Le conseiller fédéral Musy victime d'un attentat le 16 juin 1932 ET MEME TEMPS que la nuit rouge à Zürich
Sous le titre Musy, mémoire brouillée paraissait le 16 avril 2002, un article 50 ans après la mort de l'ancien président de la Confédération Helvétique. Il s'agit d'un interview de Daniel Sebastiani, historien bullois, par Patrice Borcard.
Il y a 50 ans disparaissait Jean-Marie Musy. Musy, mémoire brouillée
Le 19 avril 1952, il y a cinquante ans, disparaissait Jean-Marie Musy, premier conseiller fédéral fribourgeois. Pour évoquer cet anniversaire, rencontre avec Daniel Sebastiani, historien bullois qui, sous la direction du professeur Francis Python, travaille à une thèse de doctorat sur lhomme politique né à Albeuve en 1876. Cette première biographie scientifique sera déposée en fin dannée à lUniversité de Fribourg.
Propos recueillis par Patrice Borcard / 16 avril 2002
http://www.lagruyere.ch/archives/2002/04.16.02/article4.htm

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Comment le canton a-t-il accueilli la mort de son premier conseiller fédéral, Jean-Marie Musy?
Au moment où Musy disparaît, il ne joue plus aucun rôle depuis plusieurs années. Ses dernières activités politiques, entourées dune odeur de soufre entre 1938 et 1945, lont poussé dans un isolement croissant. Une très grande majorité de Fribourgeois ne sétait ainsi pas reconnue dans ses positions proallemandes. En 1952, pour beaucoup, Musy reste toutefois une grande figure politique quils ont longtemps admirée. Aussi, lorsquil décède, Fribourg rend hommage à ce qui est tenu pour «acceptable» pour mieux refouler l«inavouable». Il ny a quà lire la presse cantonale au lendemain du décès: on occulte les rognes tenaces que Musy a suscitées dans le camp des fidèles de Georges Python, on ne pipe mot de sa collaboration au nouvel ordre européen nazi. Avec la dépouille de Musy, cest donc certaines zones dombre de lhistoire que lon enterre. Cette construction de la mémoire, amnésique, na rien dextraordinaire: au lendemain de la guerre, cest une période de refoulement, renforcé par le début de la Guerre froide, qui commence partout en Europe. Une période que la Suisse na dailleurs pas fini de digérer, pour preuves les récentes réactions au rapport Bergier.
Dans sa biographie de Musy, publiée en 1960, lhistorien Gaston Castella écrit quil nest pas encore venu le moment décrire une biographie du président Musy. Cinquante ans après sa mort, elle nexiste toujours pas. Musy, un tabou de lhistoire fribourgeoise?
Il est sans aucun doute plus facile détudier aujourdhui le sujet. Le temps a passé, les hommes ont changé. Qui devrait encore taire aujourdhui les luttes entre Musy et Python? Qui pourrait encore faire limpasse sur la trajectoire de Musy entre 1934 et 1945? Pour travailler sereinement selon les règles de sa discipline, lhistorien a besoin de recul. En outre, aujourdhui, Musy nest que très peu connu des Fribourgeois. Il nest plus un véritable enjeu de la mémoire cantonale.
Sa mémoire est notamment brouillée par son attitude envers le nazisme et sa fascination pour les régimes forts. Comment qualifier Musy entre 1934 et 1945? Collaborateur? Fasciste? Ultraréactionnaire?
Ses adversaires nont pas manqué de lui jeter les mots «fasciste» ou «nazi» au visage comme autant de sentences irréfutables. Fasciste ou nazi, Musy ne la pourtant jamais été. Toute sa vie, il est resté un conservateur. Il a évolué, radicalisant ses positions alors que le fascisme et le nazisme montaient en puissance. Il en fut, cest vrai, un ami très complaisant, par arrivisme, par faiblesse et par conviction. Il nempêche. Lhomme, ambigu et complexe, mérite mieux quun raccourci. Sur de nombreux points fondamentaux, sa vision du monde, profondément conservatrice, diverge de celle des fascistes et des nazis. Restent les accommodements, les convergences et même les affinités profondes, au premier rang desquelles se trouve une haine commune pour le marxisme. Musy est lui-même un paternaliste enclin à lautoritarisme. En outre, sa collaboration mot quil a revendiqué au nouvel ordre européen nazi sexplique également par un fort esprit de revanche contre le régime en place en Suisse, un état desprit qui la poussé à adopter un comportement souvent peu loyal à légard des autorités de son propre pays. Ces dernières lont dailleurs fait surveiller discrètement par la Police fédérale.
Après sa démission du Conseil fédéral en 1934, a-t-il réellement espéré que la nation vienne le supplier de revenir au pouvoir? A-t-il eu lespoir dêtre un recours pour la Suisse en pleine guerre?
