http://www.lataupe.org/brochure_novembre32.pdf


Genève, le 9 novembre 1932.
Brochure éditée par l’organisation de jeunesse du Parti Socialiste Ouvrier en octobre 1982.

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Une armée de classe
L'Armée suisse est une armée de classe au service de la minorité dominante et dirigée contre les travailleurs. COMME DANS LES ETATS COMMUNISTES!

Entre 1850 et 1970, elle est intervenue 81 fois pour le maintien de l'ordre capitaliste. Trente personnes y ont perdu la vie dont 1 policier, 1 soldat et 28 civils.

Chapitre 1
1932 : une année chaude à Zurich et Genève
Au début des années 30, les commentateurs politiques 'bourgeois s'accordent pour considérer que le Parti Socialiste Suisse est le principal parti de "l'opposition". II semble bien, en effet, qu'à Genève en novembre 1932, le Parti Socialiste est le premier visé par la répression de l'Etat bourgeois. Or, ce serait accréditer une vision passablement déformée
1
de la réalité politique à cette
époque, que de parler des persécutions subies par le P.S.G., en laissant complètement dans
l'ombre les évènements de janvier et juin 1932 à Zurich, au cours desquels ce sont les
dirigeants socialistes eux-mêmes qui ordonnent la répression sanglante d'une manifestation
anti-militariste, puis d'une "grève sauvage".
Il faut se souvenir que Zurich regroupe depuis le début du siècle un des prolétariats les
plus nombreux et les plus combatifs de Suisse. Les ouvriers zurichois seront très actifs
durant les années précédent 1918. Leurs grèves et leurs manifestations seront les moteurs
de la grève générale de 1918. En 1921, les ouvriers zurichois seront nombreux à rejoindre
le Parti communiste qui vient d'être créé. Les communistes zurichois seront d'ailleurs à la
tête de nombreuses sections syndicales - notamment la section de la FTMH - avant que les
bureaucrates syndicaux ne les expulsent.
Les communistes prennent d'assaut la caserne
Samedi 23 janvier 1932, en fin de journée, une manifestation rassemble militants et
sympathisants communistes zurichois devant la caserne de la Sihl; le mot d'ordre sous
lequel elle est placée : "contre la justice militaire fasciste", en guise de protestation
contre une peine de dix jours d'arrêts infligés à deux soldats communistes, qui
avaient participé, en uniforme, à un défilé de leur Parti.
2
Des mesures de police pour contenir cette manifestation ont été prises
conjointement par la Municipalité (socialiste) et par le Conseil d'Etat (à majorité
bourgeoise, mais deux socialistes en font partie) zurichois. La Gendarmerie
cantonale se charge de protéger la caserne, la police municipale les rues
avoisinantes. La manifestation, qui rassemble 2 000 personnes
3
, défile dans la Militärstrasse, en scandant des appels à la libération des deux soldats. A la foule massée devant le portail de la caserne, les dirigeants communistes proposent de revendiquer directement au commandant du poste de la police cantonale, installé dans la caserne, la mise en liberté des soldats qui, depuis le matin, ont entamé une grève de la faim. Les deux guérites placées à l'entrée sont empoignées par les manifestants, et utilisées comme bélier contre la grille du portail. Au moment où la grille cède, les gendarmes, à travers les vitres du poste de garde, ouvrent le feu sur les manifestants. Environ 60 coups de revolver font 4 blessés, dont 2 grièvement, parmi lesquels un enfant de 15 ans, allant faire des achats... Quelques minutes plus tard, la police municipale arrive sur les lieux, déblaye la place, arrête quelques manifestants, sans rencontrer beaucoup de résistance.

Le lundi soir, à l'appel des communistes, la Place Helvetia est couverte de monde (environ 5 000 personnes). Plusieurs orateurs dénoncent la fusillade, dont Müller, conseiller national, qui déclare, selon la presse bourgeoise "qu'à l'avenir, le prolétariat luttera contre la force armée de la police avec les mêmes moyens dont celle-ci dispose". Le chef de la "garde ouvrière de protection" du Parti invite les citoyens astreints au service militaire à s'organiser pour combattre le "drill"
pratiqué dans les casernes. Le Conseil municipal avait prononcé l'interdiction de
1
Vision adoptée par le B.A.M,, Base Antimilitariste, à Genève en 1972, dans une petite brochure sur
la fusillade du 9 novembre 1932.
2
II faut noter qu'à l'heure actuelle, il est toujours interdit à un soldat de participer à une manifestation
en uniforme, interdiction encore renforcée par le dernier règlement de service, le RS 80. Une manière
comme une autre de maintenir aussi grande que possible la séparation entre travailleurs et
travailleurs sous l'uniforme.
3
1 000 selon la police, 2 000 selon la NZZ, 5 000 selon le P.C. ... 300 selon la presse socialiste, qui
considère la foule présente comme une simple foule de curieux agglomérés sur les trottoirs...
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défiler, mais la plupart des manifestants passent outre à l'interdiction, et se déplacent dans les quartiers industriels, jusqu'à la Place Roentgen. Voulant poursuivre jusqu'à la gare, ils sont bloqués sur le pont de la Zollstrasse par la police municipale, qui obtient la dispersion. A la suite de cette fusillade et des manifestations de mécontentement populaire, la presse social-démocrate se trouve très embarrassée. Les gendarmes qui ont tiré ne se trouvent pas directement sous les ordres d'un chef de département socialiste, mais deux conseillers d'Etat socialistes font quand même partie du gouvernement.

