisse194. Le rapprochement entre Musy et des représentants de l’appareil nazi frappe d’autant plus que l’ancien conseiller fédéral s’ingénie à camoufler son activité souterraine aux autorités de son propre pays.

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Sans répondre à toutes les énigmes, les archives françaises consultées donnent quelques pistes sur la manière dont La peste rouge ressort des cartons pour servir à la réalisation de Vous avez la mémoire courte.

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Aussi bien la droite conservatrice que l’extrême droite ont vite fait d’ériger Eugène Bourquin en martyr du terrorisme rouge. Sa mort stimule tous ceux qui, depuis plusieurs mois, réclament l’interdiction du communisme.

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Le 25 avril 1937, le peuple neuchâtelois adopte la loi portant interdiction des organisations communistes ou subversives par 17'524 oui contre 8'597 non338. Le jour même, Musy accourt au Cercle libéral de Neuchâtel pour célébrer la victoire. Ce premier succès l’encourage à poursuivre sa croisade339.
Par son implication déterminante dans l’éclatement des incidents de La Chaux- de-Fonds, Musy peut se targuer d’avoir accéléré le processus de mise hors la loi du communisme dans le canton de Neuchâtel et d’avoir donné une sérieuse impulsion aux anticommunistes d’autres cantons.

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Le 13 juin 1937, les citoyens genevois acceptent la loi constitutionnelle, obligatoirement soumise au vote populaire, par 18'337 voix contre 12'092, ainsi que la nouvelle disposition du code pénal, contestée par un referendum socialiste, par 18'412 oui contre 11'988 non346. Les communistes adhèrent alors au parti socialiste genevois, un des partis cantonaux les plus ouverts à la collaboration avec l’extrême gauche. Quelques mois plus tard, les Chambres fédérales accordent la garantie fédérale à la loi constitutionnelle anticommuniste du canton de Genève347.

Page 656 VAUD
Le 30 janvier 1938, le peuple du plus grand canton romand accepte l’initiative par 34'867 voix contre 12'780.

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Jules Bovet, président du Conseil d’État et directeur de la Justice et Police, explique immédiatement que, depuis la loi remontant à 1920 déjà et plus tard reprise presque intégralement dans le code pénal, le canton de Fribourg a été l’un des premiers à légiférer en matière de répression du communisme360.

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Le nombre espéré de signatures est revu à la baisse377. Le comité d’initiative se dit «contrarié par l’initiative Duttweiler qui ne vise pas les associations, mais les personnes sans indiquer le

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communisme»378.

Note 381 BPU, Archives EIA, «Procès-verbaux 1938-1941»: Pv de décembre 1938. Après la sortie du film La peste rouge en octobre 1938, Musy souhaite plus que jamais lancer une initiative populaire tendant à l’interdiction du communisme en Suisse. Aussi il convoque les membres de l’ANSC à la réunion du 7 décembre 1938 pour leur soumettre un projet d’initiative populaire. (ARCJ, fs Chappuis, 54 J 59: lettre de J.-M. Musy à J. Chappuis, 3.12.1938). Toutefois, après l’éclatement de l’affaire Riedweg qui discrédite considérablement Musy et face à la situation internationale, le projet d’une telle initiative fédérale est condamné d’avance

Page 664 Interdiction du communisme
Le 20 février 1938, par 5'430 voix contre 3’517, le canton de Schwytz accepte la loi interdisant les organisations communistes394. Obwald prend également des mesures contre le communisme395. En juin, c’est le Grand Conseil d’Uri qui en fait autant396. En novembre 1938, les citoyens du canton d’Uri acceptent par 2'922 oui contre 1'425 non la loi sur l’interdiction des organisations dangereuses pour l’État397.

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Le 5 décembre, le Conseil fédéral promulgue un arrêté réprimant des actes contraires à l’ordre public et instituant des mesures pour protéger la démocratie, arrêté tout d’abord dirigé contre les menées de l’extrême droite, très active en cette fin d’année 1938406.

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En 1937-1938, les communistes sont frappés d’interdiction dans plusieurs cantons, quand bien même le Parti communiste est autorisé au niveau national. Le Tribunal fédéral rejette un à un leurs recours. Accusés de recruter des volontaires suisses pour les brigades internationales, plusieurs dirigeants communistes, dont Humbert-Droz, sont traînés devant les tribunaux. Des condamnations sont prononcées. Les événements internationaux, notamment l'échec du front populaire en France et les accords de Munich en 1938, la victoire de Franco et le pacte germano-soviétique en 1939, ne redorent pas le blason des communistes.

Avec le début de la guerre, l’étau se resserre encore un peu plus. Disposant des pouvoirs extraordinaires, le Conseil fédéral édicte un arrêté le 4 décembre 1939 interdisant dans l’armée la propagande contraire à l’ordre public410. La Freiheit, organe du PCS, est interdit le 28 décembre 1939 par la Division Presse et Radio de l’état-major de l’armée, sur la base de considérants à peu près identiques à ceux invoqués pour interdire, le même jour, la Neue Basler Zeitung411. Le 6 août 1940, le gouvernement promulgue un arrêté instituant des mesures contre

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l’activité communiste ou anarchiste 412. Enfin, le 26 novembre 1940, il édicte un arrêté concernant la dissolution du Parti communiste suisse413.

Aussi ancien que le communisme lui-même, l’anticommunisme n’a attendu ni Musy ni l’ANSC pour se manifester en Suisse. Les interdictions qui continuent à pleuvoir sur les communistes en 1939 et 1940, alors que Musy et son Action sont complètement discrédités auprès de très larges secteurs de l’opinion publique suisse, prouvent que l’anticommunisme peut se développer sans eux. Bien plus, les mesures prises contre l’extrême gauche en 1939 et 1940 gagnent quelque peu en crédibilité et en équité avec la prescription de nouvelles interdictions prononcées contre l’extrême droite et, moins directement, avec la mise hors-jeu d’agitateurs comme Musy et ses acolytes au service du Reich, ainsi qu’avec l’interdiction de projeter un film tel que La peste rouge en juin 1940. Révélateur de la disgrâce croissante du président de l’ANSC est l’échec qu’il enregistre à Fribourg, sur ses propres terres, à l’occasion des élections au Conseil national d’octobre 1939. Il ne jouit dès lors plus d’aucun mandat politique.

Plus encore que par son influence sur le plan suisse, l’ANSC se singularise surtout par les liens étroits que Musy et quelques-uns de ses collaborateurs tissent avec l’Allemagne nazie.

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Dans sa lutte contre le marxisme, qu’il soit représenté par le socialisme ou le communisme, et son combat pour une Europe autoritaire, Musy choisit dès 1936-1937 le camp de l’Allemagne hitlérienne.

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Le pacte germano-soviétique, conclu le 23 août 1939, marque un retournement brusque de la politique étrangère allemande qui désoriente nombre d’anticommunistes à travers le monde, comme il désarçonne d’ailleurs la plupart de leurs adversaires. La propagande anticommuniste n’est plus à l’ordre du jour. Mis en veilleuse, des services tels que ceux de l’Antikomintern se concentrent dorénavant, sous une autre étiquette, avant tout à la propagande antisémite8.

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Musy entretient depuis 1937 des contacts serrés avec le IIIe Reich et quelques-uns de ses plus hauts dignitaires, notamment avec Heinrich Himmler. Mais avant d’en arriver à une rencontre physique, tant les Allemands que Musy ont dû tout d’abord réviser leur perception réciproque.

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Se rend-il compte qu’il s’agit de voies orientées vers une économie de guerre, économie par ailleurs largement dirigée ou du moins contrôlée par un État aspirant à un haut degré d’autarcie? Enfin, la question de l’antisémitisme racial extrême du IIIe Reich ne pose manifestement pas un problème insurmontable à Musy. Si certaines idées nazies ne sont pas les siennes, il ne les considère du moins pas assez insupportables pour ne pas collaborer avec les nazis. Outre les caractéristiques propres au régime hitlérien et plus généralement aux dictatures fascistes, l’évolution du contexte international joue un rôle important dans la courbe suivie par Musy.

Pour Musy aussi, Hitler représente un danger bien moins grand que Staline, d’autant plus qu’à cette époque la barbarie du premier n’a pas l’ampleur de celle qu’exerce déjà le second. Se référant à Gide, Musy déclare entre autres au sujet de l’URSS, lors d’une séance du Conseil national en mars 1937, qu’il doute que, dans «aucun autre pays, [fût-ce] même l’Allemagne de Hitler, l’esprit soit moins libre, plus courbé, plus craintif, plus terrorisé, plus vassalisé»25.

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De leur côté, les Allemands ont de Musy, dès sa démission du Conseil fédéral en mars 1934, l’image d'un allié potentiel. Avant de le voir comme un anticommuniste prêt à collaborer avec eux, ils le pressentent à la tête du frontisme helvétique dont ils jugent les aspirations rénovatrices favorables à leurs intérêts. Ne font-elles pas très souvent le jeu de la guerre psychologique que les Allemands conduisent de manière assez systématique contre la Suisse? Reste que l’anticommuniste demeure un des meilleurs instruments de la politique internationale du IIIe Reich. C’est sur ce terrain que la collaboration entre Musy et les nazis sera la plus fructueuse.

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1.4.1. Passages à l’acte
Les premiers contacts, discrets, ont tout d’abord lieu par le biais d’intermédiaires mandatés par Musy et au niveau de la légation allemande de Berne. Indirecte et calculée, cette approche — une action qui déborde le domaine de sa tâche de conseiller national et fait fi du devoir de réserve auquel se tient généralement un ancien conseiller fédéral — lui permet de s’avancer progressivement sur un terrain pourtant déjà dangereux. Il est certainement conscient du risque politique qu’il prend car, en faisant ce pas dans la direction de l’Allemagne nazie, il est loin de suivre le sentiment dominant de la presse et de l’opinion publique suisses.

Au moment où il se tourne vers l’Allemagne, les relations germano-suisses sont émaillées depuis plusieurs mois d’incidents et d’échanges peu amènes. Après l’éclatement en mars 1935 de l’affaire Jacob, émigré juif d’origine allemande enlevé à Bâle et emmené de force outre-Rhin par des agents de la Gestapo, et le meurtre en février 1936 à Davos de l’Allemand Gustloff, chef des organisations nazies allemandes en Suisse, l’affaire Tödtli, frontiste suisse dont on apprend qu’il a collaboré avec le Weltdienst d’Erfurt et obtenu dans le passé de l’argent

ANSC, membres Wechlin et Riedweg, proches nazis; Riedwg avec l’aide de Himmler entre dans la SS

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En effet, Musy juge que certains anticommunistes importants de Suisse, ici principalement des conservateurs-catholiques et des protestants, les uns et les autres heurtés par la politique menée en Allemagne en matière de religion, pourraient ne pas s’associer à une action contre l’ennemi commun si celle-ci devait être trop ouvertement guidée par l’Allemagne49. Par contre, le contrôle réel et camouflé de l'Antikomintern par les nazis ne gêne manifestement pas Musy. Concrètement, il leur donne même des informations pour faciliter l'emprise effective du IIIe Reich sur certains anticommunistes suisses influents. À l’abri des regards, l’homme privé laisse tomber le masque. Inquiet de l’activité jugée croissante du Komintern en Suisse et de la situation en Espagne et en France, Musy tient, à lire les considérations qui lui sont attribuées, le IIIe Reich pour une véritable digue contre le déferlement de la vague rouge en Europe:

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Le mouvement dirigé par Musy est et se veut par conséquent un allié masqué du IIIe Reich en Suisse. Comme le révèle une note adressée à Alfred Rosenberg, la mission de l’Antikomintern est de «mettre en évidence le travail de sape de l’Internationale communiste»52 dirigée par Moscou; de cette façon, «l’Allemagne nationale-socialiste recrute des alliés par voie détournée, et à long terme la propagande anticommuniste aura des effets bénéfiques pour le national- socialisme»53. C’est exactement de cette manière que Musy mord à l’hameçon de l’Antikomintern. Mais, autant que de sa simple instrumentalisation par la propagande nazie, il s’agit ici de l’alignement volontaire de Musy sur la politique

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étrangère du IIIe Reich, un Musy qui va jusqu’à indiquer aux Allemands comment instrumentaliser d’autres Suisses à leur insu.

La première rencontre de Musy avec Himmler, Reichsführer SS et chef de la police allemande, se situe probablement dans les premiers mois de l’année 1937, voire à la fin de l’année 1936.

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En 1938, Musy a plusieurs fois l’occasion de rencontrer Himmler.

Calculateur et aspirant toujours aux honneurs, l’ancien conseiller fédéral se montre de plus en plus enclin à faire un bout de chemin avec ce Reich qui ne cesse de monter en puissance.

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Bref, l’Allemagne devient pour Musy une

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destination privilégiée en 1938, année où se met en place l’hégémonie allemande sur le continent européen.
Trois de ses proches, à savoir son fils aîné Pierre et ses deux lieutenants Wechlin et Riedweg, se rendent également dans le Reich pour le compte de l’ANSC.

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Invité par les services anticommunistes du Reich, le secrétaire de l’ANSC a déjà assisté en septembre 1937 au congrès du parti nazi où il a été présenté à Himmler, Heydrich, Wolff et Goebbels 64.

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L’ancien conseiller fédéral restera longtemps en liaison avec Riedweg, selon les sources consultées, au moins jusqu’à l’hiver 1942/1943. Quant à Himmler, un des principaux organisateurs de l’extermination des Juifs, Musy le rencontre plusieurs fois avant d’intervenir auprès de lui à la fin de 1944 et au début de 1945 dans le cadre d’une opération de sauvetage de Juifs. En mai 1943, Musy ne cache pas à Pilet-Golaz qu’il connaît bien Himmler.

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Musy se profile ainsi comme un interlocuteur suisse d'une certaine importance pour les nazis. Instrument de la propagande allemande, il devient également de manière délibérée vecteur de la politique de pénétration nazie en Suisse grâce à un double jeu: à visage découvert, il combat le communisme sur le terrain de la politique intérieure et exhorte également les autorités suisses à refuser toute normalisation avec l’Union soviétique; masqué, il s’allie à un réseau anticommuniste international dominé par l’Allemagne hitlérienne.

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Si Musy sait de toute évidence qu’il entre dans un réseau anticommuniste contrôlé par les Allemands, qu’il y a même collusion entre son Action et l’Allemagne hitlérienne, rien ne nous permet cependant d’affirmer — du moins pour les années d’avant-guerre — qu’il était totalement conscient de favoriser le nazisme et plus particulièrement la politique de subversion allemande en Suisse. Musy n’a pas vu ou pas voulu voir le caractère totalitaire du nazisme et ainsi les implications de son rapprochement avec le IIIe Reich. Ses collaborateurs Wechlin et Riedweg — qui seront condamnés par la justice suisse pour haute trahison — ne l’ont probablement pas invité à s’éloigner du champ magnétique nazi. Bien au contraire, il semble qu’ils aient été les intermédiaires grâce auxquels Musy a pu entrer en contact avec certains hauts dignitaires nazis.

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Toutefois encore plus que Wechlin, Riedweg a sans doute, grâce à ses propres relations, favorisé les contacts de Musy avec le sommet de la hiérarchie SS.

Excursus à propos de l’initiative contre la franc-maçonnerie
Sans avoir un lien direct avec l’entrée de Musy dans l’orbite allemande, la question de son attitude à l’égard de l’initiative relative à l’interdiction de la franc-maçonnerie, déposée en octobre 1934 et soumise au peuple en novembre 1937, s’inscrit toutefois dans une conjoncture incontestablement marquée par l’ascendant pris, durant cette période, par les dictatures sur les démocraties libérales que ses ennemis accusent justement d’être à la solde des «forces occultes» de la franc-maçonnerie.

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Les milieux frontistes et fascistes, tout d’abord autour de la Schweizer Heimatwehr et du colonel Fonjallaz, sont toutefois ceux

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qui se montrent les plus virulents et font de l’interdiction en Suisse des sociétés secrètes un de leurs principaux chevaux de bataille92. Fait symptomatique d’une aspiration à un ordre nouveau, débarrassé d’un libéralisme parlementaire jugé décadent, les forces hostiles à la franc-maçonnerie se confondent en grande partie avec celles qui, au même moment, demandent une révision totale de la Constitution fédérale, héritée de 1848 et 1874.

C’est dans ce contexte de fièvre rénovatrice, ravivée par les événements étrangers, notamment la fameuse affaire Stavisky et le grain qu’elle donne à moudre à l’extrême droite en France, que l’Action helvétique lance, au début de l’année 1934, une initiative tendant à interdire la franc-maçonnerie 93. À la même époque, lui aussi convaincu que l’heure de la rénovation a sonné, Musy tente un passage en force au Conseil fédéral 94. Mal lui en prend. Aussitôt, certains le voient comme la victime d’un complot franc-maçon. Le pense-t-il également? C’est possible car, dès cette époque, il se place plus nettement dans le camp des adversaires de la franc-maçonnerie.
L’initiative antimaçonnique est déposée le 31 octobre 1934, avec seulement 56'238 signatures valables, soit 4.8% du corps électoral
95.

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Marchi se trompe toutefois en pensant que Musy va utiliser la lutte contre la franc-maçonnerie pour rebondir. Il faut dire que le VIIe Congrès de la IIIe Internationale en été 1935 et la montée des fronts populaires obligent le Fribourgeois à fixer des priorités et à concentrer ses forces. Son tremplin favori reste donc l’anticommunisme. Très occupé par la campagne qu’il monte contre le communisme dès 1936 et sans doute peu porté à attaquer trop ouvertement des radicaux à qui sa carrière passée doit beaucoup et dont il cherche par ailleurs le soutien dans sa présente campagne anticommuniste, le député fribourgeois reste en retrait lorsque, dès la fin de l’année 1936, l’initiative Fonjallaz vient sur le tapis du Conseil national, après que le Conseil fédéral a demandé de la rejeter. Malgré le peu de sympathie éprouvé pour le secret dont s’entoure la maçonnerie, la grande majorité des députés n’arrivent pas à se retrouver complètement dans une initiative qu’ils jugent surtout mettre en danger la liberté d’association, principe essentiel de la démocratie à qui ils donnent la priorité99.s

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Dépeint par l’organe radical du canton d’Argovie comme «un partisan enthousiaste» de l’initiative Fonjallaz, au même titre qu’Eugène Fabre, Musy espérerait, à en croire la même source, pouvoir rapprocher le parti conservateur-catholique des frontistes et des fascistes de toutes les nuances par le biais de cette initiative 101. L’hypothèse correspond assez à la politique poursuivie depuis longtemps et encore à cette époque par Musy pour qu’elle soit fort plausible. Il n’en reste pas moins que, en juin 1937, au moment où le Conseil national doit se prononcer sur l’initiative Fonjallaz, il n’y a que le frontiste Tobler et l’indépendant Duttweiler pour voter en sa faveur102. Le Fribourgeois, qui rêve toujours d’une grande coalition antimarxiste de la droite à l’extrême droite, joue tactique, histoire de ménager ses appuis, d’ailleurs pas seulement du côté radical. À cette époque très proche de Musy, le conseiller national Théodore Aubert, élu en 1935 comme candidat «hors parti» sur la liste de l’Union nationale et entre-temps rallié à la fraction libérale-démocratique, n’a- t-il pas, par exemple, voté contre l’initiative antimaçonnique en juin 1937?103

L’éclatement de l’affaire Tödtli, juste avant la votation, discrédite un peu plus les initiants, toujours plus perçus comme inspirés de l’étranger.

