Aristide, l'espoir déçu des Haïtiens
Le Temps Véronique Kiesel, envoyée spéciale à Port-au-Prince
Mercredi 31 décembre 2003


Alors que Haïti célèbre ce jeudi le bicentenaire de son indépendance, la violence politique se généralise. Le président, qui prônait voici dix ans la théologie de la libération, tente de réduire à néant toute contestation

Les piétons pataugent dans la boue, contournant les étals de misère des commerçants informels, dressés avec quelques bâtons et un peu de tôle, mais très envahissants. Les détritus sont partout, vaguement entassés. La plupart des commerces en dur semblent être des loteries: «Paloma», «Chez Titi» ou, plus prometteur, «Père éternel». Alors que la route est coupée par un torrent d'eau brunâtre, les embouteillages sont inextricables, les «tap-tap» (minibus) pétaradants bloquant la chaussée, tandis qu'un camion vient de se renverser, écrasant un autocar. Au milieu de cet extraordinaire désordre, des groupes d'écoliers en uniformes impeccables, dont des petites filles aussi jolies que des poupées, se pressent pour aller à l'école. Carrefour, dans la banlieue de Port-au-Prince, semble un concentré des problèmes de Haïti: misère, économie informelle, absence de l'Etat, mais, malgré tout, quelques lueurs d'espoir.

A la tête de ce pays chaotique, où même les parents les plus pauvres doivent payer l'école de leurs enfants, où les hôpitaux publics sont un désastre, où les routes ont un immense besoin d'entretien, trône Jean-Bertrand Aristide. Il a bien changé depuis l'époque, où, petit prêtre des bidonvilles, il prônait la théologie de la libération. Son élection à la présidence de la république, en décembre 1990, avait soulevé d'immenses vagues d'espoir: enfin les Haïtiens avaient un chef d'Etat qui voulait leur apporter dignité et prospérité. Renversé par un coup d'Etat en septembre 1991, après moins de sept mois au pouvoir, et contraint à l'exil, Aristide ne retrouvera son poste qu'en octobre 1994, ce qui ne lui laisse qu'un peu plus d'un an de mandat. La Constitution interdisant deux mandats successifs, il ne se représente donc à la présidentielle de décembre 2000 et l'emporte.

Mais cet «Aristide II», désormais marié et père de famille, semble se désintéresser des malheurs de la population. C'est en tout cas comme cela qu'il est perçu par d'innombrables Haïtiens. «A sa première élection, il y avait un véritable élan populaire: tout le monde s'est mis à nettoyer les rues, à se reprendre en main», explique Marianne, qui travaille dans une coopérative. «Mais depuis sa réélection, il se contente de passer en trombe dans sa limousine, entouré de ses gardes du corps américains et il ne voit plus rien. Ici, à Haïti, on a toujours tendance à attendre un sauveur, un homme providentiel. La population sait maintenant que ce n'est pas Aristide. L'économie est dans un état désastreux. Le milliard de dollar que les exilés envoient chaque année à leurs familles permet à Haïti de ne pas sombrer complètement, tout comme l'aide internationale très ciblée que nous recevons.»

Quand on circule en province, les équipements nouveaux (pompes à eau, centres de santé, bâtiments scolaires) ont tous, sans exception, été réalisés grâce à l'aide étrangère, aux missionnaires, aux organisations de développement ou aux petits projets bilatéraux. Mais où passe donc le budget des différents ministères? Joseph, actuellement actif dans une ONG, travaillait il y a quelques mois encore au Ministère de l'agriculture. «Nous n'y faisions rien! Mes collègues qui y sont toujours sont profondément déprimés! Ils veulent tous démissionner, mais pour aller où? L'argent du ministère sert régulièrement à payer les manifestants qui viennent «spontanément» aux rassemblements organisés en soutien à Aristide. Le seul modèle qui leur est proposé, c'est la corruption.» «Le pire, poursuit Joseph, c'est que les Haïtiens éprouvent désormais une défiance totale pour la politique: plus personne n'y croit.»

Haïti est-elle encore une démocratie? Formellement, oui, même si les dernières législatives de mai 2000 ont été dénoncées par l'opposition comme étant entachées de fraudes massives. Depuis, les institutions politiques battent de l'aile: l'opposition a notamment boudé la présidentielle de 2000. Et la polarisation n'est allée qu'en s'accentuant. Une large partie de l'opposition estime que les élections ne pourront avoir lieu de façon sûre et honnête tant qu'Aristide sera au pouvoir.

L'Organisation des Etats américains a déjà fixé, en vain, plusieurs ultimatums au président, lui demandant d'enquêter sur plusieurs cas graves de violations des droits de l'homme, de rétablir un climat de sécurité et de préparer des élections. Mais le blocage reste complet, l'opposition refusant de faire confiance au pouvoir. Or, le mandat de la majorité des parlementaires arrive à expiration le 12 janvier prochain. Et pendant tout ce temps, la communauté internationale, qui avait débloqué de très grosses sommes pour participer à la reconstruction de Haïti, a préféré geler l'essentiel de cette aide, dont la population a pourtant un immense besoin, mais qu'elle ne veut pas voir dilapidée par un pouvoir corrompu.