Les communistes hurlent au "social-fascisme". A partir de 1929, les partis communistes, sous la direction de Staline, affirmèrent que les partis socialistes ne représentaient plus que l'aile gauche du fascisme. En conséquence toute action commune avec les partis socialistes et les ouvriers qui se reconnaissaient en eux devenait évidemment impossible. Cette politique suicidaire fut plus particulièrement appliquée par le Parti communiste allemand, ce qui eut pour effet de laisser les ouvriers allemands divisés et impuissants face à la montée du nazisme. Les premiers jours, la presse socialiste commente à peine l'évènement, en se retranchant derrière l'attitude "exemplaire" de la police municipale socialiste, qui par deux fois, est intervenue...
... "évidemment avec d'autres méthodes que celles appliquées par la police cantonale. (...) Ce qui prouve bien qu'avec un peu de doigté, une police peut faire facilement son travail, alors qu'une autre, qui n'a que le revolver et la matraque à la main, réussit juste à provoquer des troubles".
4
Après avoir démontré que la social-démocratie était prête à défendre "plus
efficacement" l'Etat et l'ordre bourgeois que la bourgeoisie elle-même, la presse
socialiste évite l'affaire. Quelques jours plus tard, la démagogie reprend ses droits dans
les colonnes de la "gauche" du Parti : le Droit du Peuple et le Travail publient le compte-
rendu d'une conférence du Conseiller d'Etat zurichois Sigg, avec les commentaires
suivants :
"A Zürich se dessine au sein des masses ouvrières un irrésistible courant vers
l'unité prolétarienne dans un but nettement révolutionnaire. (...) Ce fut un plaisir
d'entendre le camarade Sigg critiquer ouvertement et courageusement certaines
tendances données au Parti Socialiste au cours de ces dernières années".
La "gauche" considère ainsi qu'elle a un allié au Conseil d'Etat zurichois, ce
Conseil d'Etat qui vient à peine de faire tirer sur les ouvriers. A la fin du mois de
février, Nicole et Dicker, au nom du Parti Socialiste Genevois, demandent la
convocation du Comité Central du Parti. Serait-ce pour discuter des évènements de
janvier ? Non, la "gauche" se tait là-dessus. Elle réclame que le Parti fasse le point
sur la "trahison" de la IIe Internationale et discute du rapprochement avec
l'Internationale Communiste et l'Union Soviétique...
Aux élections des 16-17 avril à Zurich, les deux conseillers d'Etat (Pfister et Sigg)
socialistes sont réélus. Mais le Parti perd 8 sièges au Grand Conseil (recul de 85 à 77),
tandis que le P.C. en obtient 6. Nicole analyse cette défaite électorale, et l'attribue au
"caractère réformiste accentué" que le mouvement ouvrier, Parti et syndicats, a pris à
Zurich, depuis l'installation dans cette ville du Secrétariat de la IIe Internationale. La
politique de négociation et de collaboration des fédérations syndicales, qui n'empêche ni
la baisse des salaires, ni le chômage, provoque un découragement, une "dépression
morale" chez les ouvriers, qui ne peut qu'accentuer ce qu'il appelle la "stagnation du
socialisme".
Le 25 avril, après l'élection de Hindenburg
5
, soutenue par la social-démocratie
allemande, il s'écrie :
"L'Internationale socialiste comprendra-t-elle le signe des temps ?"
4
DdP., 25 janvier 1932.
5
Ancien officier de l'armée prussienne durant la première guerre mondiale, Hindenburg fut président
de la république allemande durant toutes les années 20. En 1932, il est réélu contre Hitler.
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La grève des monteurs en chauffage
Au début du mois de mai éclate la grève des monteurs en chauffage zurichois. Ils
refusent l'application de la convention collective signée près de trois ans auparavant
pour toute la branche, qui comportait "l'échelle mobile des salaires". Les monteurs en
chauffage zurichois s'étaient d'ailleurs opposés à cette convention lorsqu'elle fut
signée.
En période de crise, évidemment, l'échelle mobile des salaires s'applique plutôt
dans le sens de la baisse. Dès le début, la FOMH entérine la baisse des salaires
horaires de 12 cts
6
que réclame le patronat. Elle dénonce la grève, car les