Note 103 Farouchement opposée à la franc-maçonnerie, l’Union nationale enjoint alors Aubert de démissionner, ce qu’il refuse. Dès cet instant, le désaccord semble profond entre Oltramare et Aubert. Voir R. JOSEPH: L'Union nationale... op. cit., p. 233.

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l’ancien conseiller fédéral s’engage fortement en faveur de l’initiative antimaçonnique106. Pourtant, à notre connaissance, Musy reste discret sur le devant de la scène.

Note 104
L’affaire Boris Tödtli révèle les connexions très étroites et compromettantes de cet ancien frontiste avec le Weltdienst, agence nazie dirigée par Ulrich Fleischhauer et relevant de fait des services d’Alfred Rosenberg. Elle éclate au grand jour avec la publication de documents attestant du soutien financier apporté par Fleischauer à Tödtli, entre autres pour des frais liés au procès dit des Protocoles des Sages de Sion, faux réédité par Fleischhauer qui assure par ailleurs la défense des accusés frontistes lors du procès à Berne.
Dans ces documents, notamment des lettres, il est aussi question d’activités relevant de l’espionnage. La préparation de la campagne de propagande en faveur de l’initiative Fonjallaz est y également évoquée. Sur l’affaire Tödtli et le procès dit des Protocoles des Sages de Sion, voir avant tout

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Cet accueil de Mme Dollfuss aurait pu rendre Musy suspect aux yeux des nazis. Rusé, il le présente à Weizsäcker comme un alibi qui doit en fait couper l’herbe sous le pied de ceux qui commencent à critiquer son rapprochement avec le Reich. On est donc assez loin de la solidarité et de la charité désintéressées que le héraut des valeurs chrétiennes prêche dans ses discours. En réalité, Musy instrumentalise Mme Dollfuss et, de cette manière, il persiste à vouloir être un allié camouflé des Allemands. Selon une de ses vieilles habitudes, il est aussi catégorique dans la théorie qu’empirique dans l’action.

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Musy veut-il avoir le même privilège que son ancien collègue et néanmoins adversaire Edmund Schulthess, reçu par Hitler en février 1937? La tentative du Fribourgeois n’aboutit toutefois pas.

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En tout cas elle éclaire l’activité de M. Musy qui, par trop aigri d’avoir été écarté du pouvoir, semble s’engager sur une voie bien compromettante.»124
Le scandale provoqué en Suisse, au milieu du mois de septembre 1938, par la nouvelle de l’entrée récente de Riedweg dans la SS ne redore pas le blason de Musy. À nouveau, la presse revient et s’interroge sur le départ, qualifié de soudain, de Mme Dollfuss de Middes.

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Dans un tel contexte, l’affaire Riedweg discrédite un peu plus Musy auprès de larges secteurs de l’opinion publique suisse. Les soupçons s’amplifient. Les questions fusent. Qu’est-ce donc, se demande-t-on de la gauche à la droite, cet ancien conseiller fédéral qui ne rechigne pas à fréquenter le demi-monde malsain de l’extrême droite et s’entoure d’activistes pronazis, tels Riedweg et Wechlin, résolument engagés sur la voie de la trahison? Ces individus valent-ils mieux que les «agents de Moscou» dénoncés par Musy? Ceux-ci sont-ils allés aussi loin que son secrétaire dans le ralliement à une puissance étrangère? Les méandres de l’affaire Riedweg ne paraissent certainement pas non plus très clairs à Musy lui- même, nationaliste à la xénophobie mal retenue qui, déjà au printemps 1918 au Conseil national, ironisait sur l’ancienne origine allemande de son collègue socialiste Fritz Platten125, puis dans son fameux discours de décembre 1918, regrettait la naturalisation accordée aux étrangers venus s’établir en Suisse depuis le début de la guerre126 et, encore en septembre 1935, s’en prenait aux étrangers, à son goût, trop facilement naturalisés127. Dès septembre 1938, sous le coup des révélations, nombre de Suisses discernent toujours mieux les contradictions d’un homme empêtré dans ses intrigues et ses déloyautés. De même distinguent-ils davantage les écueils de son anticommunisme forcené et, si trouble soit-elle, la direction de sa trajectoire.

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En général, on évite de s’étendre publiquement sur le sujet, mais on n’en pense pas moins. Ancien fleuron du PCPS, Musy ne représente plus de fait les intérêts de son parti depuis plusieurs années. Au niveau suisse, il ne joue plus aucun rôle important à l’intérieur du camp conservateur, malgré ses titres de conseiller national et d’ancien conseiller fédéral. Le courant ne passe plus avec la direction du PCPS. Même son influence auprès des conservateurs fribourgeois fond à vue d’œil. À défaut de prendre position publiquement, ses (anciens) camarades de parti préfèrent s’abstenir. Une des attaques les plus sérieuses, du moins celle qui pousse Musy à réagir vertement, provient toutefois du camp catholique, à savoir de l’Aufgebot de Jacob Lorenz. Ceux qui prennent sa défense le font par sympathie idéologique, voire par excès de loyalisme. Le double jeu de Musy, auréolé de ses titres d’ancien conseiller fédéral et d’ancien président de la Confédération, trompe plus d’un citoyen et dispense d’autres d’ouvrir les yeux.

Le 13 septembre 1938, le Luzerner Tagblatt rend public le mariage à la mi- août 1938 du jeune médecin lucernois Franz Riedweg avec Sibylle von Blomberg, fille du maréchal von Blomberg, et sa nomination comme SS- Hauptsturmführer131, SS dans laquelle il est entré, rappelons-le, officiellement le 1er juillet 1938 suite à des démarches entreprises au moins depuis l’hiver 1937/1938.

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La National-Zeitung s’interroge elle sur le fait qu’on juge des Suisses engagés dans la guerre d’Espagne et qu’on épargne ceux qui adhèrent à une organisation de combat étrangère, du genre de la SS 135. Les communistes, pourtant mal placés pour donner des leçons, tiennent également Riedweg pour un traître à son pays et, faisant dire à Jacob Lorenz ce qu’il n’a pas dit137, accusent Musy d’être financé par l’étranger138.

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De plus, les contacts de l’un de ses plus proches collaborateurs avec l’Allemagne nazie lui sont connus depuis 1937. Président de l’Action, Musy nourrit lui-même des rapports avec la légation allemande à Berne et, déjà depuis 1937, avec Himmler et d’autres dignitaires du régime nazi.
Il

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Plusieurs comprennent déjà très bien, même s’ils ne perçoivent que la pointe de l’iceberg, que Musy et certains de ses compagnons ne font pas que combattre le communisme, mais que, sous ce prétexte et d’une manière pas très claire, ils ont aussi renoncé à une partie de leur indépendance pour soutenir le projet d’une Europe autoritaire alignée sur l’Axe Rome-Berlin. Ainsi, sans chercher forcément du côté des adversaires les plus acharnés de Musy, on peut remarquer que la NZZ, qui a toujours combattu avec vigueur le bolchevisme, ne tombe pas dans le panneau. La «vieille dame de Zurich», peu appréciée par les maîtres du Reich, prend un certain plaisir à ironiser, à la suite des explications de l’ANSC, sur ce Suisse assez quelconque mystérieusement devenu «citoyen allemand honoris causa» et en même temps SS-Hauptsturmführer, tout cela en raison d’un «mérite», qui n’est par ailleurs pas contenu dans les conditions de promotion des organisations nazies, à savoir le mariage avec une citoyenne allemande145. De fait, l’ANSC n’essaie pas seulement de se couvrir elle-même, mais tente également de blanchir Riedweg. C’est dans l’intérêt même de Musy, compromis jusqu’au cou.

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Depuis l’affaire Riedweg, le Ministère public, tout anticommuniste soit-il152, redouble de vigilance à l’égard de Musy dont le crédit ne cesse de fondre. Cela n’est pas tous les jours que la police fédérale surveille un ancien conseiller fédéral en raison de ses liens suspects avec l’étranger. À la fin du mois de septembre 1938, le procureur général de la Confédération, Franz Stämpfli, va même jusqu’à le tenir pour quelqu’un de peu sûr au même titre que le chef fasciste Arthur Fonjallaz, rapprochement peu flatteur s’il en est. En effet, s’exprimant sur la levée de l’interdiction d’entrer en Suisse de Coselschi, le procureur général de la Confédération ne s’y montre pas favorable parce que, selon lui, des gens peu fiables comme Fonjallaz et Musy s’en approcheraient aussitôt153.

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L’évocation des noms de Riedweg et Wechlin à l’automne 1938, les discussions autour des mesures prises à l’encontre de milieux auxquels ils sont étroitement liés, la sortie du film La peste rouge dont on apprend vite la mise au point en Allemagne, tout cela n’améliore évidemment pas la réputation de Musy. Au Redressement national, à la Ligue Aubert, à la Presse suisse moyenne et, déjà bien avant, au PCPS, on prend ses distances avec l’ancien conseiller fédéral. Il sent de plus en plus le souffre. Son image est ternie. Il n’inspire plus confiance, même à ceux qui l’ont longtemps admiré.

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Quant à la deuxième question, Musy aurait pu y répondre clairement par l’affirmative et même aller plus loin que l’Aufgebot: non seulement Riedweg travaillait toujours pour l’ANSC, lorsque Musy savait déjà que son collaborateur entretenait des relations avec de hautes personnalités du Reich, mais Musy lui-même a, depuis le début de 1937, des contacts avec certains dignitaires allemands, dont Himmler. Dans le même registre, Musy aurait pu préciser, pour être complet, que Wechlin a rejoint formellement, vers le milieu de l’année 1938, le mouvement pro-nazi ESAP et est devenu le rédacteur en chef de son organe, le Schweizervolk, alors qu’il continuait à œuvrer pour l’ANSC durant quelques mois.

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De nouveau à Berlin à la fin de l’année 1942, alors qu’il multiplie les contacts avec les Allemands pour assurer la meilleure diffusion possible de La Jeune Suisse à l’étranger et qu’il cherche une fois de plus à rencontrer Himmler, Musy ne peut plus douter, à cette époque, de la volonté expansionniste de l’Allemagne hitlérienne et des crimes commis par la SS. Si, à la fin des années trente, on peut encore — du moins d'un point de vue quantitatif — être plus épouvanté par les atrocités perpétrées par Staline que par celles d’Hitler, cette vision des choses devient très problématique du moment qu’elle subsiste toujours fortement à la fin de l'année 1942. Elle est sans aucun doute révélatrice d’une inclination idéologique, d’une configuration mentale attirée et aveuglée par certains points de l’expérience nazie, même si l’antisémitisme racial — une notion essentielle du nazisme — n’est pas présent chez Musy.

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Comme il avait prêché en 1936, notamment par esprit d’apaisement, la levée des sanctions contre l’Italie fasciste, Musy prône la conciliation à l’automne 1938 face à la boulimie territoriale de l’Allemagne nazie. Quelques jours après le début du dépeçage de la Tchécoslovaquie et quelques mois après l’annexion de l’Autriche, il exprime une opinion largement répandue dans les milieux conservateurs européens obsédés par le communisme. Le 14 octobre 1938, il écrit à la Ligue Aubert: «Perdant momentanément de vue le problème général du bolchévisme, une grande partie de notre peuple ne se préoccupa plus après l’Anschluss, que de tirer de l’événement autrichien les plus graves pronostics pour l’avenir de notre pays. Disons les choses telles qu’elles sont: Pour une portion importante de notre peuple, l’Allemagne naziste devient brusquement le péril numéro un.

Résister à Hitler n’est-ce pas faire le jeu de Staline aux yeux de Musy, conservateur qui vit dans la hantise d’une répétition de la Grande Guerre et de la révolution, admire Mussolini depuis la fin des années 1920 et vient de se rallier au Troisième Reich, non sans quelques réserves? Sans l’avouer aussi clairement, le pacifiste de droite préfère critiquer l’attitude jugée belliciste des communistes

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Par peur de la révolution, il subordonne tout à l’anticommunisme, voile idéologique qui couvre tout, jusqu’à son vieux fonds d’antigermanisme.
Enfin, pour un catholique adversaire de la franc-maçonnerie, perçue comme une antichambre menant au bolchevisme, il n’y a pas trop à regretter la disparition progressive de la Tchécoslovaquie, considérée par certains milieux comme «une création de la franc-maçonnerie internationale» à laquelle on reproche «d’avoir contribué à la destruction de l’Autriche-Hongrie, en vue de ruiner l'influence catholique en Europe centrale» 182. Projeté à la même époque, le film La peste rouge rend par ailleurs justice à la propagande allemande qui, dans la panoplie des prétendues raisons justifiant un démembrement de la Tchécoslovaquie, tient ce pays pour un dangereux foyer communiste et une sorte de corridor soviétique au cœur de l’Europe.

Donc, bien avant 1940 et sa collaboration au nouvel ordre européen nazi, Musy choisit son camp. Il juge toujours Staline beaucoup plus dangereux que Hitler. Bien plus, il dénonce déjà les velléités de résistance au dictateur allemand car, selon lui, cela empêche de se consacrer pleinement à la seule bataille digne

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Certes, l’alignement de Musy sur l’Allemagne nazie se renforcera sous le coup de la défaite française en 1940 et de l’attaque allemande contre l’URSS en 1941, mais il est certain que sa prédisposition à la collaboration remonte aux années d’avant-guerre. En 1938, Musy partage amplement ce que d’aucuns ont appelé l’«esprit de Munich».

Les années trente qui avaient si mal commencées débouchent sur une autre catastrophe. Pour Musy, 1939 est également une année à marquer d’une pierre noire. De plus en plus décrié, jusque dans des cercles longtemps favorables, il tombe dans un isolement croissant. Ainsi, avec le début des hostilités, ses liens avec le Redressement national et la Ligue Aubert se distendent encore un peu plus. Quant au parti conservateur, dans sa majorité, il n’y est plus en odeur de sainteté depuis plusieurs années. Son image est même ternie auprès d’une très grande partie des Fribourgeois qui ne lui font plus confiance. À l’approche de la guerre, l’Action nationale suisse contre le communisme ressemble toujours plus à un vaisseau fantôme et son président à un capitaine à la dérive. Résultat d’une politique anticommuniste maximaliste et d’un inextinguible désir de revanche: Musy navigue en eaux troubles.

Pourtant, en 1939, l’ancien conseiller fédéral semble s’éloigner momentanément de l’orbite du IIIe Reich. D’une part, le sentiment dominant en Suisse et la proximité des élections nationales le poussent certainement à la prudence car, selon Köcher lui-même, l’image de l’Allemagne en Suisse est mauvaise.

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Obsédé par le péril communiste, Musy ne voit pas ou ne veut pas voir que le danger le plus proche ne vient pas nécessairement de l’Union soviétique. L’Anschluss, puis, après Munich, l’annexion des Sudètes et, en mars 1939, la mainmise sur la Bohême-Moravie montrent que d’autres menaces, plus directes, planent sur la Suisse. Rien n’y fait. Il persiste dans sa croisade tous azimuts contre le bolchevisme, alors qu’il n’opte que pour un repli stratégique momentané à l’égard de l’Allemagne, pourtant toujours plus décidée à faire parler la poudre. S’il évite au printemps 1939 de s’exprimer publiquement sur la politique allemande, Musy trouve plus nécessaire d’évoquer la guerre d’Espagne pour en tirer des enseignements pour l’avenir. C’est une question de perspective.

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La défaite qu’essuie Musy lors des élections au Conseil national d’octobre 1939 représente sans aucun doute l’un de ses échecs personnels les plus mortifiants. Pourtant, à l’annonce du résultat du scrutin, du dimanche 29 octobre, il a encore pu croire à un succès, obtenu certes au forceps. En effet, comme l’a initialement communiqué la chancellerie de Fribourg, la première répartition des sièges en a donné quatre aux conservateurs (Quartenoud 19'792 suffrages, Aeby 18'728, Müller 17'322 et Chassot 17'128, tous conseillers nationaux sortants) et deux aux radicaux (Glasson 8'365 et Gutknecht 7'692, également conseillers nationaux sortants). Avec seulement 15'977 voix, soit la lanterne rouge de la liste conservatrice, Musy, lui aussi député sortant, n’est passé qu’à la faveur de la deuxième répartition, en tenant compte du plus fort reste qui lui a permis d’obtenir le septième siège fribourgeois200. Cela ressemble beaucoup à une gifle, révélatrice d’un retournement d’opinion plutôt abrupt: vingt ans auparavant, lors des élections au Conseil national de 1919, c’était lui Musy qui tenait le haut du pavé.

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C’est faire court que d’attribuer le revers à «l’ingratitude que trop connue de la République»223. Les vraies raisons sont ailleurs. La plus importante, essentielle même, tient à son jeu avec l’Allemagne. Le 6 novembre 1939, Otto Köcher ne s’y trompe pas dans le bilan qu’il dresse des dernières élections: «Einen krassen Stimmverlust erlitt der als deutschfreundlich angegriffene Altbundesrat Musy»224. Dans La Tribune de Genève du 4 novembre, Léon Savary a également mis le doigt sur l’origine du désamour entre nombre de Fribourgeois et Musy qui «a subi un énorme déchet, surtout, dit-on, de par le vote des militaires. L’ancien président de la Confédération est élu, mais avec près de 4'000 voix de moins que ses collègues conservateurs. Certaine propagande ne lui a point été pardonnée par ses propres concitoyens»225.

En 1938 et 1939, les excentricités politiques du Fribourgeois, trop en porte-à- faux avec la défense nationale spirituelle, s’étalent dans la presse et dans les rapports diplomatiques. Les gens en parlent. La police fédérale le fait filer dans la rue, le met sur écoute téléphonique, tient un dossier de plus en plus volumineux où il est sans cesse question de ses relations avec les Allemands.