«Aristide n'a pas réussi à s'ériger en homme d'Etat, explique une responsable d'une organisation féministe. Il est resté au niveau d'un chef de gang mais est devenu maître dans l'art de la manipulation. La population ne l'intéresse pas, beaucoup moins que la pérennisation de son pouvoir. Le problème, c'est que les Haïtiens attendent maintenant que Washington les débarrasse d'Aristide, quitte à accepter une militarisation. Et il est difficile pour ceux qui sont à contre-courant de reprendre une mobilisation. L'opposition existe, mais elle est très faible, il n'y a guère de vrais partis.»

Pour tenter de faire bouger les choses, 184 organisations civiles se sont réunies en une plate-forme où se côtoient paysans, intellectuels, patrons ou féministes. «La mise sur pied du Groupe des 184, en décembre 2002, a été une excellente initiative», explique Evans Lescouflair, ancien ministre actuellement dans l'opposition et qui participe à la plate-forme. «C'est de la société civile que viendra la solution: elle travaille à un nouveau contrat social. Car les partis politiques ne sont plus populaires.»

Mais les réunions publiques du Groupe des 184 sont souvent perturbées par des agressions de partisans armés d'Aristide, ces «chimères» qui font tristement penser aux «Tontons macoutes», les milices des Duvalier père et fils, ayant écrasé Haïti sous le joug de leur dictature pendant trente ans (1957-1986). Fin novembre furent découvertes dans les rues de Port-au Prince des têtes de mort accompagnées de messages virulents d'un comité proche du parti Famille Lavalas, le parti d'Aristide. Ces messages ordonnaient aux partisans du président de s'en prendre à des personnalités de l'opposition, leur enjoignant de «tuer et décapiter». Le massage est clair: réduire à néant toute contestation, toute velléité de contestation! Difficile dans ces conditions d'imaginer qu'il sera possible d'organiser rapidement des élections sereines et équitables.

Vient de paraître: «Haïti 1804-2004, entre mythes et réalités», Yves Saint-Gérard, Editions du Félin, 2004

«Deux cents ans de misère, de pillage et de vol»
Les célébrations du bicentenaire de l'Indépendance le 1er janvier s'annoncent tristes.

Véronique Kiesel
Dans les rues de Port-au-Prince, des banderoles tendues d'un poteau à l'autre invitent la population à se réjouir: le 1er janvier 2004, Haïti fêtera en effet le bicentenaire de son indépendance. A l'époque, les anciens esclaves de cette colonie française réussissaient l'exploit de mettre en déroute les troupes de Napoléon et proclamaient la naissance de la première république noire. Cet événement historique a fait à juste titre la fierté des Haïtiens depuis plusieurs générations.

Mais, cette fois-ci, le cœur n'y est pas. «Je n'ai pas de quoi payer l'école à mes enfants, j'ai à peine de quoi les nourrir, Titid (Aristide) a trahi le peuple et vous trouvez qu'on devrait se réjouir!», s'exclame Henriette, qui vend des fruits sur la rue. «Nous avons raté l'occasion de faire de 2004 quelque chose de formidable, commente Evans Lescouflair, politicien passé à l'opposition. Le bicentenaire de l'indépendance de Haïti devrait être une fête mondiale. Mais la situation politique actuelle a tout fait capoter. On devrait célébrer la victoire d'une révolte d'esclaves, mais la population se demande pourquoi il faudrait fêter deux cents ans de misère, de pillage et de vol.»

Tentative de diversion

Pour tenter de faire diversion, le président Jean-Bertrand Aristide avait lancé en avril dernier une campagne visant à exiger la «restitution» par la France de plus de 21 milliards de dollars. Après son indépendance gagnée de haute lutte en 1804, la nouvelle République de Haïti avait été mise au ban de la communauté internationale. Charles X avait finalement accepté de reconnaître la souveraineté de Haïti en 1825, en échange du versement de 90 millions de francs or, en guise de dédommagement. Il faudra plus de cent ans à Haïti pour rembourser cette somme énorme, un des premiers exemples de dette injustement réclamée à un pays du tiers-monde par un pays industrialisé. (Toujours le modèle marxo-tiersmondiste JF)

Mais, l'exigence d'Aristide, brandie presque quotidiennement dans les médias proches du pouvoir, ne trompe pas grand monde, et la population sait que cette somme réclamée jadis par la France est loin d'être la seule responsable de l'actuelle misère haïtienne. D'autant que la France, comme les autres donateurs internationaux, n'attend qu'une chose: une normalisation politique et institutionnelle qui lui permette de débloquer les fonds importants qu'elle souhaite consacrer à la reconstruction de Haïti.

«Il ne faut surtout pas que, à propos de ce bicentenaire, on se contente de se féliciter, de s'autocongratuler à propos de notre glorieux passé, s'exclame Magalie Marcelin, porte-parole d'une organisation féministe. Nous souffrons encore aujourd'hui d'avoir été jadis réduits en esclavage. Nous avons perdu nos traditions africaines, sans pour autant avoir adopté les systèmes de gouvernements européens.» «Il ne faut surtout pas laisser le gouvernement s'approprier la victoire historique de 1804, conclut Magalie. Les gens sont amers, déçus, résignés. Le bicentenaire est une excellente occasion de sortir de ce mode de pensée et de reprendre enfin une vraie citoyenneté, active, et de cesser de remplacer un maître par un autre, comme nous le faisons depuis toujours.»

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