Plusieurs facteurs interviennent dans la démission de Musy du Conseil fédéral, en mars 1934. Notamment lespoir dun retour sur lavant-scène politique en tant que sauveur du pays. Entre 1933 et 1935, rappelons-le, une vague rénovatrice semblait devoir submerger la Suisse. Comme dautres, secoués par la crise et aspirant à une rénovation nationale, Musy était alors convaincu que la démocratie libérale avait fait son temps. Sétant désolidarisé du régime en place, il a alors tenté de se positionner dans lespoir dun gain futur. En vain. Durant la guerre, convaincu que la Suisse devait sadapter à la «nouvelle Europe», il a une fois de plus cherché à tirer profit des circonstances, notamment en se présentant sous son meilleur jour aux Allemands qui le tenaient dailleurs pour «un ami sincère du Reich». Saccommodant activement dune Europe allemande, alors quil navait aucune charge officielle et navait pas les soucis des autorités helvétiques, Musy a tenté de jouer sa carte personnelle. En vain, une fois de plus.
Le Musy des débuts, lorsquil est élu au Conseil dEtat en 1912, est très différent du Musy des années trente. Il fut plutôt novateur, préconisant même la représentation proportionnelle. Une réalité?
Musy a évolué du point de vue politique. Le contexte des années trente est également très différent de celui de ses débuts. Toutefois, la réalité reste complexe. Il ne faudrait surtout pas sous-estimer les fortes continuités qui existent dans la trajectoire de Musy. Conseiller dEtat, Musy a certes apporté du sang neuf dans la politique fribourgeoise. Son action réformatrice à la tête des finances cantonales a été importante. Son combat contre Python révèle déjà un attrait pour le pouvoir peu commun. Quant à la représentation proportionnelle, Musy y était favorable à Fribourg tant quelle consolidait la coalition bourgeoise et barrait la route aux socialistes. Au niveau fédéral, Musy a combattu la représentation proportionnelle justement parce quelle laissait la porte ouverte aux socialistes. Dautre part, au Conseil fédéral, Musy a fait preuve de beaucoup dinitiatives réformatrices dans de nombreux dossiers, tout en montrant dévidentes limites face à la crise du début des années 1930.
Lune des clés de compréhension du parcours de Musy nest-elle pas son anticommunisme, qui le hisse au Conseil fédéral, devient son cheval de bataille après sa démission de 1934 et le conduit à un comportement ambigu durant la guerre?
Sans aucun doute. Pour Musy, le communisme représente un repoussoir absolu. Il y voit la révolution, le chaos et lanarchie. Peu porté aux jugements nuancés et aux remises en question, Musy ne poussera jamais beaucoup plus loin la réflexion sur le communisme et les gauches en général. Contre la menace mortelle du communisme et de sa variante socialiste, il ne prétend que réagir, dans une lutte purement défensive, imposée de lextérieur. Toutefois, sa trajectoire, notamment dans lorbite du Troisième Reich, ne sexplique pas seulement par son anticommunisme. Il y a également chez Musy dautres postulats idéologiques et des traits de personnalité qui lont amené à collaborer avec lAllemagne nazie, pas simplement par anticommunisme, mais par inclination idéologique et par ambition personnelle.
Peut-on dire que Musy a utilisé la Grève générale et lémotion qui la entourée pour se frayer un chemin jusquaux portes du Palais fédéral?
Son fameux discours de décembre 1918, violente plaidoirie antisocialiste, représente un coup de maître du point de vue politique. Porte-parole de Fribourg, ancien canton du Sonderbund dont les soldats ont volé au secours de lEtat fédéral fondé par les radicaux, Musy devenait lhomme du rassemblement bourgeois contre le socialisme diabolisé. Toutefois, il faut également tenir compte dautres facteurs, car ce discours ne constitue quune étape dans son parcours politique. En fait, dès 1913, certains observateurs pressentent déjà Musy comme candidat au Conseil fédéral. Ses talents financiers, son uvre de rénovation menée à Fribourg aux dépens de Georges Python, ses très bonnes relations avec les milieux radicaux et économiques, sa popularité dans les cercles paysans ont également joué en sa faveur. Son élection au Conseil fédéral nest pas seulement une victoire personnelle. Cest aussi celle du Parti conservateur catholique, membre dappoint devenu indispensable aux radicaux contre la montée du socialisme. Après la victoire des alliés sur lAllemagne, on ne pouvait pas envisager quun Suisse alémanique succède au Genevois Gustave Ador. Il fallait un Romand. Laccès de Musy au Conseil fédéral représente aussi un moment fort du passage à loffensive des milieux bourgeois contre le mouvement ouvrier. Il reste que, par ses fortes paroles de décembre 1918, Musy a posé une pierre importante dans la construction de la mémoire nationale conservatrice de la Grève générale, événement décisif, élevé au rang de mythe.