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À Genève, l’Union nationale, représentée durant la législature précédente par Aubert qui n’a pas brigué un nouveau mandat, perd son unique siège. Le Front national, lui aussi à bout de souffle, a renoncé à revendiquer son unique mandat zurichois, difficilement décroché quatre ans auparavant par Tobler. À l’autre extrême, le parti communiste suisse, qui perd complètement sa députation au Conseil national, doit lui faire son deuil du mandat de Bodenmann, à Bâle, et de celui d’Humbert-Droz, à Zurich228.
La dérive de Musy vers l’extrême droite et sa compréhension de l’évolution de la politique intérieure et étrangère de l’Allemagne, alors qu’il ne cesse de marteler son discours anticommuniste, l’ont rendu finalement suspect à une

Note 228 Certes, les sièges genevois et vaudois gagnés par les partisans de Léon Nicole, récemment exclu du PSS en raison de ses alignements répétés sur la politique soviétique, mettent un peu de baume au cœur de l’extrême gauche.

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majorité de Suisses. Dans son propre canton, Musy inspire de la défiance. Son revers électoral de l’automne 1939, alors que la Seconde Guerre mondiale a commencé, est lourd de signification. Loin de tirer toutes les leçons de son échec, Musy en conçoit une rancœur croissante contre le système en place. Il attend plus que jamais l’heure de la revanche. La carrière politique de l’ancien conseiller fédéral ne vient pas de prendre fin, comme le prétend son hagiographe qui enjambe en deux temps trois mouvements sa collaboration au nouvel ordre européen nazi des années 1940-1943229.

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Les événements de l’été 1940 donnent un nouveau coup de fouet à Musy, à la recherche d’un second souffle depuis sa sortie du Conseil fédéral en 1934. Son comportement n’est pas sans rappeler celui de ces conservateurs français brouillés avec la Troisième république qui voient dans la défaite une chance de renaissance. Entre la fin de 1940 et le début de 1941, il s’active sur deux plans étroitement liés. D’une part, sur le terrain international, il tente de se faire passer pour un interlocuteur valable à Vichy et à Berlin; d’autre part, au niveau national, il cherche à se présenter, selon une vieille habitude, comme l’homme de la situation, non sans soigner ses relations dans les milieux favorables à l’Allemagne.
Si Musy n’a sûrement jamais pensé devenir l’éventuel Gauleiter de la Suisse, comme certains ont pu le laisser croire, il n’a manifestement pas abandonné l’espoir d’un retour au pouvoir. Dans quel rôle? Comme conseiller fédéral? Comme landammann d’une Confédération rénovée, à l’instar du Fribourgeois Louis d’Affry qui, sous le régime de la Médiation, avait été placé à la tête du pays par la grande puissance du moment? Ou dans un rôle qui, à bien des égards, aurait pu faire penser à celui d’un Laval, collaborant lui aussi avec les nouveaux maîtres du continent? Nous ne saurions le dire avec précision. À en juger par ses nombreuses hésitations, Musy semble lui-même agir sans trop savoir où il va exactement, espérant plus tirer profit des circonstances, fluctuantes, que suivre un plan bien défini 1.

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Il ne peut également se départir de ses vieux réflexes de politicien opportuniste, rodé aux rouages du clientélisme en tout genre et des relations qu’il faut d’autant plus ménager qu’elles mènent aux puissants du moment. Tacticien dans l’âme, Musy cherche toujours à se placer, bien avant d’être repris, avec d’autres, de fièvre rénovatrice et d’une furieuse envie de pouvoir à la suite de l’émergence du régime de Vichy.

Toujours aussi remuant, Musy passe les dernières semaines précédant la débâcle française à donner des conférences à l’étranger.

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Et, à l’instar d’un Laval en France, lui aussi plein de rancœur contre l’ancien système qu’il estime bon pour la casse, Musy voit dans les grands bouleversements de l’été 1940 l’occasion d’une revanche politique.

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Le bouillonnement de l’été 1940 ou le retour de la flamme révisionniste CURIEUX ALORS QUE LE CF A LES PLEINS POUVOIRS???
Le regain d’activité dont fait preuve en été 1940 Musy, qui retourne franchement dans l’orbite allemande, s’inscrit en Suisse dans le cadre de «l’irruption d’une nouvelle vague révisionniste qui cherche à effacer l’échec de 1935»23.

Choisir la voie révisionniste dans l’intérêt de la Suisse alors que Hitler triomphe en Europe et que Staline est toujours perçu comme l’unique danger, c’est déjà faire preuve de préférences idéologiques, même s’il n'y a pas d’adhésion profonde au nazisme.

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Pilet-Golaz prône l’adaptation aux circonstances nouvelles et non la résistance26. Le discours présidentiel, parfois sibyllin et d’un pragmatisme froid, ne rassure pas complètement la population, d’autant plus que l’audience accordée le 10 septembre suivant par le même Pilet-Golaz à quelques chefs du Mouvement national suisse (MNS), Ernst Hofmann et Max Leo Keller, accompagnés de Jakob Schaffner, lui donne rapidement une résonance inquiétante. Les tenants de l’alignement pur et simple sur le Reich triomphant se montrent toujours plus audacieux. Ailleurs dans le pays, on reparle également d’une révision complète de la Constitution.

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Note 28 Évoquant dans l’après-guerre l’activité de l’Aktion Nationaler Widerstand contre les tenants de l’alignement de la Suisse sur le Troisième Reich et les pèlerins qui se rendaient à Berlin, Hans Hausamann évoquera justement un voyage de Musy dans la capitale du Reich: «Je l’appris immédiatement, de nouveau par un membre de l’Aktion, lequel était fonctionnaire de la légation.

Note 30 Sont membres de la Ligue du Gothard entre autres Walter Allgöwer, Robert Eibel, Christian Gasser, René Leyvraz, Philippe Mottu, Denis de Rougemont, Theophil Spoerri. Au nombre de ses soutiens se trouvent également Gonzague de Reynold et Gottlieb Duttweiler.

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En effet, la secousse de la défaite française pousse Musy à redoubler d’efforts pour se remettre en selle. Dès l’été 1940, il déploie une impressionnante activité politique, digne d’un candidat en campagne qui brigue les honneurs. Un peu à l’instar de ce qu’il a essayé de faire avec l’ANSC en réaction à la montée des fronts populaires, l’ancien conseiller fédéral cherche, sous le coup de la débâcle française, à créer autour de sa personne un mouvement dont il serait à nouveau le centre fédérateur.

Cette tendance à se placer à la croisée des droites, avec les avantages et les inconvénients que cela comporte, représente au demeurant une constante de la trajectoire de Musy. En août 1940, Hans Hausamann remet à Werner Balsiger, chef du service de la police fédérale au Ministère public, un

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Si les liens de Musy avec plusieurs fers de lance du MNS sont déjà établis dès juillet-août 1940, aucune source à notre disposition ne vient corroborer de manière irréfutable les soupçons d’une fonction de bailleur de fonds endossée éventuellement par Musy à l’égard de l’extrême droite romande.

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Leur entreprise tombe définitivement à l’eau lorsque, le 19 novembre 1940, le Conseil fédéral ordonne la dissolution du MNS et l’extension de l’interdiction de toute activité aux organisations qu’il a incorporées, soit entre autres le BTE et l’ESAP. Toutefois, loin d’en souffrir, les liens entre Musy et le MNS vont plutôt se resserrer en sous- main après l’interdiction de ce mouvement d’obédience nazie qui poursuit son action dans la clandestinité.

Le 29 juillet, par l’intermédiaire de Köcher, il demande à être reçu par Himmler et Schacht.

L’ancien ministre des finances, pourtant un ancien

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libéral adversaire de la politique d’autarcie et de l’interventionnisme étatique, deux tendances fortes de l’économie allemande sous la botte nazie, est certes convaincu que le capitalisme libéral a vécu mais sait aussi adapter son discours pour plaire aux maîtres de l’heure. Se référant à une conférence de Musy, tenue le 9 février 1941 à Genève, Krauel notera avec satisfaction que l’ancien conseiller fédéral prône quasiment la même politique économique que celle des nazis

Le 17 août 1940, la Wilhelmstrasse informe la légation allemande de Berne que le Reichsführer SS et le ministre Schacht sont prêts à recevoir Musy à Berlin entre le 1er et le 7 septembre49.

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La fameuse «requête des 200», initiative qui émane en premier lieu de la germanophile Ligue populaire pour l’indépendance de la Suisse, mais également de certains représentants du Redressement national et, de manière plus générale, de groupements à tonalité nationaliste et de cercles économiques influents, autant de milieux conservateurs que l’on se gardera toutefois de considérer comme des blocs homogènes, va exactement dans le sens de l’alignement voulu par l’Allemagne. Soumise au Conseil fédéral tout d’abord en novembre 1940, cette requête exige un renforcement de la neutralité, la rupture complète et définitive avec la SdN, ainsi qu’un plus grand contrôle et même l’épuration de la presse helvétique63. Musy ne se trouve pas, notons-le, au nombre des signataires de la «requête des 200».

Soucieux de voir la Suisse entretenir de bons rapports avec l’Allemagne, Musy va mener, par le biais de La Jeune Suisse dont il reprend les rênes en 1941, cette politique de presse très accommodante que l’Allemagne appelle justement de ses

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vœux. Une manière aussi de se profiler politiquement pour cet individualiste invétéré qui, malgré son isolement croissant, cherche toujours à régler ses comptes et à revenir aux avant-postes. Toutefois, sans véritable soutien populaire en Suisse, Musy s’agite à la manière d’un franc-tireur, avec les faiblesses et les dangers de la fonction.

De retour d’Allemagne, il apparaît, entre novembre 1940 et février 1941, sur deux fronts différents, l’un international et l’autre national. Étroitement liés, ces deux niveaux d’action participent d’une même politique: l’adaptation au «nouvel ordre européen» nazi.

Walter Stucki, ministre de Suisse à Vichy et radical à la sensibilité politique fort différente de celle de Musy, ne voit pas d’un bon œil cette visite. De retour à Vichy après le séjour de Musy, il s’enquiert auprès des autorités françaises des conditions dans lesquelles l’ancien conseiller fédéral a réussi à se faire recevoir par le Maréchal Pétain

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Peu après sa rencontre avec Pétain à Vichy, l’ancien conseiller fédéral affirme publiquement — en répétant de manière symptomatique un terme appelé à une sombre postérité — que la Suisse doit «apporter une collaboration sincère et confiante à l’œuvre de collaboration européenne» 76. Il ne semble d’ailleurs voir aucune différence radicale entre l’appel pacifique lancé, durant l’entre-deux- guerres, par son ami Coudenhove-Kalergi en faveur d’une union paneuropéenne et l’idée du «nouvel ordre européen» martelée dès le début de la guerre par la propagande du IIIe Reich qui, désormais, s'empare par les armes de son «espace vital» qu’il n’avait pas réussi à conquérir par la menace.

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Note 82
En 1948, Riedweg évoquera devant ses juges une discussion en cercle restreint qui eut lieu en 1941 et à laquelle il participa en présence de Himmler et Musy. À en croire Riedweg, le sujet de discussion était alors le sort des «ennemis de l’État» («Staatsfeinde»), parmi lesquels les Juifs, dans les camps de concentration.

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Tout le long de la guerre, Musy restera persuadé que la France de Vichy peut contrebalancer, avec l’Espagne franquiste et le Portugal salazariste, voire l’Italie mussolinienne, le poids de l’Allemagne hitlérienne dans l’Europe nouvelle.

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Note 101 Pour les notes de ces conférences et des articles de presse, voir AF, fs Musy, vol. 119-120. — Au milieu de l’année 1941, des extraits de ces conférences sont publiés sous la forme d’un petit livre. (J.-M. MUSY: La Suisse devant son destin. (Extraits des conférences données par l’ancien conseiller fédéral Musy à Lausanne, Neuchâtel, Nyon, Fribourg, Orbe, Vevey et Genève, novembre et décembre 1940, janvier et février 1941), Montreux, Impr. Nouvelle Ch. Corbaz, 1941, 132 p.).
À la même époque, Gonzague de Reynold, autre tenant d’une rénovation autoritaire de la Suisse, sort un ouvrage au titre et aux idées fort proches de l’opuscule de Musy. (G. de REYNOLD: La Suisse est devant son destin, Genève, Éd. de l'Écho illustré, 1941, 131 p.).

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En contact avec l’Allemagne
De l’extérieur, le premier pan de cette politique à double face n’apparaît pas comme une évidence. Ses conférences sont certes suivies par les diplomates allemands, mais leur seule présence n’est pas suffisante pour en déduire une quelconque entente. Dans leurs rapports, ils relèvent toutefois avec satisfaction que les thèses défendues par Musy leur sont très favorables, même si l’ancien conseiller fédéral n’adhère pas à l’idéologie nazie.

À la sortie de La Suisse devant son destin — véritable programme de rénovation nationale, très proche des idées de la Révolution nationale pétainiste, et appel à la collaboration au nouvel ordre européen —, Köcher relèvera que, du point de vue allemand, les discours de Musy vont dans la «bonne» direction:

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Cela devient un peu plus intéressant lorsque l’on observe l’arrière-cour dans laquelle évolue Musy et qu’il se garde bien d’exposer au grand jour, notamment ses liens avec Himmler et la légation allemande à Berne qui est un relais discret de la propagande nazie en Suisse. Ce n’est sans doute pas encore le moment de dévoiler ses véritables relations avec le Reich, même si cet adversaire des sociétés secrètes, en premier lieu de la franc-maçonnerie, est d’avis publiquement que, «en démocratie, tout doit se passer en pleine lumière et sous le contrôle de l’opinion publique»106.

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Est-ce que tous ses voyages ont un lien avec ses conférences qui ressemblent en fait à une campagne électorale, menée d’octobre 1940 à février 1941, et son projet de lancer en Suisse au début de 1941 une association politique et un journal en faveur de l’ordre nouveau? Chronologiquement, on est frappé de voir que les conférences s’inscrivent à l’intérieur d’une série de voyages à Vichy et Berlin, dont le dernier à Berlin est projeté en mai 1941. Ces voyages semblent même être des missions au cours desquelles Musy fait son rapport aux puissants du moment. Il les renseigne sans doute sur l’évolution de la politique intérieure suisse, sur l’écho que rencontrent ses propres thèses auprès de ses compatriotes. Les Allemands ne s’y trompent pas: Musy travaille de facto pour le IIIe Reich.

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Ne se présentant pas sous les traits odieux d’un traître à la patrie — selon lui, une «seule chose importe: Il faut sauver la Suisse»117 —, Musy n’en a pas moins une attitude ambiguë. Cela n’est d’ailleurs pas un hasard si, fait peu banal dans les annales helvétiques, cet ancien conseiller fédéral est à cette époque étroitement surveillé par la police fédérale118. Sans aller jusqu’à l’intégration de la Suisse au Reich, Musy, ignorant de manière troublante le caractère foncièrement raciste du nazisme, idéalise «l’ordre nouveau [qui] se réalisera non pas sur le plan des intérêts particuliers, mais en s’inspirant, davantage que par le passé, du bien commun»119. Il a également une vision très positive de l’«Europe nouvelle [qui] sera basée non sur la violence mais sur la conviction»120. Loin d’abandonner même sa neutralité, la Suisse constituerait avec d’autres États européens un contrepoids à la puissance allemande121.

Ancien président de la Confédération, il profite, voire abuse selon certains122,

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du prestige qu’octroie un tel titre pour donner un tour acceptable à son discours étrangement idéaliste sur la politique européenne du Reich et à ses propos admiratifs pour les supposés «éléments nobles et élevés» du «style fasciste». Il constitue donc un allié intéressant pour le IIIe Reich car, se drapant d’un discours patriotique donc respectable, il s’efforce de facto à pousser, de la manière la plus efficace, la plus grande partie de ses concitoyens dans la direction de l’adaptation au «nouvel ordre européen» nazi. En agissant de la sorte, Musy s’inscrit donc volontairement dans le jeu européen de la propagande nazie internationale et plus particulièrement dans la politique de subversion allemande en Suisse. Une politique pangermanique qui, à cette époque, a pour but d’intégrer, sous une forme ou une autre, la Suisse au Reich123. Et c’est sur le point du pangermanisme, comme sur celui du caractère totalitaire du nazisme, que l’adhésion de Musy à l’«Europe nouvelle» est la plus problématique. Rapide à dénoncer le totalitarisme stalinien, il s’accommode pourtant d’un autre mal qui méprise tout autant l’individu, et même encore plus en raison de son racisme radical.

Entre les Allemands et Musy se développe, à la suite d’un rapprochement entamé dès 1936, une logique de collaboration dans laquelle chacun cherche à tirer un bénéfice. Toutefois, à ce jeu-là, l’ancien conseiller fédéral se trouvera toujours dans la position d’infériorité de celui qui, vu les rapports de force en présence, sollicite et s’aligne. Quant au possible retour au pouvoir en Suisse de Musy, avec le soutien de l’Allemagne, aucun des documents allemands consultés n’en parle explicitement. Il est néanmoins sûr que l’ancien conseiller fédéral cherche à tirer profit des nouvelles circonstances engendrées par la mise en place d’une Europe allemande. En outre, il voit certainement que, partout en Europe occupée, Hitler préfère «avoir affaire à des notables locaux» et «traiter avec des hommes doués de pragmatisme et dont la réputation bien établie n’était pas entachée de sympathie pour le national-socialisme, tels le maréchal Pétain, Laval et Darlan, plutôt qu’avec d’encombrants collaborationnistes dépourvus d’assises politiques»124.

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Perçu par les Allemands comme un ami sincère du Reich («aufrichtiger Freund des Reiches») 125 et un homme politique d’une certaine envergure, Musy dispose sans aucun doute d’atouts dans la perspective d'une réorganisation éventuelle de la Suisse sous l’égide de l'Allemagne.

En contact avec les milieux rénovateurs et le Mouvement national suisse
Quelle est la signification ultime de cette politique personnelle où se croisent engagement national et action internationale? Que recherche finalement Musy?
Comparé à Pétain né exactement vingt ans avant lui et compte tenu de son intense activité «électorale» au tournant de 1940/1941, ainsi que de son projet de reprise d’un organe de presse et de la création d’une association politique au début de l’année 1941, il ne croit manifestement pas que sa carrière politique est finie. Certes, aucun document d’archives de première main n’évoque l’ambition affichée de Musy pour revenir au pouvoir en Suisse. Toutefois, entre le milieu de l’année 1940 et le début de l’année 1941, nous décelons dans ces mêmes archives une succession d’actions politiques convergentes qui aboutit à ce résultat.

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Quant à la Suisse, Musy assure qu’il n’est pas question d’instaurer un ordre fasciste ou nazi dans le pays.

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Quant à sa venue le 5 décembre dans le canton de Fribourg pour y rencontrer Musy, Louis-Arthur Blanc affirme aux policiers neuchâtelois: «Le but de ma visite était de savoir si M. Musy était éventuellement disposé à accepter une élection au Conseil fédéral. Je pensais qu’avec ses connaissances, notamment européennes et vu le désaccord qui régnait dans les partis politiques, qu’il serait l’homme pour sauver la situation. La réponse de M. Musy a été un non catégorique.

Musy a-t-il été aussi catégorique que le prétend Louis-Arthur Blanc?

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L’hypothèse d’un retour de Musy au Conseil fédéral, par la voie normale d’une élection par l’Assemblée fédérale et sans pression étrangère, semble toutefois totalement irréaliste vu la réputation du Fribourgeois en 1940. Toujours tenté par le pouvoir, mais sans aucun doute conscient de n’avoir aucune chance tant que subsiste le système en place, Musy avance au coup par coup, sans plan d’action fixé d’avance, dans l’espoir peut-être d’être tout simplement là au bon moment, lorsque que le pays connaîtra enfin le grand changement tant souhaité. Le 10 décembre 1940, sans que le nom de Musy ne soit d’ailleurs évoqué, l’Assemblée fédérale élit Eduard von Steiger, un homme bien vu de la légation allemande dont il a été l’avocat-conseil, à la succession de Minger et Karl Kobelt à celle de Baumann146.

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Si Musy n’est pas Quisling, loin s’en faut, il n’en suit pas moins une politique résolument tournée vers la collaboration avec les nouveaux maîtres de l’Europe. En Suisse, en cet hiver 1940-1941, il ne cherche pas seulement le contact avec la légation d’Allemagne à Berne. Il se trouve également plus d’une fois en compagnie de partisans du MNS, mouvement lui aussi décidé à mettre le pays au diapason du nouvel ordre européen.

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Entre la fin de 1940 et le début de 1941, Musy multiplie en sous-main les contacts avec les représentants du Reich en poste en Suisse et les membres romands du MNS. Sur le plan international, il s’active dans les coulisses à Berlin et à Vichy. Au même moment, il tente de se profiler sur la scène politique suisse comme l’homme de la situation.

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La Nouvelle Suisse, association que Musy fonde au début de 1941 peu de temps après la dissolution du MNS, peut apparaître aux membres romands de ce mouvement d’extrême droite comme une alternative intéressante, sorte de structure d’accueil, pour poursuivre leur lutte.

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C’est à Genève en février 1941 que le plan de reprise en main de La Jeune Suisse par Musy se précise enfin un peu plus.

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Constituée «à Genève dans le courant de février 1941»177, l’association La Nouvelle Suisse est conduite par un comité directeur de quatre personnes: un président (Emile Guignet, comptable à la régie Chamay à Genève), un trésorier (Charles Chamay, régisseur à Genève), un secrétaire (Pierre Restellini, employé de banque à Genève) et un directeur politique (l’ancien conseiller fédéral Jean- Marie Musy à Middes).

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«pour but le renforcement de l’autorité du Conseil fédéral, la suppression du Conseil national, son remplacement par une Chambre des métiers et le maintien du Conseil des États»181.

Mais La Nouvelle Suisse, qui adopte un profil bas comme pour ne pas éveiller la méfiance, n’est pas un simple cercle de discussion intéressé par les questions politiques. Elle s’inscrit dans un réseau de relations dont certaines sont susceptibles de poser quelques problèmes en matière de sécurité nationale. En effet, dès qu’elles ont vent de cette nouvelle association, les autorités fédérales, le Ministère public en tête, la suspectent d’être de connivence avec l’ex-MNS qui, malgré son interdiction, poursuit son activité dans la clandestinité. Plusieurs indices parlent en faveur d’une telle collusion. Sinon comment expliquer les relations personnelles et particulièrement intenses durant l’hiver 1940-1941 que Musy nourrit avec plusieurs tenants du MNS?

Avec cette nouvelle association, Musy cherche une fois de plus à se placer à la croisée des chemins dans l’espoir de fédérer sous sa houlette des forces diverses. En 1940/1941, il souhaite manifestement jouer un rôle dans les milieux rénovateurs de Suisse romande de la droite, avant tout corporatiste et chrétienne- sociale, à l’extrême droite. L’association La Nouvelle Suisse et La Jeune Suisse, dont il est prévu d’en faire le support pour diffuser et défendre les idées de l’association dirigée par Musy, représentent les outils de cette ambition.

Un homme «occupé», printemps 1941
Même sans véritable soutien populaire dans son propre pays, Musy s’applique en quelque sorte après l’émergence du régime de Vichy, à préparer le terrain en Suisse. Partisan de la guerre psychologique, Hitler «avait proclamé que la stratégie des nationaux-socialistes consistait à anéantir l’ennemi “par le dedans”, à le laisser se vaincre par lui-même»185. Avant même toute action militaire contre son pays, l’ancien conseiller fédéral adhère autant qu’il cède au «nouvel ordre européen» nazi. Encouragé par la caution apportée par Pétain à la collaboration d’État franco-allemande, il s’accommode activement d’une Europe allemande. En mai 1941, dans un discours qui heurte nombre de conservateurs fribourgeois, il juge les Américains bellicistes, estime que l’Angleterre est perdue et, tout en relevant les vertus de l’Allemagne, prône l’alignement sur les nouveaux maîtres de l’Europe186.

Toutefois, La Nouvelle Suisse ne parviendra jamais à décoller.

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La cote de popularité de Musy, toujours plus enclin à soutenir ouvertement des thèses qui font scandale, ne cesse de fondre à Fribourg.
Musy est-il déjà «occupé», intellectuellement parlant? Et jusqu’où va son rapprochement avec l’«occupant», avant même qu’Hitler attaque l'URSS?

Quant à la Suisse, même si le contexte européen est difficile et la pression de l’Axe durement ressentie, elle n’est pas occupée et, surtout, Musy, sans charge officielle, n’a pas les mêmes responsabilités, les mêmes soucis de survie du pays qu’un membre du gouvernement français ou suisse. Dans le cas de Musy, nous ne pouvons même pas parler de double jeu, d’une situation d’occupation qui pousse, par nécessité, l’homme d’État d’un pays vaincu à collaborer avec la puissance occupante, pour gagner du temps dans l’attente de la libération191. L’accommodation de Musy ne relève donc pas d’une forme contrainte ou structurelle. Elle n’est même pas liée à un cadre d’occupation effectif. Elle va au-delà. Elle est voulue.

Alors qu’il peut faire d’autres choix, par exemple s’abstenir, Musy recherche volontairement le contact avec les puissants du moment, n’intensifiant en fait qu’un rapprochement déjà entrepris avant la guerre et les victoires en cascade de la Wehrmacht. Il prend des initiatives favorables à l’Allemagne qui dépassent largement le stade de la neutralité. Son engagement, tenace, anticipe sur la politique allemande. Il sort même du cadre national pour aller à la rencontre du IIIe Reich. De l’été 1940 au printemps 1941, les sollicitations ne viennent pas des Allemands, mais bien de Musy. La collaboration est voulue, l’«ordre nouveau» approuvé. L’accommodation s’inscrit dans la durée, l’objectif ultime étant de construire une «Europe nouvelle», autoritaire.

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Musy n’a apparemment pas compris le caractère totalitaire et foncièrement raciste de l’Allemagne nazie, pour n’y voir qu’un régime autoritaire. Indirecte et morale, l’aide apportée par Musy à la propagande allemande n'en demeure pas moins une accommodation réelle. Sans pouvoir étatique, mais toujours attiré par le pouvoir, l’ancien conseiller fédéral, qui brandit volontiers son titre d’ancien président de la Confédération, se déplace de ville en ville pour y tenir des discours grâce auxquels il espère persuader et se constituer un soutien populaire le plus large possible. Dans cette action de reconquête, il obtient ses plus fermes appuis en Suisse romande dans les milieux rénovateurs de tendance corporatiste et chrétienne-sociale et auprès des tenants du MNS d’inspiration nazie. Opportuniste qui a toujours suivi la courbe des événements, Musy fait tout, à la suite de la défaite française, pour se présenter en Suisse et à l’étranger comme l’homme providentiel, un peu à l’instar, toutes proportions gardées,

Au moment où Musy s’engage ouvertement pour le «nouvel ordre européen» nazi, il n’a pas à prétexter le danger d’une défaite de l’Allemagne face à l’URSS qui signifierait le triomphe du communisme partout en Europe. C’est bien par préférence idéologique, aussi limitée soit-elle, que Musy choisit son camp, sans que le Reich ait besoin de flatter son anticommunisme. Hors de toute manipulation exercée par le IIIe Reich, il se distingue donc, de la défaite française à la veille de l’offensive Barbarossa, par sa volonté de participer activement à la construction d’un «nouvel ordre» dominé par l’Allemagne.

Si «instrumentalisation» par le IIIe Reich et «accommodation» de la part de Musy caractérisent l’ensemble de la trajectoire orbitale de l’ancien conseiller fédéral autour du champ magnétique nazi, le second terme l’emporte nettement de l’été 1940 au printemps suivant. Intellectuellement «occupé», bien que le pays du maréchal Pétain en France.

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réel ne le soit pas, Musy opte pour une des formes d’accommodation les plus marquées.

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Car, malgré les assurances données, La Jeune Suisse est bel et bien en train de connaître une profonde mutation. Avec l’apparition de Musy à la tête de La Jeune Suisse au printemps 1941, c’est incontestablement un nouveau journal qui naît. L’ancien conseiller fédéral, qui se charge lui-même de monter dès cette époque une nouvelle équipe de collaborateurs, va imposer une ligne rédactionnelle très différente de l’ancienne formule défendue durant les six premières années de La Jeune Suisse par ses deux fondateurs, Jean Chappuis et Jules Biétry

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En outre, le gouvernement en sait assez sur Musy pour être sûr qu’il veut lui aussi soutenir dans La Jeune Suisse les idées de collaboration à l’Europe nouvelle et de rénovation nationale.

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Alors que le Reich continue d’exercer une forte pression sur les autorités suisses par ses violentes critiques à l’adresse d’une grande partie de la presse helvétique, le Conseil fédéral pense-t-il se donner un peu d’air, après l’entrée fulgurante des chars allemands en URSS en juin 1941, en laissant la possibilité à Musy de reprendre un journal qui va à coup sûr plaider la cause de l’Europe nouvelle?

L’irritation manifestée par les représentants du Reich à la suite du grand coup frappé par la police fédérale, dès le 10 juin, contre les nazis suisses du Mouvement national suisse et des Allemands soutenant leur activité pousse peut- être également les autorités helvétiques à lâcher un peu de lest dans l’affaire de La Jeune Suisse.

En septembre 1941, il affirme à Gentizon au sujet du but de La Jeune Suisse: «Il faut surtout que notre journal démontre à tous ceux qui le liront le danger que constituait le régime bolchevique,

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et appuyer sur leur armée en Europe, et sur le grand sacrifice que fait l’Allemagne pour arrêter cette vague.»25
L’intense activité internationale de Musy, qui envisage à nouveau de se rendre à Vichy et à Berlin au mois de juin 1941, suscite de nombreuses interrogations, voire quelques inquiétudes vu les bruits, parfois curieux, qui circulent.

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Au moment où les instances dirigeantes de La Jeune Suisse jouent d’habileté pour tromper la vigilance des autorités helvétiques, le consul général d’Italie à Genève semble être particulièrement bien mis au courant du développement de

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l’affaire.

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Une offre de collaboration à l’Allemagne
En 1941, au moment où se décide le sort de son projet de reprise de La Jeune Suisse, l’ancien conseiller fédéral ne cherche pas seulement des appuis du côté italien. Car, dès le départ, il envisage un journal dont la vocation doit dépasser le simple cadre national. Son idée est de lancer un journal à vocation européenne. Or, en 1941, une telle visée ne peut se concevoir, dans l’esprit de Musy, qu’avec le soutien de l’Allemagne.

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Musy poursuit: «Je suis de plus en plus convaincu de la nécessité de cette collaboration confiante, qui seule peut créer en Europe l’atmosphère de paix

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stable, qui préservera l’Occident de la débâcle. / Le problème de la collaboration restera au premier plan de nos préoccupations. Il retiendra par conséquent l’attention constante de notre hebdomadaire. / J’ai d’autre part depuis longtemps affirmé et répété que le communisme reste le grand danger, qui menace l’Europe et le monde. Il va de soi par conséquent, que l’entreprise militaire de l’Allemagne pour la destruction du régime bolchévique a pour moi la signification d’une Croisade, dont le monde lui sera reconnaissant, quand il en aura compris la signification. Le sacrifice de la jeunesse, qui meurt pour la défense de notre civilisation portera ses fruits. Tout cela, on ne l’a pas encore suffisamment compris. Il importe dès lors d’éclairer l’opinion publique sur ces graves problèmes;

C’est une véritable offre de collaboration à la nouvelle Europe que Musy adresse aux Allemands:

Ayant indiqué avoir déjà un «correspondant provisoire», trouvé grâce à Riedweg, Musy poursuit: «Je suis convaincu d’autre part, que les sociétés secrètes ont joué un rôle considérable dans la création de l’atmosphère où la guerre était devenue inévitable.

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Car, en dépit d’une indépendance souvent réclamée par Musy, La Jeune Suisse devient, par son entremise décisive, une feuille en partie au service de la propagande allemande.

Elle-même concernée par ces pratiques, auxquelles Musy souscrit, La Jeune Suisse se fait ainsi l’auxiliaire de la propagande allemande.

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M. Stucki a déclaré que M. Musy était un “personnage dangereux” dont l’activité pouvait être considérée comme suspecte. M. Stucki se considère comme d’autant plus obligé de surveiller ses agissements que dans certains milieux allemands de Vichy, on parle de M. Musy comme d’un “futur médiateur entre la France et l’Allemagne”.

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Rapide à jouer de ses anciens titres pour se présenter comme un personnage toujours important, Musy n’arrive manifestement pas à quitter le devant de la scène66. Incrédule quant à la prétendue mission de Musy en France, Walter Stucki, ministre de Suisse à Vichy, écrit aussitôt au Département politique à Berne pour dire que, selon lui, il s’agit d’une pure invention67. Peu après, Berne confirme que «Musy n’avait aucune mission, pas même officieuse»68.

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Habile à brouiller les pistes à un moment où il cherche à transformer La Jeune Suisse pour en faire un journal à vocation européenne, avec la bénédiction de l’Allemagne, Musy semble effectivement agir dans ce sens. La diffusion, dès l’été 1942, de La Jeune Suisse en France occupée, après avoir obtenu le feu vert des autorités occupantes, omnipotentes en matière d’autorisation préalable, et avec l’appui d’une société de distribution également contrôlée par les Allemands, est manifestement précédée de discussions entre Musy et des responsables allemands en zone occupée.

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En rendant visite à l’ambassade d’Allemagne à Paris en novembre 1941, Musy sait très certainement que son projet de diffuser un journal comme La Jeune Suisse en zone occupée sera, selon toute vraisemblance, accueilli favorablement par les Allemands, notamment par Otto Abetz qui, dès son arrivée à Paris, favorise l’apparition en zone nord d’une presse apparemment variée mais de fait orientée exclusivement dans le sens voulu par l’occupant72. En outre, la distribution d’un journal suisse franchement favorable au nouvel ordre européen devrait faire contrepoids, notamment en zone sud, à l’influence d’une presse suisse qui, dans sa grande majorité, n’affiche pas le même enthousiasme pour l’«Europe nouvelle».

En France également, Musy s’affiche comme un tenant résolu de la collaboration74.

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Revenu de ce qui pourrait bien avoir été une tournée prospective avant le lancement de La Jeune Suisse nouvelle formule et sa diffusion en France, Musy tient, le 19 janvier 1942 à Lausanne, une conférence sur le thème de la Suisse dans l’Europe nouvelle. Il y développe les mêmes idées que dans ces conférences données en Suisse romande entre octobre 1940 et février 1941. Au moment où le continent est à l’heure allemande, il se lance une fois de plus dans une défense ardente de l’Europe. L’accueil du public est mitigé, comme le rapporte Wagner pour le compte du consulat d’Allemagne à Lausanne; Wagner est par contre lui plutôt satisfait de la prestation

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Avec La Jeune Suisse de Musy, les Allemands trouvent un allié zélé, toujours prêt à prendre l’initiative de la collaboration. Une tendance à l’image de Musy, porté à la collaboration active, alors qu’il est ressortissant d’un pays neutre et n’a aucune charge officielle.

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À lire La Jeune Suisse, le lecteur ne peut s’empêcher de penser que les Allemands ont, en définitive, envahi la France pour son bien, comme ils ont fait œuvre bienfaisante en faisant passer l’Europe sous leurs jougs.

Malgré d’évidentes duretés et une nette propension à dénoncer sans cesse, soit un complot, soit une décadence, La Jeune Suisse n’est pas un organe fasciste et encore moins nazi. Par rapport à ces tendances, elle ne verse ainsi que rarement dans un extrémisme qui lui aurait certes attiré de plus graves ennuis et plus tôt les foudres des autorités de censure helvétiques80. Loin d’être la tribune d’un parti traditionnel, elle reste avant tout un organe représentatif d’une certaine droite romande brouillée avec le «système», tentée par les régimes forts, prête aux accommodements avec l’extrême-droite et pour qui la Révolution nationale menée par Pétain en France voisine constitue une source d’inspiration et d’espoir.

La Jeune Suisse est à l’image de ses principaux rédacteurs et tout d’abord à celle

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de Musy: un organe de la droite nationale-conservatrice, rénovatrice et collaboratrice dans un sens «vichyste», pour prendre un terme évocateur qu’il est certes difficile d’utiliser pour parler d’un journal suisse mais qui correspond bien à l’esprit général de La Jeune Suisse.

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Alors que Musy tente de se dégager progressivement de La Jeune Suisse après l’interdiction d’exportation du 29 mars 1943, Eugène Fabre persiste à aller contre le cours des événements. Moins avisé que l’ancien conseiller fédéral, il se risque même à reprendre le flambeau de La Jeune Suisse à la fin de 1943, sans pouvoir empêcher sa disparition au début de 1944.

Dans le Courrier de Genève, Déléaval se fait aussi le champion de l’adaptation au nouvel ordre européen. Ayant pris connaissance de la collaboration de Déléaval, très proche de l’ex-MNS, au journal de Musy, Köcher se montre satisfaisait car, dit-il, ses articles contre le bolchevisme, publiés dans le Courrier de Genève, ont toujours fait le jeu de la propagande allemande100.

À La Jeune Suisse, Déléaval endosse également le rôle du secrétaire de rédaction. Installé à Genève où est éditée La Jeune Suisse,

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129 R. MARTEL: «Les deux socialismes», in La Jeune Suisse, 27.11.1942: «Toute différente est la conception du national-socialisme. Il n’a pas supprimé le capital, ni les capitalistes, ni la bourgeoisie, ni les bourgeois. Il a mis ordre seulement à l’anarchie capitaliste qui risquait de faire sombrer l’Allemagne dans l’égoïsme. Il a conjugué les efforts demeurés dispersés. Il a créé la communauté nationale en supprimant la lutte des classes, rapprochées, unies pour le bien de la nation et la grandeur du pays. [...] Loin de persécuter la classe ouvrière, le national-socialisme s’efforce de la rallier et de l’intégrer de façon toujours plus intime dans la nation, dont aucune catégorie de citoyens n’a été éliminée. Car la nation constitue un bloc, une unité, un tout. / Cette notion d’unité, d’indissolubilité nationale poursuit un but: le bien du peuple, de la communauté, qui constitue la loi suprême. À l’esprit individualiste se substitue l’esprit communautaire, idée neuve, féconde, dont la carrière en Europe est déjà particulièrement brillante. Elle a été adoptée notamment en France par tous les partis qui se réclament de la Révolution nationale et célébrée, en plusieurs occasions, avec un rare bonheur d’expression par le maréchal Pétain lui-même.»

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Avec une position de fait alignée sur le nouvel ordre européen nazi, Musy sait pourtant moduler son argumentation. À la différence d’un Gentizon, d’un Belrichard ou de quelques correspondants en poste à Paris et Vichy, autant de personnes enclines à verser dans une prose sans ambiguïté, Musy sous-entend et joue très souvent d’habileté stylistique pour exprimer ses idées les plus provocantes. Son adhésion au nouvel ordre européen et son désir de voir la Suisse y adhérer au plus vite sont toutefois proclamés haut et fort. Ce manque de retenue supplémentaire frappe d’autant plus que Musy se veut, non sans un certain paradoxe, l’avocat de la neutralité suisse. Aussi, à l’image de ce qu’avait été La peste rouge de 1938, Musy ne doit pas convaincre grand monde à part les convertis, car il ne dit jamais que la moitié de la vérité dans les colonnes de La Jeune Suisse, en évitant systématiquement de critiquer les puissances de l’Axe, présentées au contraire comme l’avenir de l’Europe, et en concentrant ses attaques contre les seuls Alliés.

Dans La Jeune Suisse, Musy reprend la plupart des idées qu’il défend depuis longtemps. Du point de vue de la politique extérieure de la Suisse, il estime que le pays doit apporter une collaboration franche à l’Europe nouvelle, tout en se montrant intraitable sur la neutralité et l’indépendance de la Suisse. Entre la théorie et la pratique, Musy éprouve lui-même quelques difficultés à concilier ces différentes exigences.

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De manière générale, il considère que le libéralisme économique, tel qu’il a triomphé au XIXe siècle, a fait son temps. Parfois il s’en prend même aux capitalistes et aux financiers avec une virulence plutôt surprenante pour un homme qui fut autant lié aux milieux économiques.

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Partisan fervent de la «croisade européenne contre bolchevisme», Musy associe d’ailleurs très étroitement ces deux questions, la défense du continent allant, selon lui, de pair avec l’écrasement définitif du communisme.

L’Europe des nazis, c’est l’espace d’une seule race qui domine et écrase tout particularisme, c’est le continent exploité par un régime totalitaire, païen et centralisateur. En 1942 et 1943, c’est cette Europe-là que Musy accepte de facto dans La Jeune Suisse. Son accommodation au nouvel ordre européen frappe d’autant plus qu’il prétend toujours plaider en faveur d’une Europe chrétienne ou

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des États-nations s’associeraient librement pour le bien commun du continent, une Europe à laquelle la Suisse, tout en restant neutre et indépendante, apporterait le modèle de son fédéralisme. Peu nombreux ont été, somme toute, ceux qui ont saisi, entre 1933 et 1938, la radicalité des objectifs nazis, tant d’expansion territoriale que de remodelage racial de l’Europe. Que Musy persiste à ne pas tenir compte de ces buts criminels en 1942-1943, et même jusqu’en 1945, alors que les armées allemandes ont été engagées bien au-delà de la révision du traité de Versailles de 1919 et que la discrimination raciale extrême exercée par les nazis est un fait connu de tous, indique assez que sa collaboration avec l’Allemagne nazie ne résulte pas d’un simple aveuglement, mais bien d’une accommodation idéologique.

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Or, qui peut croire en 1942 à cette idée d’un nouvel ordre européen, sous la botte d’un Reich impérialiste et raciste, s’inspirant du modèle fédéraliste de la Suisse? Qui ne voit pas encore que la collaboration chantée par Musy et ses pairs, tout attachés qu’ils sont à l’indépendance et à la neutralité de la Suisse, n’est rien d’autre qu’une soumission effective à l’Allemagne? Qui peut également les croire lorsqu’ils prétendent en pleine guerre que la défense de la civilisation chrétienne passe par une étroite collaboration avec les maîtres nazis de l’Europe, ennemis par excellence de la religion?

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Il faut que Laval réussisse...»174 Peu auparavant, le 22 juin 1942, Laval a lâché sa fameuse phrase lors d’une allocution radiodiffusée:

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«Je souhaite la victoire de l’Allemagne, car, sans elle, bientôt le bolchevisme s’installerait partout en Europe.» Cette victoire de l’Allemagne, Musy l’appelle également de ses vœux pour des raisons identiques.

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Dans la chute de Mussolini, Musy ne voit à aucun moment un succès de la démocratie et un retour à une plus grande liberté. À ses yeux, il s’agit plutôt d’une preuve supplémentaire des vues impérialistes que les Anglo-Saxons ont sur le Vieux Continent.
En effet, défenseur d’une Europe unie à n’importe quel prix, Musy n’affiche pas seulement son aversion pour l’URSS, mais également pour les Anglais et les Américains.

Partisan de la paix version allemande, il critique violemment l’intervention anglo-saxonne, présentée comme une agression: «Car qu’on le veuille ou non, la situation est telle aujourd’hui que pour mener une guerre sans merci contre l’Axe, c’est l’Europe qu’on attaque.»184 Muet quant à la brutalité des troupes allemandes, il s’insurge contre les bombardements des Anglais et des Américains qui «ont résolu de briser la résistance de l’Europe par le terrorisme»185.

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Certain de la supériorité de la civilisation européenne, il ne pardonne pas surtout l’alliance des Anglo-Saxons avec les Soviétiques: «La guerre durera-t-elle jusqu’au moment où les bombardiers américains uniront leur effort à ceux des cosaques russes pour achever la destruction de l’Europe? Et après? Combien de siècles faudra-t-il à la civilisation américaine pour produire des génies comparables à Raphael, à Leonard, à Michelange, à Rubens, etc.?

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Le communisme
Dire que l’anticommunisme de Musy est pétrifié n’est pas un vain mot. En 1943, près d’un quart de siècle après la grève générale, événement central dans sa trajectoire de vie, il publie ainsi dans La Jeune Suisse de larges extraits du fameux discours qu’il prononça au Conseil national le 10 décembre 1918. Enclin à tirer des parallèles entre les événements d’hier et ceux d’aujourd’hui, porté à interpréter le présent comme la simple répétition du passé, il se fait une fois de plus proclamer sauveur de la patrie en danger. Un homme pour qui le mythe de la révolution bolchevique manquée en Suisse en 1918 le dispense d’ouvrir les yeux sur toutes les réalités de 1943: «L’énergique intervention de M. Musy [en décembre 1918] rendit confiance aux uns et donna du courage aux autres. Par la volonté nettement proclamée des communistes, la Suisse s’achemine aujourd’hui, vers un nouveau 1918, plus terrible que le premier.»193

La crainte d’une répétition, à une échelle encore plus grande, des révolutions de la fin de la Première Guerre mondiale hante Musy: «Que les peuples d’Occident méditent — il en est temps encore — la terrible prédiction de Lénine: “La guerre de 1914-1918 a valu le communisme à la Russie, la prochaine guerre doit signifier la bolchevisation pour toute l’Europe.”»194

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Habitué à charger le communisme de tous les maux, à le comparer à la «lèpre» et à la «peste»198, Musy lui attribue notamment une importante responsabilité dans l’origine de la guerre, alors qu’il disculpe systématiquement le national- socialisme et le fascisme. Sous le titre «Les ennemis de la paix», il écrit: «Ils sont plusieurs. Mais de tous, le communisme est le plus dangereux parce que partout il fut et restera l’adversaire irréductible des principes, condition de l’ordre. Par conséquent l’Europe ne connaîtra pas le bonheur d’une paix durable, tant que le bolchevisme poursuivra ses activités dissolvantes à travers le monde.»199

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Après la dissolution de la Troisième Internationale, en mai 1943, Musy se montre toujours plus catastrophiste. Il voit une fois de plus une manœuvre qui s’inspire de la tactique du cheval de Troie: «Au VIIe congrès communiste [de 1935], c’était les socialistes qu’il fallait gagner à la politique moscoutaire à travers le front populaire. Et maintenant, c’est le tour des bourgeois!»207 Que Musy soit souvent clairvoyant sur la politique de façade de Moscou, qui ne renonce pas effectivement à diriger l’action des partis communistes étrangers malgré la dissolution du Komintern, et qu’il perçoive la volonté de l’Union soviétique de garder sous sa tutelle les territoires qu’elle reprend aux armées hitlériennes n’enlèvent rien à son manque de lucidité sur les objectifs de Berlin.

L’avancée de l’Armée rouge vers l’Ouest, au cours de l’année 1943, montre que Musy, tout opposé qu’il est aux Alliés occidentaux, ne leur voue pourtant pas une aversion aussi grande qu’aux Soviétiques. Cette attitude moins intransigeante envers les Anglo-Saxons, ouverte même au compromis dans l’espoir de combattre le plus grand mal, à savoir le communisme, constitue un des éléments importants pour comprendre sa participation à l’action de sauvetage de Juifs de 1944-1945. Certaines phrases écrites dans La Jeune Suisse en 1943 trouveront un écho tout particulier lorsque Musy tentera d’aider l’Allemagne nazie à redorer son blason auprès des Américains et des Anglais en faisant libérer des Juifs avec l’aide de Himmler. L’espoir d’une paix séparée entre les Allemands et les Anglo-Saxons, pour amener les uns et les autres à poursuivre la lutte ensemble contre l’URSS, est déjà présent dans l’esprit de Musy en 1943.

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Ayant toujours un œil sur les événements internationaux, Musy n’oublie pas de considérer l’évolution intérieure de la Suisse. Là aussi, il trouve quelques sujets d’inquiétude. Ainsi, opposé à tout compromis avec la gauche, qu’il s’agisse du communisme ou du socialisme, le second n’étant jamais considéré autrement que comme le fourrier du premier, il ne peut que constater l’intégration toujours plus croissante des socialistes à l’État bourgeois et d’autres indices d’une possible manœuvre communiste. En cette année 1943, organisations communistes interdites et PSS tentent, en vain, de se rapprocher, alors que l’adhésion du communiste Jules Humbert-Droz au PSS, en été 1943, fait l’effet d’une bombe.

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De la diffusion à la disparition de La Jeune Suisse: une forte dépendance à l’égard de l’étranger
Bien avant que La Jeune Suisse transformée ne soit lancée, Musy s’assure, nous l’avons vu, l’appui des Italiens et des Allemands. Dès l’apparition de la nouvelle formule, les uns et les autres concrétisent leurs bonnes dispositions.

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Un journal surtout diffusé à l’étranger, avec le soutien des maîtres de l’Europe nouvelle
Une des caractéristiques essentielles de La Jeune Suisse tient à sa très forte diffusion, par rapport à un tirage total certes fort modeste, hors des frontières helvétiques. Loin d’être un hebdomadaire à vocation nationale, elle est avant tout vendue dans les pays de l’Europe nouvelle, notamment en France. Ainsi, au moment où le Conseil fédéral s’apprête en mars 1943 à interdire l’exportation de La Jeune Suisse, seul journal suisse encore distribué en France, sa diffusion outre- Jura se monte en moyenne à 13'748 exemplaires par semaine, pour la période du 21 janvier au 20 février 1943213. Pendant le même intervalle, l’exportation de La Jeune Suisse en Italie, où elle est pratiquement le seul journal suisse à être autorisé à la vente libre, se chiffre à 5'770 exemplaires par semaine214. Or, sur le plan helvétique, la diffusion de La Jeune Suisse ne semble pas dépasser beaucoup plus que les 2'000 exemplaires215. Aussi l’interdiction d’exporter portera un coup

[NDLR 18'000 sur 20'000 à l'étranger!!!]

Note 215 AF, E 4320 (B) 1968/195, Bd 69, C.2.10049: rapport de l’inspecteur C. Knecht au chef du Service de la police fédérale (MPC), 16.12.1942, où il est écrit que, actuellement, La Jeune Suisse «tire à environ 20'000 exemplaires. Deux mille environ sont vendus en Suisse et tout le reste est expédié à l’étranger, soit en France dans les deux zones et en Italie.» Voir également J. CRAUSAZ: op. cit., p. 127, qui rapporte que, «sur un tirage de 20'000, 2'000 exemplaires de La Jeune Suisse seulement étaient distribués en Suisse».

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Or, par sa diffusion à l’étranger surtout et par les idées qu’elle défend, La Jeune Suisse se fait l’instrument de la propagande des pays de l’Axe et avant tout de l’Allemagne.

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Outre une tendance politique très marquée, La Jeune Suisse diffusée en zone non occupée révèle également, pour le biographe, la spécificité de la trajectoire de Musy, plus que jamais enclin à mener une politique personnelle dans l’orbite des nouveaux maîtres de l’Europe. Présent plusieurs fois en France entre la fin de 1940 et le début de 1942, Musy a préparé le terrain pour son organe à vocation européenne bien avant son lancement effectif en avril 1942.

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S’étant assurer les bonnes grâces des chefs du régime de Vichy, Musy ne manque pas d’y retourner pour assurer la meilleure diffusion possible en France. En juin 1942, il séjourne de nouveau à Vichy où il rend visite à Marion et Laval, ainsi qu’à la représentation du Reich auprès de Pétain. Il y est une fois de plus question de la diffusion la plus large possible de La Jeune Suisse en zone sud où, selon Musy, son journal doit faire contrepoids au reste de la presse suisse favorable à l’Angleterre et aux bolchevistes.

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Malgré des démarches souvent infructueuses, Stucki n’abandonne pas la partie. Il n’a de cesse d’intervenir auprès des autorités suisses pour critiquer l’entrée en France de La Jeune Suisse249. Il ne pourra donc qu’être satisfait de l’interdiction d’exporter que le Conseil fédéral prononcera à la fin du mois de mars 1943 à l’encontre de ce journal.

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Vers l’interdiction d’exporter, la désagrégation du journal et le début de reconversion de Musy
Pour beaucoup, La Jeune Suisse nouvelle formule sent le soufre dès le départ. Ainsi, son premier numéro du 10 avril 1942 est à peine sorti qu’elle essuie aussitôt un feu nourri de critiques. Dans la presse, la désapprobation, plus ou moins forte, est quasi générale. Du côté socialiste, les attaques fusent. La presse radicale se montre très sceptique. Enfin, même certains journaux fribourgeois conservateurs-catholiques, dont Le Fribourgeois, longtemps fidèle à Musy, émettent des réserves à propos de la nouvelle ligne de La Jeune Suisse264. L’évolution de la guerre ne contribue pas à diminuer le malaise généralement ressenti à l’égard de l’hebdomadaire.

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Aux remous que provoque La Jeune Suisse au Parlement et dans l’opinion publique suisse s’ajoutent les protestations de Suisses établis en France269. Le plus important d’entre eux n’est autre que Walter Stucki, ministre de Suisse à Vichy. Le 12 septembre 1942, Stucki confirme à Eduard von Steiger que, à l’occasion d’une visite à Laval, vers la fin du mois d’août, Musy a obtenu l’assurance de pouvoir vendre La Jeune Suisse en zone occupée270.

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Devenu le seul journal suisse diffusé en Italie et dans une France totalement occupée, La Jeune Suisse affiche à la face du monde son statut d’hebdomadaire privilégié par les puissances de l’Axe. Un statut indéfendable pour les autorités d’un pays neutre qui ont également un œil sur l’évolution de la guerre et qui ne peuvent accepter que l’on donne à l’étranger une image inexacte de l’opinion publique suisse. Ayant manifestement espéré tirer des avantages de cette situation privilégiée, Musy rend ainsi lui-même intenable la position de son journal. L’opinion selon laquelle La Jeune Suisse porte autant, voire plus préjudice à l’image de la Suisse en France que les Oltramare et Fonjallaz, deux Suisses célèbres pour leur travail à Paris en faveur des Allemands, ne contribue certainement pas à arranger ses affaires auprès des autorités helvétiques282.

Note 282 Walter Michel, une connaissance de Musy, reste lui-même en contact avec Georges Oltramare, René Fonjallaz et Paul Bonny même lorsque ces derniers sont à Paris pour la radio allemande. (AF, E 4320 (B) 1970/25, Bd 59, C.2.487: note du MPC sur Walter Michel, 23.12.1946).

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Pour von Steiger, la cause est entendue: «Le fait qu’un seul et unique journal suisse à tendance politique déterminée parvienne à l’étranger n’est pas compatible avec notre politique de neutralité.»288 La Jeune Suisse du 7 avril 1943 est le dernier numéro exporté en France et en Italie. Deux jours plus tard, le Conseil fédéral prend note que le journal a décidé de renoncer à son exportation289.
L’interdiction d’exporter met un terme brutal à la vocation européenne de La Jeune Suisse. Cela n’arrange pas les affaires du journal qui, en ce printemps 1943, traverse une crise profonde. Il y a tout d’abord les difficultés financières.

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En ce qui concerne Musy, la fin de l’exportation marque le début de son désengagement progressif du journal. Ayant déployé d’immenses efforts pour le faire diffuser à l’étranger, l’ancien conseiller fédéral se montre beaucoup moins intéressé dès l’instant qu’il ne dispose plus que d’une tribune limitée au seul terrain helvétique, pour ne pas dire romand.

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Habile tacticien, Musy pense également déjà aux nécessaires adaptations politiques qu’exige l’évolution de la guerre. Car, en 1943, il ne peut plus ignorer d’où le vent souffle.

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Des années de compromissions avec le nazisme triomphant impliquent, pour Musy et d’autres, une plus grande prudence du moment qu’il cumule les défaites. L’ancien conseiller fédéral ne tient pas à brûler tous ses vaisseaux. L’heure de la reconversion a sonné299.

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S’il existe effectivement des bruits sur un financement allemand, italien, voire vichyste de La Jeune Suisse, aucune source de première main ne vient toutefois confirmer ces rumeurs. Bien plus, à la lecture des archives allemandes et italiennes et françaises à notre disposition, un financement direct par Berlin, Rome ou Vichy nous semble même exclu.

Dès le début de sa reprise en main de La Jeune Suisse, Musy obtient, nous l’avons vu, l’appui des Italiens et des Allemands pour faciliter la diffusion de son journal à l’étranger. Ce soutien est encore plus frappant du moment que La Jeune Suisse devient le seul journal suisse vendu publiquement en Italie et dans la France entièrement occupée.

Des documents à notre disposition, il ressort toutefois que l’appui apporté par les Allemands et les Italiens au journal de Musy ne se transforme jamais en un financement direct.

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L’interdiction d’exporter qui tombe le 29 mars porte un coup très rude aux discussions discrètes que Musy et ses hommes ont avec les Italiens pour tenter de sauver l’hebdomadaire en perdition331. Finalement, avec la chute du régime mussolinien quelques mois plus tard, c’est un partenaire important qui disparaît

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Après la guerre, toujours occupée par le règlement du clearing italo-suisse, la Division du commerce du Département de l’Économie publique verra ses soupçons se confirmer: la forte diffusion de La Jeune Suisse en Italie en 1942- 1943 aurait tenu à un financement indirect, sous la forme d’achats camouflés, par le Ministère italien de la Culture populaire qui aurait fait souscrire des abonnements de manière artificielle.

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L’adaptation progressive de Musy
Comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, la fin de l’exportation de La Jeune Suisse, le 29 mars 1943, marque le début du désengagement progressif de Musy de ce journal. Il se voit d’autant plus contraint de virer de bord que les succès anglo-américains en Afrique du Nord, dès la fin de 1942, et soviétiques à Stalingrad, au début de 1943, ont frappé les esprits. Le tournant de 1942/1943 lui a ouvert les yeux sur la vulnérabilité de l’Allemagne qui, à l’évidence, ne peut plus triompher de ses nombreux adversaires. Devenu plus prudent sous la pression des événements, Musy ne peut donc plus se permettre de faire autant dépendre son sort de celui de l’Allemagne.
La réorientation de sa trajectoire trouve un écho jusque dans les papiers qu’il rédige pour La Jeune Suisse jusqu’au début de 1944. Ainsi, tout en s’affichant toujours comme un ardent défenseur de l’Europe et un anticommuniste convaincu, il insiste moins, dès le printemps 1943, sur la collaboration au nouvel ordre européen nazi que sur la nécessaire entente que doivent trouver les Alliés occidentaux et l’Allemagne pour faire barrage au communisme. Encore marqué par le souvenir du pacte germano-soviétique d’août 1939, Musy craint plus que tout la répétition d’un tel revirement qui, vu l’état de l’Allemagne, pourrait bien signifier à terme la domination effective de l’URSS sur l’Europe.

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Dès le printemps 1943, et cela jusqu’au début de son action de sauvetage en faveur de victimes du nazisme à partir du printemps 1944, Musy évite de repartir outre-Rhin. Les Allemands continuent pourtant à le courtiser durant cette période. Ainsi, de retour d’un voyage à Paris où il a retrouvé von Rundstedt5, il est invité en avril 1943 par l’Allemagne à participer à un congrès des journalistes européens organisé en juin à Vienne par les services de propagande allemands6.

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Entre 1940 et 1942, Musy pouvait balayer d’un revers de main de telles attaques. À partir de 1943 et plus encore dès 1944, au moment où tout le monde, hormis un dernier carré de fanatiques, sait que la fin est proche, c’est une autre histoire. Associé à des extrémistes de droite dont l’avenir ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices, l’ancien conseiller fédéral ne peut plus se permettre de poursuivre un jeu toujours plus dangereux14.

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Le sens de l’action humanitaire se renforce chez Musy avec la défaite de plus en plus probable de l’Allemagne, défaite qui lui fait tout particulièrement craindre le déferlement de communisme sur l’Europe. Au début de l’année 1944, vraisemblablement en mars, M. et Mme Loeb, d’une famille juive bien connue de Berne, lui demandent d’intercéder en faveur de leur beau-frère et de leur sœur, René et Rosalie Bloch, née Loeb, internés en France. Musy ne tarde pas à faire le nécessaire. Vers la mi-mars 1944, il fait transmettre au général SS Karl Oberg à Paris, chef de toutes les forces de police allemandes en France, une lettre qui demande la libération du couple Bloch17. Un voyage à Paris est programmé18.

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Note 19 Au sujet de son premier contact avec le général Oberg dans la question de la libération du couple Bloch, Musy se souviendra après la guerre qu’«on me fit immédiatement remarquer, que jamais israélite, entré dans un camp de concentration, n’en était ressorti». (Rapport de Musy à l’Union of Orthodox Rabbis, p. 1).

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Ayant dû rentrer en Suisse pour un mariage, Musy reprend contact avec la légation allemande de Berne en vue d’un nouveau voyage à Paris pour y retrouver Oberg24. Il doit y retourner, semble-t-il, pour faciliter la sortie de France du couple Bloch et lui permettre ainsi d’être définitivement hors de danger25; à cette époque, il s’occupe également de faire libérer le jeune Alain Thorel26.

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C’est avec la peur du retour de la révolution et du déferlement des chars soviétiques sur l’Europe que Musy, l’homme qui a bâti une grande partie de sa carrière politique en réaction à la menace communiste, s’engage dans différentes actions de sauvetage à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

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Des actions de sauvetage d’individus parallèles à l’opération de sauvetage de Juifs
La défaite de l’Allemagne devenant de plus en plus imminente, Musy fait du sauvetage des victimes du nazisme son activité principale. Connu pour avoir ses entrées à Berlin, il reçoit des appels à l’aide. Deux genres de sauvetages sont à distinguer. D’une part il y a les sauvetages individuels, chronologiquement les premiers à avoir été entrepris par Musy. Des familles s’adressent, chacune de leur côté, à l’ancien conseiller fédéral pour lui demander d’intervenir en faveur de proches déportés. D’autre part Musy se lance dans une vaste action de sauvetage de Juifs. Il agit ici à la demande d’une organisation juive orthodoxe qui le prie d’être son émissaire auprès de Himmler lui-même. Nous y reviendrons.

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Cherchant à aider son amie Daisy Thorel, la fille du manufacturier en tabac Burrus la met en contact avec Musy lors d’un voyage qu’il fait à Paris43. Daisy Thorel lui demande d’obtenir la libération de son fils, Alain, arrêté à Paris en octobre 1942 par les Allemands, incarcéré quelque temps en France, puis déporté en Allemagne44. Musy se tourne tout d’abord vers Oberg à Paris où il retourne en juillet 1944. Ses démarches auprès des autorités allemandes à Paris étant infructueuses, il cherche à se rendre en Allemagne à la demande de Mme Thorel45.

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Fin octobre, Musy et son fils Benoît se rendent à Berlin48. Leur mission? Faire sortir Alain Thorel d’Allemagne et, à la demande de Mme Sternbuch, négocier avec de hauts responsables nazis, dont Himmler, la libération de Juifs déportés. Au début du mois de novembre 1944, au retour de son premier voyage à Berlin fait dans le cadre de l’opération de sauvetage de Juifs sollicitée par Recha Sternbuch, Musy ramène Alain Thorel dans la voiture pilotée par son fils Benoît Musy49. Ce nouveau voyage de Musy en Allemagne attire une fois de plus l’attention de la presse de gauche qui, ignorant les véritables raisons de ce déplacement, se perd en conjectures, entre autres à cause des «mystérieuses valises» que Musy, au bénéfice d’un passeport diplomatique, transporte de-ci de- là sans avoir à les faire contrôler par les douaniers50.

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e 19, Musy reçoit un appel téléphonique d’une dame, venue exprès de France, qui lui demande un rendez-vous pour discuter du sort d’une partie de la famille du général Giraud, emmenée en représailles en Allemagne après l’évasion du général53. D’autres familles s’adressent à Musy dans l’espoir de faire libérer des proches. Des archives consultées, il ressort que certains des détenus indiqués à Musy lui doivent effectivement leur libération54.

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L’arrivée en Suisse, le 7 février 1945, de 1'200 Juifs en provenance de Theresienstadt étant largement évoquée dans la presse, Musy croule aussitôt sous

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les demandes les plus diverses57.

Sur la base des demandes qui lui parviennent, Musy fait également établir des listes que lui et son fils Benoît emmènent lors de leurs voyages en Allemagne. Les noms des endroits où se trouvent ou sont censées être les personnes à libérer ne laissent très souvent présager rien de bon: Dachau, Neuengamme, Ravensbrück, Mauthausen, Auschwitz,... Rien n’indique que Musy ait totalement conscience de la signification des lieux qu’il relève à ce moment-là.
Devenu l’espoir de nombreuses personnes, Musy met fortement à contribution ses proches pour pouvoir répondre aux différentes sollicitations. Une fois de plus très engagés dans les actions du chef de maison, son épouse et ses enfants (Pierre, Vérène et surtout Marie-Christine, chez qui Musy se trouve la plupart du temps à l’avenue du Guintzet à Fribourg, et Benoît, le plus impliqué dans l’opération menée par son père) tentent de le soutenir dans cette nouvelle entreprise.

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Plusieurs indices convergents permettent de penser que le système des indemnités de frais se pratique de manière assez systématique lorsque Musy entre en matière, d’autant plus s’il parvient à obtenir une libération.

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Sans être aussi explicites, les auteurs d’autres lettres adressées à Musy laissent entendre assez clairement que les services fournis par Musy ne sont pas gratuits.

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Musy et son fils allaient en Allemagne avec leur voiture et c’est dans cette voiture qu’ils ramenaient le prisonnier libéré.»70
En sus de ces actions de sauvetages individuels, Musy participe à une opération de sauvetage de Juifs de grande envergure. Entre l’automne 1944 et le printemps 1945, il joue les bons offices en s’entremettant entre les victimes et leurs bourreaux, d’une part une organisation juive orthodoxe, d’autre part de hauts dignitaires nazis, dont Himmler. Une rencontre pour le moins singulière.

L’action Sternbuch-Musy-Himmler
2.1. Musy et les Juifs

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Généralement opposés au racisme, donc à l’antisémitisme racial ou antisémitisme moderne, au nom de l’éthique chrétienne, la plupart des catholiques n’en nourrissent pas moins un antijudaïsme congénital à leur tradition religieuse. Le ressentiment se nourrit également de l’association faite par de nombreux conservateurs-catholiques entre le Juif et ce qu’ils tiennent pour des maux de la société moderne, à savoir le libéralisme, le capitalisme et le socialisme.
Musy subit sans aucun doute l’influence de ce milieu dans lequel il fréquente nombre d’antisémites déclarés. Pourtant, si un homme comme lui possède nécessairement une opinion personnelle sur les Juifs, il se garde de l’exprimer publiquement. Dans le même sens, il n’utilise lui-même jamais au grand jour, dans son action politique, l’antisémitisme latent largement répandu en Suisse, quand bien même le politicien doit certainement tenir compte de l’opinion publique à leur égard. Enclin par tempérament aux envolées démagogiques et aux emportements idéologiques, prêt à stigmatiser quelques boucs émissaires, notamment étrangers, pour expliquer les raisons d’une crise, Musy n’affiche pourtant aucune hostilité publique particulière à l’égard des Juifs, cibles faciles pour beaucoup d’autres populistes de sa trempe. Bien plus, il n’en parle jamais ouvertement, comme s’ils n’étaient ni des amis ni des ennemis. La permanence de cette retenue, Musy n’en disant pas beaucoup plus même au plus fort de son accommodement avec l’Allemagne nazie, indique assez que les Juifs n’occupent pas une place centrale dans sa vision du monde. Bref, Musy n’est lui-même aucunement un antisémite déclaré et l’antisémitisme moderne, dans sa version raciale, heurte carrément son système de références. Comme nous l’avons déjà vu, Musy répète également plusieurs fois au cours de sa carrière politique que le lien du sang ne saurait être à la base de la communauté helvétique. Se référant à la spécificité multiculturelle de la Suisse, il ne condamne toutefois pas le racisme en tant que tel.

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Sa collaboration, surtout à partir de 1937, avec des extrémistes de droite en Suisse et de hauts dignitaires du régime nazi, dont Himmler, tend à prouver qu’il peut s’accommoder de l’antisémitisme le plus radical, par opportunisme sans doute, mais aussi par inclination idéologique. Quelques propos et images de La peste rouge entretiennent des préjugés racistes d’où suintent, certes rarement, de
note 78 J.. PICARD: La Suisse et les Juifs 1933-1945. Antisémitisme suisse, défense du judaïsme, politique internationale envers les émigrants et les réfugiés, Lausanne, Éd. d’en bas, 2000 (1994 pour la 1ère éd. allemande), p. 77.

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l’antisémitisme. Dans La Jeune Suisse, on relève la même tendance: l’hostilité apparaît dans quelques articles qui évoquent notamment le nombre jugé trop élevé de réfugiés juifs en Suisse et leur caractère inassimilable

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Des éléments à notre disposition, il ressort une image ambiguë quant à l’opinion de Musy à l’égard des Juifs. La balance penche toutefois clairement d’un côté. Imprégné d’antijudaïsme chrétien, il partage à l’évidence ce que d’aucuns ont appelé un antisémitisme «autorisé», le plus souvent tacitement accepté, alors qu’il rejette l’antisémitisme racial87. Cultivant une certaine xénophobie, perceptible au moins depuis 1918, il dénonce également tous ceux qui symbolisent les travers de la modernité. Dans ce contexte, le Juif occupe souvent le rôle de bouc émissaire. La conjonction de ces éléments rend finalement intelligible deux caractéristiques de son attitude envers les Juifs: un antisémitisme jamais déclaré, mais toujours suffisant pour que cela ne l’empêche pas de fréquenter les antisémites les plus extrémistes et un manque d’empathie envers les Juifs persécutés. Si l’action de sauvetage de Juifs à laquelle il participe entre l’automne 1944 et le printemps 1945 ne relève pas de la pure charité à laquelle Musy voudra faire croire à la fin de la guerre, il n’en reste pas moins qu’elle prouve également une chose: son antisémitisme n’est pas assez fort pour lui faire rejeter la demande que lui soumettent les Sternbuch au début de l’automne 1944.

Une opération parmi d’autres
2.2.1. Dans le sillage d’autres actions
Souvent présentée comme l’«action Musy», l’opération de sauvetage de Juifs à laquelle participe Musy entre l’automne 1944 et le printemps 1945 n’aurait jamais eu lieu sans l’impulsion et le support constant du couple Sternbuch et en particulier de Mme Sternbuch. En outre, toute surprenante qu’elle soit par la composition de ses protagonistes, soit un ancien conseiller fédéral conservateur- catholique, des Juifs orthodoxes et de hauts dignitaires nazis, dont Himmler, cette opération s’inscrit dans un mouvement d’actions de sauvetage, fort disparates, voire parfois concurrentes, qui se multiplient avec l’effondrement progressif du Troisième Reich88.

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Note 90 Au chapitre des actions de secours menées depuis la Suisse en faveur des Juifs persécutés, Jacques Picard écrit: «À la fin de l’année 1943, la Fédération suisse des communautés israélites recensait dix-sept organisations juives petites et grandes engagées dans des actions d’aide et de sauvetage à partir de la Suisse. Parmi elles, il y avait le Joint Distribution Committee, l’Agence juive et le Congrès juif mondial, des organisations orthodoxes et quelques comités d’aide plus modestes, mais extraordinairement actifs, qui tenaient beaucoup à leur autonomie. La plupart des organisations figurant sur cette liste s’étaient établies en Suisse à la fin des années trente ou au début des années quarante.» (J. PICARD: La Suisse et les Juifs... op. cit., p. 411).

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dans le sens de l’action d’un Joel Brand92. C’est d’ailleurs dans le sillage de ces différentes démarches, notamment celles de Saly Mayer, porté à faire traîner les pourparlers dans l’espoir de freiner la machine infernale tout en évitant de soutenir l’effort de guerre allemand par l’octroi des fonds utilisés comme appâts, qu’il faut situer l’entreprise de Musy. Avant lui, d’autres avaient donc ouvert la voie des négociations avec les Allemands et montré qu’on pouvait leur arracher des concessions, d’autant plus importantes que le Reich était à l’agonie. Il n’en reste pas moins que l’action Sternbuch-Musy-Himmler constitue l’une des opérations de sauvetage les plus importantes de la fin de la guerre, ne serait-ce parce qu’elle implique directement Himmler, l’homme sans doute le plus important, après Hitler, du régime nazi à cette époque.

L’œuvre ancienne et inlassable des Sternbuch
Bien avant que Musy ne devienne leur émissaire auprès de Himmler, Isaac et Recha Sternbuch, rattachés à l’Agoudat Israël, mouvement de l’orthodoxie religieuse juive non sioniste, ont déployé depuis la Suisse une inlassable activité

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Dans cette action de sauvetages inconditionnels, Recha Sternbuch trouva notamment l’appui de Paul Grüninger, commandant de la police cantonale de Saint-Gall qui, entre 1938 et 1939, permit l’entrée illégale en Suisse de plus de 2'000 Juifs, avant d’être licencié en mars 1939 par le gouvernement saint-gallois95. Recha Sternbuch fut elle-même arrêtée par la police en 1939. De cette époque datent les graves dissensions entre d’une part les Sternbuch et Paul Grüninger, prêts à outrepasser la loi pour venir en aide aux réfugiés juifs, et d’autre part Saly Mayer, président de la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI), lui aussi domicilié dans le canton de Saint-Gall96.

Note 96
Pendant et après la guerre, les Sternbuch accuseront plus d’une fois Saly Mayer de ne pas avoir entrepris tout ce qu’il aurait pu faire en faveur des juifs persécutés, voire d’avoir parfois saboté plus ou moins volontairement leurs propres actions de sauvetages. En novembre 1945, Isaac Sternbuch écrira entre autres au sujet de l’attitude de Saly Mayer dans l’opération de sauvetage à laquelle a participé Musy

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Entretenant par ailleurs de bonnes relations avec Heinrich Rothmund, chef de la division de police du Département fédéral de Justice et Police, Saly Mayer cherchait à coopérer avec les autorités helvétiques dans l’intérêt des Juifs suisses établis en Suisse. Respectant les lois suisses, il tenait aussi à se conformer au principe des gouvernements américains et anglais, largement partagé au sein de la communauté juive assimilée, selon lequel aucune aide humanitaire éventuellement profitable aux puissances ennemies ne pouvait être prodiguée. D’où sa retenue à l’égard de l’entrée illégale de réfugiés en Suisse et son désaccord avec les méthodes des Sternbuch, toujours enclins à placer la Torah au- dessus des lois humaines. Pour les Sternbuch, comme pour les représentants de l’orthodoxie agoudiste, le sauvetage de leurs coreligionnaires représentait un commandement absolu et une urgente nécessité, quitte à utiliser des méthodes illégales et, comme cela sera le cas dans leur collaboration avec Musy, à s’allier à des personnages a priori peu favorables à leur cause. Au-delà du conflit personnel, les Sternbuch et Saly Mayer incarnent deux conceptions différentes du judaïsme, qu’il s’agisse des mesures à prendre face aux persécutions nazies ou de la création d’un État juif, le monde orthodoxe représenté par Sternbuch n’ayant que très peu de sympathie pour les projets sionistes. Ces dissensions entre Sternbuch et Mayer ne furent pas sans avoir une influence négative sur les tractations menées par Musy.

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Grâce à l’aide du câble polonais, les Sternbuch tentèrent également d’attirer l’attention du monde libre sur le sort réservé aux Juifs en Europe de l’Est. Ainsi, au début de septembre 1942, soit très peu de temps après le «télégramme Riegner» d’août 1942, Isaac Sternbuch fit parvenir par l’intermédiaire de diplomates polonais en poste à Berne et à New York un télégramme destiné à Jacob Rosenheim, président de l’organisation mondiale orthodoxe Agoudat Israël basée à New York, par lequel il transmettait des informations qui lui étaient parvenues au sujet des exterminations massives perpétrées par les Allemands en Pologne; Sternbuch demandait d’intervenir auprès des Américains pour qu’ils empêchassent les nazis de poursuivre leur entreprise99.

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Ils sollicitèrent aussi l'assistance du nonce apostolique en Suisse, Mgr Philippe Bernardini100. Parmi les personnes bénéficiant de passeports sud-américains se trouvaient des membres de la famille de Recha Sternbuch, un temps internés au camp de Vittel en France. C’est justement au moment où, vers le milieu de l’année 1944, elle cherchait à leur venir en aide que Recha Sternbuch entendit parler de la libération du couple Bloch, interné en France, grâce à l’intervention de Musy. En outre, à cette époque, Daisy Thorel avait déjà demandé à Musy de se rendre à Berlin pour obtenir la libération de son fils Alain101.

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voquant la libération du couple Bloch, Musy écrira en été 1945: «Il paraît que cette libération, qui était sans précédent, eut un certain retentissement à Paris. C’est elle probablement, qui me valut en octobre 1944, la visite de Madame Bolomey, qui venait me voir au nom d’un Comité, récemment constitué à Montreux, en vue d’une action pour la libération des Israélites, détenus dans les camps de concentration en Allemagne.»103 En fait, à l’origine, il est tout d’abord question de faire libérer un nombre limité de Juifs, dont des proches parents de Recha Sternbuch. Peu avant la mi-octobre 1944, Musy rencontre Isaac et Recha Sternbuch; à ce moment-là, Musy est encore dans l’attente d’une réponse de Himmler au sujet du voyage en Allemagne que l’ancien conseiller fédéral prévoit de faire pour obtenir la libération d’Alain Thorel104. Très peu de temps après cette rencontre avec les Sternbuch, Musy obtient un rendez-vous avec Himmler qui

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l’informe par l’intermédiaire de la légation d’Allemagne105. Prévue tout d’abord dans l’espoir de faire sortir Alain Thorel des camps allemands, la mission de Musy outre-Rhin se double ainsi d’une opération de sauvetage de Juifs de plus grande envergure.
Un accord est conclu le 18 octobre 1944 entre Musy et les Sternbuch, agissant au nom de l’Union des rabbins orthodoxes des États-Unis d’Amérique et du Canada: une somme allant jusqu’à un million de francs suisses est mise à la disposition de Musy en vue de la libération de 216 Juifs déportés en Allemagne ou dans une région occupée par l’Allemagne106; cette somme est payable seulement après l’entrée en Suisse de ces Juifs; Musy obtient un montant forfaitaire de 60'000 francs, imputé sur la somme précitée, pour couvrir ses frais et ceux de son fils Benoît; en cas de succès de l’opération, il recevra en outre pour ses efforts une indemnité de 30'000 francs107. Le 20 octobre, Roswell McClelland, représentant du War Refugee Board en Suisse en tant qu’assistant spécial à la légation des États-Unis à Berne, fait transmettre à l’Union des rabbins orthodoxes un message de Sternbuch par lequel ce dernier informe que Musy s’est déclaré prêt à aller à Berlin pour tenter de retrouver la trace et sauver les déportés ayant séjourné quelque temps à Vittel108.

Les premiers voyages
Quelques jours avant de partir en Allemagne, Musy se trouve à l’hôtel Bristol à Berne, d’où il organise les derniers préparatifs. Les 60'000 francs qu’il vient d’obtenir lui permettent d’acheter une voiture, qui sera pilotée par son fils Benoît, officier dans l’aviation de l’armée suisse et as du volant, et de couvrir d’autres frais liés à leur prochain voyage109. L’expédition dans une Allemagne

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régulièrement bombardée s’annonce périlleuse. Le 19 octobre, il s’enquiert du prix d’une assurance-vie pour couvrir les risques d’un voyage en automobile de la Suisse à Berlin, en passant par Munich110. Le lendemain, alors qu’il continue de chercher à s’approvisionner en essence sur le marché noir, il indique qu’«il faut que nous passions la frontière en tout cas demain soir»111.

Note 113
On peut relever que la feuille de contrôle mentionnée dans la présente note indique que le passeport diplomatique de Musy a été renouvelé le 7 juillet 1944. À cette date, Musy était sur le point de partir à Paris pour y plaider la cause d’Alain Thorel;

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Bien que leurs actions entreprises à la fin de la guerre aient également revêtu une dimension humanitaire, l’ancien officier nazi et l’ex-chantre helvétique de la collaboration au nouvel ordre européen nazi auront en fait un intérêt évident à s’encenser mutuellement. Pour Schellenberg, il ne s’agit de rien de moins que de sauver sa peau. Aussi, les hostilités à peine terminées en Europe, Musy ne manquera pas de relever le rôle positif joué par Schellenberg dans les actions de sauvetage menées en 1944/1945. Quant à l’ancien chef du contre-espionnage nazi à l’étranger, il se fera un point d’honneur à faire de Musy «un homme totalement désintéressé» dont le seul but était de «sauver le plus possible de vies humaines parmi les centaines de mille de déportés dans les camps de concentration»120. Le vent de l’épuration ayant déjà commencé à souffler sur l’Europe libérée, il s’installe une sorte de solidarité entre les deux hommes dès leur première rencontre, à l’automne 1944121.

Note 119
Condamné en avril 1949 pour crimes contre l’humanité et appartenance à une organisation criminelle à six ans de prison, Schellenberg sera déjà libéré en décembre 1950. D’autres témoignages qui, comme celui de Musy, évoquent des actes d’humanité commis par Schellenberg ne sont pas étrangers à la clémence des juges. Il y a par exemple le témoignage du général Giraud, qui remercie Schellenberg d’avoir contribué à la libération de membres de sa famille. Le comte Folke Bernadotte relève lui que ses actions de sauvetage n’auraient pas pu être menées à bien sans le concours de Schellenberg.

Note 121 On peut relever que, devenue un peu plus hardie, la justice helvétique retire, le 19 octobre 1944, la citoyenneté suisse au SS Franz Riedweg, une connaissance commune à Musy et Schellenberg.

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Malgré leur différence d’âge, Musy et Schellenberg sont donc tout de suite sur la même longueur d’onde. Comme ils avaient pu s’adapter aux circonstances, en partie par pur opportunisme, lors de la montée en puissance du Troisième Reich, ils n’éprouvent pas trop de peiner à se retourner, pour la même raison, dès que le navire est en perdition et que commencent les règlements de comptes. Outre les intérêts personnels qu’ils ont à défendre, ils partagent depuis plusieurs mois une même certitude politique: prise de plus en plus en tenailles, l’Allemagne va perdre la guerre et, pour la sauver d’un désastre total et contrer la menace communiste, doit absolument trouver un terrain d’entente avec les alliés occidentaux. Schellenberg semble d’ailleurs avoir été persuadé dès la fin de l’été 1942, soit bien avant Musy, de la nécessité d’une paix séparée avec les alliés occidentaux pour éviter le pire à l’Allemagne et, avant de saisir l’occasion offerte par Musy, le chef du contre-espionnage nazi avait déjà noué des contacts avec certains opposants à Hitler en Allemagne et sondé les Anglo-Américains sur les possibilités de paix séparée avec l’Allemagne123. Musy et Schellenberg ne peuvent donc que se comprendre au moment où l’un et l’autre voient que la libération de déportés juifs peut aider à soutenir le projet — illusoire — d’une paix séparée avec les alliés occidentaux et sert leur cause personnelle en prévision d’un après-guerre qui ne se présente pas sous un jour favorable.

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En effet, selon Musy, la libération des Juifs permettrait à l’Allemagne à la fois de résoudre le «problème juif» et de lui procurer une publicité favorable auprès des Anglo-Américains dans la perspective d’un renversement des alliances. Un arrangement est convenu entre Musy et Himmler. Musy rapporte que, conformément à cet accord, tous les Juifs détenus dans les camps de concentration, en territoire occupé par les Allemands, doivent être libérés, une opération qui de surcroît peut se faire sans avoir à obtenir le feu vert de Hitler127.

À lire Musy, qui ne critiquera par ailleurs pas une seule fois l’«architecte du génocide»131, le Reichsführer-SS se montre un interlocuteur fort agréable; il juge que l’«attitude de Himmler fut en somme bienveillante»132. Nous ne saurions trop dire la part de cynisme et de naïveté contenue dans de tels propos. De fait, aucune bienveillance n’entre dans le calcul de Himmler.

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De retour à Berlin, Musy et son fils y retrouvent Alain Thorel, récemment libéré des camps nazis à la demande de l’ancien conseiller fédéral. Ils le ramènent aussitôt dans leur voiture en Suisse. Les trois hommes passent la frontière germano-suisse le 5 novembre, non sans que la presse de gauche se fasse assez vite l’écho des déplacements de Musy en Allemagne tant à l’aller qu’au retour; les journalistes s’interrogent sur ses motivations et critiquent l’usage qu’il fait de son passeport diplomatique, un privilège qui lui permet entre autres de ne pas avoir à ouvrir ses valises pour les faire contrôler par les douaniers134.

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Rentré en Suisse, Musy s’attelle au problème des compensations. Le 12 novembre, il répète à Mme Sternbuch que leur action doit notamment avoir le soutien des Américains: «Il faudrait avoir un groupement américain et une déclaration qui permettrait de dire que c’est avec l’autorisation du gouvernement.»137 Il lui demande également d’apporter «cette autorisation d’exportation de capitaux» et précise qu’il «faut faire vite, parce que les journaux de la gauche ont fait du bruit autour, contre moi»138. Peu après, Musy informe Mme Sternbuch et Mme Bolomey qu’il a trouvé des médicaments pour plusieurs millions139. Au même moment, il prend contact avec de grandes entreprises helvétiques, telles Nestlé, Wander et Ciba, cette dernière société semblant être la plus susceptible de pouvoir finalement fournir des compensations en nature140. La livraison de médicaments et de produits alimentaires s’avère toutefois être une voie beaucoup moins praticable que l’exportation de devises, sans parler de la livraison de véhicules et de machines qui, elle, se révèle être assez rapidement l’option la plus semée d’embûches141.
Le 18 novembre 1944, Musy écrit à Himmler pour le tenir au courant des résultats obtenus depuis leur dernière rencontre: l’Union des rabbins orthodoxes des États-Unis d’Amérique et du Canada a fait savoir que les autorités américaines ont approuvé le virement de fonds pour la libération des Juifs se trouvant en Allemagne et dans les territoires occupés; dans ce but sont mis à disposition jusqu’à 20 millions de francs suisses; l’Union a en outre fait le nécessaire afin d’obtenir l’autorisation d’exporter des marchandises;

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Alors que les Sternbuch tiennent les relations de Musy avec Himmler pour un avantage afin d’atteindre leur objectif, McClelland juge inadmissible que les adversaires du Reich permettent à un allié des nazis de se refaire in extremis une santé politique et de travailler à une paix de compromis dont ces derniers seraient les bénéficiaires152.
Toujours plus enclin à s’émanciper de la politique jusqu’au-boutiste de Hitler, Himmler se montre de moins en moins timoré, dès l’automne 1944, dans ses tentatives d’ouvertures en direction des Occidentaux. Le 29 novembre, le ministre de Suisse à Berlin, Hans Frölicher, relève que la SS veut envoyer un délégué à la Croix-Rouge à Genève pour discuter du sort des Juifs153. Au même moment, entre fin novembre et début décembre, le Reichsführer ordonne l’arrêt des gazages, mesure qui n’est bien entendu pas connue du public. Si l’avancée de l’Armée rouge le pousse en grande partie à donner cet ordre, Himmler se trouve également au même moment à échafauder de nouvelles stratégies. Le 7 décembre, un train de 1'368 Juifs hongrois «rachetés», mis sur pied par Kasztner, arrive en transit en Suisse154. L’arrivée du «train Kasztner» stimule la concurrence. À Middes et à Fribourg, la famille Musy suit de près les événements.
Soucieux d’obtenir quelques facilités pour mener à bien son action, voire de lui donner un aspect humanitaire plus marqué, Musy se rapproche, dès décembre 1944-janvier 1945, de Carl J. Burckhardt, figure de proue du CICR155.

Note 154 Évoquant cette arrivée avec son fils Benoît, persuadé que son père y est pour quelque chose, Jean-Marie Musy lui dit que «c’était déjà prévu depuis le mois de juin», soit bien avant qu’il ait commencé à intervenir auprès de Himmler à la demande des Sternbuch. (AF, E 4320 (B) 1968/195, Bd 27, C.2.33: conversation téléphonique entre J.-M. Musy et son fils Benoît, 8.12.1944). Quelques jours plus tard, Musy précise à son épouse: «Il y a ces 1'300 qui sont venus. Ils sont venus par un autre canal. Je sais maintenant comment. Ils étaient en Hongrie et n’ont fait que passer à travers l’Allemagne.» Puis d’ajouter qu’il doit y «avoir entre Berlin et Vienne des gens qui facilitent ces départs». (AF, E 4320 (B) 1968/195, Bd 27, C.2.33: conversation téléphonique entre J.-M. Musy et sa femme, 17.12.1944).

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Note 158 Sur la rencontre Burckhardt-Kaltenbrunner du mois de mars 1945 dans le Vorarlberg, où ils
parlent du ravitaillement des prisonniers de guerre, de la situation des internés et des détenus dans les camps de concentration, voir ibid., pp. 330-335.

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Le 16 décembre, la légation d’Allemagne à Berne transmet à la Wilhelmstrasse une lettre de Musy à faire suivre au Brigadeführer Schellenberg160. La lettre de Musy à Schellenberg, en lequel il a tout de suite eu confiance, est intéressante à plus d’un titre, notamment parce que Musy y dévoile les principales raisons de son action, à savoir sa haine phobique du communisme et son souhait de voir l’opinion anglo-saxonne devenir plus favorable à l’Allemagne, rempart de l’Occident contre la menace soviétique. Il aspire à l’évidence à une entente entre les Anglo-Américains et les Allemands dirigée contre l’URSS. Pour l’ancien conseiller, il ne s’agit ainsi pas tant de venir en aide à son prochain, comme il l’affirmera plus tard161, que de contribuer à créer des conditions favorables à une paix séparée.

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Le 9 janvier, Musy et son fils Benoît repartent en Allemagne165. Toujours à l’affût, la presse ne manque pas de relever leur passage, le lendemain, à la frontière à Kreuzlingen166. À Berlin, ils retrouvent Schellenberg. Les trois hommes quittent peu après la capitale allemande pour rejoindre Himmler à Wildbad, en Forêt-Noire. Le 15 janvier, Musy y rencontre Himmler en compagnie de Schellenberg. L’ancien conseiller fédéral explique au chef suprême de la SS les importantes difficultés rencontrées au sujet des compensations en nature. À en croire Musy, il parvient à lui faire renoncer à ces dernières: «J’avais réussi à convaincre Himmler, que l’important pour l’Allemagne n’était pas de tirer profit matériel de cette opération, mais d’en obtenir un bénéfice politique, c.-à-d. l’amélioration à l’étranger, surtout en Amérique, de l’opinion publique à l’égard de l’Allemagne.»167 Ce que Himmler rapporte lui de sa rencontre du 15 janvier

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Une chose est sûre: à Wildbad, Himmler questionne Musy au sujet de l’importance de l’Union des rabbins orthodoxes et lui fait remarquer que le Joint de Saly Mayer semble beaucoup plus influent que l’organisation orthodoxe. Souhaitant entrer en contact avec les Américains et agir de la manière la plus efficace sur l’opinion américaine, le Reichsführer demande à Musy de lui indiquer au plus vite si l’Union jouit effectivement de l’influence nécessaire.

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À Berlin, Musy apprend aussitôt les raisons du retard pris par le deuxième train. Selon Schellenberg, la faute revient à Saly Mayer qui aurait agi de sorte que Kaltenbrunner intervienne auprès de Hitler pour faire cesser les négociations.
Le 23 février, Isaac Sternbuch avertit Eduard von Steiger que Musy et son fils ont atteint ce jour la frontière suisse, en provenance de Berlin. Sternbuch l’informe qu’un convoi supplémentaire est en préparation, mais qu’il existe encore diverses difficultés202. Quelques jours plus tard, Mme Sternbuch expose aux autorités helvétiques que Musy a rapporté de Berlin l’information selon laquelle Saly Mayer a saboté toute son action203. Le 6 mars, l’ancien conseiller fédéral écrit lui-même une carte à Sternbuch dans laquelle il attribue une fois de plus à Saly Mayer le fait que plus aucun train n’arrive d’Allemagne 204.

Le 14 mars, Musy retourne à Berlin. Himmler est d’accord de libérer 61 Juifs «illégaux» et de stopper l’évacuation des camps à condition que les Alliés traitent correctement les gardes SS des camps. De retour en Suisse le 23 mars, il rencontre le lendemain Isaac et Recha Sternbuch, Mme Bolomey et Reuben Hecht. Musy se dit insatisfait des résultats obtenus et, se basant sur ce que Schellenberg lui a dit, accuse de nouveau Saly Mayer d’avoir torpillé leur

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action205. Comme le note Alain Dieckhoff, ces critiques sont excessives, aucune preuve ne venant les corroborer206.

2.5. La question financière
Qu’il s’agisse de l’action de sauvetage de Juifs lancée par les Sternbuch ou des opérations de sauvetage individuel, Musy reçoit à chaque fois de l’argent pour mener à bien les négociations qu’il a avec les Allemands. Les sources à notre disposition ne permettent toutefois pas de distinguer clairement entre une compensation de frais effectifs et un gain en quelque sorte commercial perçu par Musy, pour son propre profit ou celui de ses interlocuteurs allemands. Il n’en reste pas moins que les contributions exigées par Musy sont manifestement très élevées par rapport aux frais réels engendrés par l’achat de la voiture, de l’essence et des assurances.

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Largement remboursé, Musy n’intervient donc pas en faveur des Juifs par pure charité chrétienne. L’espoir d’un avantage financier ne semble toutefois pas être sa principale source de motivation dans la participation à la vaste opération menée à la demande de Recha Sternbuch. Cette action a, pour Musy, un caractère avant tout politique, la libération des Juifs devant selon lui contribuer au rapprochement entre les Allemands et les Anglo-Américains. La guerre terminée, Musy s’efforce d’être délié de toute responsabilité à propos des 5 millions déposés en Suisse.
Il n’en reste pas moins que les dernières correspondances que Musy adresse à Sternbuch tournent autour d’un dédommagement auquel il estime avoir droit. Pour sa part, Sternbuch estime ne rien devoir à Musy étant donné les résultats obtenus 209.

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EPILOGUE 1945-1952
Les dernières années de la vie de Jean-Marie Musy échappent en grande partie à notre propos car, avec la fin de la guerre, il tourne la dernière page de sa biographie politique.
Sans certainement abandonner ses idées, il renonce manifestement à s’engager dans de nouvelles batailles. Le vide s’est d’ailleurs tellement fait autour de lui, sa réputation est tellement décriée qu’il serait vain de vouloir repartir en campagne. Son champ politique se limite, semble-t-il, à quelques actions ponctuelles. En mai 1945, sa signature apparaît au bas de la préface d’une brochure fustigeant le communisme1.
itre
Le bolchévisme : publication documentaire
Lieu / Date
Lausanne : J.-F. Chastellain, 1945, BGE AGbr 163/4





Des archives disponibles, il ressort plutôt que Musy décide de mettre un terme à toute véritable activité politique après la fin du conflit mondial. Il n’en a pourtant pas terminé avec cette période. La presse communiste ne manque pas de le lui rappeler lorsque, pour une raison ou une autre, elle veut clouer au pilori l’esprit «fasciste» qui a encore cours en Suisse et qu’elle croit pouvoir identifier à celui de Musy.

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En octobre 1945, des représentants américains l’interrogent plus spécialement sur ses activités menées à la fin de la guerre avec Himmler et Schellenberg. Faisant ses dépositions en Suisse, il précise lui-même qu’il préférerait ne pas devoir se rendre à Nuremberg pour y faire part de son témoignage3. Plus tard, en 1948, il a également l’occasion de faire une déclaration sous serment en faveur de Schellenberg, alors jugé à Nuremberg4.

Note 7 En effet, c’est l’ancien colonel-brigadier Roger Masson, ancien chef du service de

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Note 7 (suite) renseignements suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, qui demande en 1951 au docteur Lang, de Romont, de prendre en charge médicale Walter Schellenberg, ancien chef de l’espionnage allemand à l’étranger. Masson et Schellenberg étaient entrés en relation en 1941, avant de se rencontrer dès l’année suivante. À l’époque, il s’agissait entre autres pour Masson de s’assurer que la neutralité suisse allait être respectée par les Allemands. Dans le même souci d’obtenir des assurances sur la sauvegarde de la neutralité helvétique, le général Guisan avait également rencontré Schellenberg en 1943. Quant à lui, Schellenberg cherchait à sonder les intentions de la Suisse face à l’évolution des opérations militaires sur le continent. Après la guerre, alors qu’il s’efforcera de redorer son blason, l’ancien officier nazi affirmera au sujet de ses contacts avec Masson qu’ils visaient notamment à améliorer les relations germano-suisses et à épargner à la Suisse une invasion. Si ses motivations n’ont en fait pas été aussi louables et son rôle aussi important, il n’en reste pas moins que Schellenberg a agi, en diverses occasions, plutôt dans le sens des intérêts de la Suisse. Et, au moment de passer devant le tribunal de Nuremberg, il obtiendra de Guisan et surtout de Masson, extrêmement reconnaissant, des déclarations en sa faveur. C’est au nom de cette dette de reconnaissance que Masson aidera Schellenberg, malade, à venir en Suisse en 1951 pour y être soigné.

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Sans nier le poids des motifs invoqués sur le moment, ni l'importance du tournant, il nous semble nécessaire de replacer l'événement du 22 mars 1934 dans une continuité beaucoup plus profonde et dans un raidissement des idées. Musy n'a pas eu deux destins, l'un avant sa démission, l'autre après. L'épisode de mars 1934, tout frappant soit-il, ne se comprend donc vraiment que lorsqu'on le restitue dans l'ensemble de la trajectoire de Musy, un conservateur tenté par les manières fortes, notamment depuis 1918, et dont les accointances avec les milieux hostiles à la démocratie libérale sont attestées bien avant mars 1934. Dès le début de sa carrière politique, il n'a d'ailleurs cessé de faire preuve d'un certain paternalisme autoritaire, certes dans le ton de l’époque, et d'un antisocialisme intolérant ouvert à d'inquiétants travers. Son penchant marqué pour la manœuvre politique, son attrait exagéré du pouvoir et son esprit revanchard n'arrangent rien. En posant un ultimatum à ses collègues du Conseil fédéral en mars 1934, Musy ne fait pas que tirer les conséquences de sa propre dérive idéologique; il tente manifestement un passage en force dont il espère ressortir avec un pouvoir accru. C’est toutefois le contraire qui arrive.
Après sa fausse sortie du Conseil fédéral, Musy se lance dans différentes initiatives qui montrent assez qu’il n’a pas abandonné ses ambitions politiques. L’inaction ne lui convient pas. À la recherche d’un nouveau terrain d’action, il tente de se placer à la croisée de la droite et de l’extrême droite dans l’espoir de la formation d’une coalition nationale. En vain. L’échec de la révision totale de la Constitution en 1935 donne un coup de frein brutal au mouvement rénovateur. Musy n’abandonne pourtant pas la partie. La même année, il se fait élire au Conseil national.

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Le quatrième moment, qui correspond au dernier tiers des années trente, représente un temps charnière, un de plus, dans l’itinéraire de Musy. En effet, c’est durant cette période de redéfinition qu’il entre dans l’orbite allemande et perd irrémédiablement le contact, sans qu’il s’en rende d’ailleurs vraiment compte, avec des cercles qui l’ont longtemps soutenu. Le tournant est décisif. Sans doute une des plus importantes fissures dans la trajectoire de Musy.
Enclin à jouer sa carte personnelle, il bâtit peu à peu le réseau relationnel, hors protocole, avec les hauts dignitaires du régime nazi et les représentants du Reich en Suisse auxquels il liera son sort durant la Seconde Guerre mondiale. Ne portant pas vraiment la culture germanique dans son cœur, il n’en est pas moins prêt à collaborer avec la puissance montante du moment. Deux raisons principales à ce processus de satellisation, déterminant pour la trajectoire suivie pendant la guerre: d’une part la lutte anticommuniste sans borne que son Action nationale suisse contre le communisme mène en cherchant entre autres des collaborations à l’étranger; d’autre part, mâtinée d’un fort esprit de revanche contre le régime en place en Suisse, l’aspiration toujours plus forte à l’instauration d’un ordre nouveau dans le pays, comme dans le reste de l’Europe.

Plein de haine en tout cas pour les partisans du Front populaire, il tient toute

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politique de résistance à l’Allemagne nazie, seul rempart, selon lui, solide en Europe contre les ambitions de Staline, pour une forme de soutien au communisme. Pacifiste de droite par conservatisme, peur du bolchevisme et désir de revanche sur une démocratie libérale et parlementaire qu’il juge toujours plus déclinante, Musy prend logiquement le parti de la conciliation au moment de la crise de Munich, dans la ligne d’un pacifisme dont il avait par ailleurs déjà fait preuve en 1936, au plus fort des débats concernant les sanctions contre l’Italie fasciste. Plutôt que de faire le jeu des communistes, il capitule devant les coups de force successifs des dictatures brunes. Dès 1938, l’opinion publique tient ce fer de lance de la politique d’apaisement envers Hitler pour un allié objectif du Reich.

L’éclatement en 1938 de l’affaire Riedweg, dont l’opinion publique suisse apprend la naturalisation allemande et l’engagement dans la SS, discrédite un peu plus Musy. Sa collaboration avec d’autres personnages pas moins douteux, la sortie de La peste rouge, film dont la mise au point dans les studios allemands ne tarde pas à être connue, et ses voyages en Allemagne soulèvent de nombreuses questions. Ses relations avec l’Allemagne, alors que la politique intérieure et surtout étrangère d’un Reich toujours plus agressif suscite les pires craintes en Suisse, le disqualifient finalement auprès d’une large majorité de citoyens helvétiques. Même dans le canton de Fribourg, longtemps fier de son premier conseiller fédéral, il suscite une forte désapprobation. Le revers cuisant qu’il essuie aux élections nationales de 1939 est lourd de signification.

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Très souvent en phase avec les attentes populaires jusqu’au début des années trente, Musy glisse un peu plus, dans la seconde moitié des années trente, dans les marges de la collaboration avec la droite extrémiste. Il se met ainsi toujours plus en porte à faux avec une tendance forte de l’histoire suisse qui voit le pays passer, certes souvent par une voie souvent sinueuse et non sans quelques crises, de la lutte des classes à la concordance ou, pour faire encore plus court, de la grève générale de 1918 à la Landi de 1939.

Le cinquième moment, soit la période de la Seconde Guerre mondiale, révèle encore plus les ambiguïtés de Musy, s’activant tout d’abord à collaborer au nouvel ordre européen nazi avant de se lancer à la fin de la guerre dans des actions de sauvetage de victimes, notamment juives, du nazisme.

Après avoir été quelque peu ébranlé par le pacte germano-soviétique et essuyé une défaite lourde de sens lors des élections au Conseil national de l’automne 1939, Musy redouble d’activité auprès des Allemands après la débâcle française de mai-juin 1940.

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L’émergence du régime de Vichy et l’entrée en collaboration de Pétain avec l’occupant nazi persuadent Musy que l’heure de la rénovation a également sonné pour la Suisse. Dans les chaleurs de l’été 1940, les rénovateurs défaits de 1935 se reprennent à espérer.

Il reste qu’il se lance avec la dernière énergie dans une sorte de campagne électorale entre la fin de 1940 et le début de 1941.

Parallèlement à cette action menée sur le terrain national, Musy cherche à jouer un rôle d’intermédiaire entre Vichy et Berlin. Sa politique personnelle menée sur les plans national et international, alors qu’il ne possède plus aucun mandat

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politique officiel, participe d’une même stratégie: la volonté de revenir aux avant- postes de la politique suisse.

Il se croit patriote; il ne se rend pas compte que ses manœuvres menées avec des puissances étrangères à l’insu des autorités helvétiques n’ont finalement que peu à voir avec une défense honorable de la Suisse qui, malgré toutes ses ambiguïtés, reste la seule démocratie au milieu de l’Europe continentale. Loin d’être le Quisling auquel l’identifient ses détracteurs socialistes, Musy aurait bien pu devenir à ce moment-là, toutes proportions gardées, le Pétain ou plutôt le Laval d’une Suisse rénovée avec l’aide de l’étranger.

Aussi, ayant beaucoup plus à perdre qu’à gagner de son maintien à la tête de La Jeune Suisse, il se dégage progressivement d’une entreprise qui n’a plus d’avenir. Il est trop intelligent pour n’avoir pas compris qu’il marche vers la catastrophe. Le vent de l’épuration qui souffle déjà sur les régions libérées de la France ne lui échappe pas. Sans jamais rien renier de ses convictions, il entreprend un repli stratégique.

Les sauvetages qu’il mène en 1944/1945 lui permettent de préparer un après- guerre qui ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices. Lorsque les représentants d’une organisation juive orthodoxe lui demandent d’intervenir auprès des hauts responsables nazis qu’il connaît, Musy ne manque pas de saisir cette opportunité pour redorer son blason personnel. Craignant plus que tout le déferlement du

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communisme sur l’Europe, il voit surtout dans l’action de sauvetage de Juifs l’occasion de rapprocher l’Allemagne et les Alliés occidentaux dans l’espoir qu’ils trouvent un terrain d’entente pour barrer la route au communisme. L’entreprise est toutefois vouée à l’échec. L’opposition des Anglo-Américains et les contradictions de l’appareil nazi la font échouer. Il était prévu de faire libérer tous les Juifs encore vivants dans les camps; un seul convoi de 1'200 personnes parviendra à sortir de l’enfer. Quant à la paix de compromis entre le Reich et les puissances occidentales, elle demeure une pure illusion.

Les errements de Musy dans l’orbite de l’un des régimes les plus criminels de l’histoire montrent assez qu’il ne parvint finalement que très partiellement à surmonter un des défis principaux de son époque: défendre la démocratie sans se compromettre avec l’une ou l’autre des barbaries du XXe siècle.

Complémentaires et rivaux, les grands totalitarismes du XXe siècle ont entretenu des relations complexes d'action-réaction. Musy ne vit pas ce qui les rapprochait, le fascisme et le nazisme n’étant à ses yeux que les adversaires les plus résolus au communisme, alors que tous représentaient un danger mortel pour la démocratie. C’est un défi que le conservateur ne sut pas relever en cette ère des dictatures les plus meurtrières1.

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Il reste que Musy perçoit très vite, dès 1918, le caractère criminel du régime mis en place par Lénine2.
En dénonçant la terreur comme mode de gouvernement et la violence systématique pratiquées par les bolcheviques dès leur arrivée au pouvoir, il se montre sans aucun doute plus clairvoyant que beaucoup d'autres contemporains sur le régime soviétique. Sur ce point, l'histoire lui donne raison. Il ne faudrait toutefois pas croire que la justesse de son jugement lui vient ici seulement d’un rationalisme de bon aloi, d'un sentiment démocratique et libéral affirmé ou d'un humanisme éclairé. Rapide à critiquer le communisme et à percevoir ses côtés les plus sombres, Musy admire plusieurs facettes du fascisme italien dès la seconde moitié des années 1920, puis se montre très complaisant à l'égard du nazisme dès le milieu de la décennie suivante. Ce déséquilibre dans la perception de deux régimes également criminels, d’une part communiste, d’autre part nazi, indique bien l'inclination idéologique de Musy et la faiblesse de ses convictions démocratiques. Condamner le communisme et s'accommoder du fascisme constitue au demeurant une caractéristique partagée par de larges secteurs de la droite conservatrice européenne.

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Les fascistes et les nazis ont su à merveille exploiter la peur du bolchevisme pour accéder au pouvoir et justifier certaines de leurs actions. [NDLR: Et la diversion sur les fascistes pour dissimuler les crimes de masses en URSS?] Dans le cas précis qui nous intéresse — mais cela est aussi valable de manière plus générale —, il serait toutefois très insuffisant de ne voir dans l'entrée de Musy dans l'orbite du fascisme et du nazisme qu'un sous-produit de sa réaction contre le communisme, comme il se serait d’ailleurs trop simple d’expliquer son anticommunisme sans avoir toujours à l’esprit les crimes commis au nom du communisme. En fait, aussi loin que remontent les sources, ce conservateur a milité en faveur d’une «démocratie disciplinée» et, au sortir de la Grande Guerre, il se découvre de nombreuses affinités, en germe depuis plusieurs années, avec une droite plus musclée. Suit une dérive idéologique qui l'amène peu à peu à mettre en cause la démocratie même.

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Très présente chez Musy, l'horreur du communisme n'explique en effet pas tout

Tout ce que l’anticommuniste de la première heure a dénoncé sans l’avoir forcément vérifié s’est révélé être en grande partie vrai. Aujourd’hui plus personne ne peut nier la réalité des crimes commis au nom du communisme depuis Lénine et Staline. Certes, dans les années qui ont suivi l’Octobre russe, ni les massacres, les famines et les déportations de populations entières, ni les grandes purges et les procès fabriqués, ni le goulag n’étaient ignorés par ceux qui étaient prêts à s’informer. Toutefois, cette clairvoyance sur les atrocités du communisme, qui ne peut être bien entendu réduit à cette seule dimension de la criminalité [NDLR: mais sans cette répression criminelle, les régimes communistes ne tiennent pas, confrontés à la haine du peuple!], ne s’accompagne pas chez Musy de la même lucidité à l’égard de la barbarie nazie qui, elle aussi, était connue de ceux qui voulaient bien ouvrir les yeux. Son inclination idéologique ne le poussait pas à être aussi critique à l’égard d’un allié. Bien plus, son anticommunisme forcené et ses penchants marqués très à droite tendaient eux-mêmes bien souvent à se confondre avec de l’extrémisme.

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Confronté à deux idéologies totalitaires, Musy choisit de collaborer avec l’une pour combattre l’autre, alors que toutes deux voulaient la mort de la démocratie et menaient à l’abîme. L’auteur et les lecteurs de cette étude auraient-ils agi autrement? Alors que d’autres dangers montent en puissance et que d’autres catastrophes ont lieu, la leçon de l’histoire mérite d’être retenue: «Le savoir vaut mieux que l’ignorance; l’histoire, que la légende. Autant de vérités d’évidence qui valent d’être rappelées lorsque l’ignorance et la légende engendrent l’intolérance raciale et favorisent le retour des illusions et des inepties du fascisme.»3 L’enseignement vaut sans doute aussi pour les conservateurs qui, rivés au redressement national autoritaire qu’ils appelaient de leurs vœux, ont souvent joué un rôle important dans l’arrivée au pouvoir du fascisme.

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