travailleurs et leurs syndicats doivent.., respecter les conventions signées, même
dans leurs applications défavorables...
7
. Les poseurs de parquets et la section
zurichoise de la FOBB, par contre, apportent leur soutien aux 450 monteurs en
chauffage en grève. Des piquets de grève sont organisés contre les "jaunes"
qu'encourage le syndicat.
Dès son déclenchement, la FOMH mène campagne contre cette grève, en accusant
les communistes de s'en être emparé dans le seul but de nuire aux syndicats, en
risquant de réduire à néant les avantages particulièrement élevés que la convention
de 1929 accordait aux monteurs en chauffage.
Le Parti Communiste zurichois, en effet, s'est fait l'artisan de la solidarité autour
de cette grève, et ses militants participent activement à tous les piquets de grève,
meetings, assemblées.
Des détachements de 50 à 70 grévistes se chargent de déloger les ouvriers qui ont
repris leur travail sur les divers chantiers. Parfois, ils s'attaquent à des groupes de
policiers, que les patrons ont fait placer devant les chantiers. Des bagarres se
produisent, auxquelles se mêlent les patrons eux-mêmes. Elles se soldent toujours par
des arrestations.
La bourgeoisie est ulcérée par cette grève. Le patronat du chauffage propose de
réduire la baisse de 12 à 5 cts. Les grévistes refusent. La bourgeoisie réclame
l'arrestation des "chefs du mouvement", les trois grévistes membres du P.C. La NZZ
écrit:
"Il ne faudra pas s'étonner si un jour les revolvers dont sont armés les
représentants de la force publique ne revêtent plus seulement le caractère d'un
objet décoratif.
8
"
A ces directives non dissimulées de la bourgeoisie, le Parti Socialiste zurichois
s'empresse d'obéir. La journée du 15 juin ayant débuté par des bagarres entre
grévistes et jaunes, qui se soldent par deux blessés et six arrestations, la Municipalité
socialiste de Zurich décide d'interdire toute manifestation, tout attroupement de rue.
C'est évidemment la mesure la plus efficace pour briser la grève, car, sous la pression
de la FOMH, nombre de travailleurs hésitants sont poussés à la reprise du travail, et
les piquets de grève constituent la seule possibilité d'empêcher l'effritement de la
grève.
Malgré cette interdiction - et aussi pour protester contre cette interdiction -
plusieurs milliers de travailleurs répondent à l'appel des grévistes et du Parti
Communiste, pour la soirée du 15 sur la Place Helvétia. Dans les rues avoisinantes,
les policiers, dirigés par le "socialiste" Wiesendanger, essaient de faire refluer la
foule, et bientôt, utilisent les matraques. Des nombreux chantiers qui jalonnent ces
rues, les manifestants extraient des pierres, des planches, qu'ils transportent dans
les maisons, et lâchent sur les policiers en action. La réaction est immédiate : la
6
Dans l'ensemble, la crise économique des années 30 a eu pour effet, en Suisse, de réduire d'au
moins 30 0/0 le niveau de vie pour la classe ouvrière.
7
"Si nous demandons de la part des patrons le respect de toutes les dispositions favorables aux
ouvriers, nous devons, de notre côté, respecter aussi les dispositions qui nous sont moins favora-
bles".
8
Lutte Syndicale, 2 juillet 1932. Cité dans FAL,14 juin 1932.
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police ouvre le feu. Plusieurs centaines de coups de feu, jusque tard dans la nuit, font
deux morts et plus de trente blessés. Le lendemain soir, une nouvelle manifestation
réunit une foule énorme, malgré le maintien de l'interdiction de manifester. Les
leaders du Parti Communiste Züsli et Bodenmann, prennent la parole, et leurs
invectives contre la police et la social-démocratie sont reprises par la foule, qui défile
jusqu'à la Place Röntgen. La dispersion intervient sans que la police n'ait à intervenir
brutalement.
Mais dès le 16 juin, une campagne de répression est entreprise, qui vise
essentiellement les dirigeants, les locaux et la presse du Parti Communiste. Dans la
nuit du 15 au 16 juin, à peine la manifestation est-elle terminée, que la police
perquisitionne le secrétariat du P.C.S. Des documents sont saisis, et au total, 65
personnes arrêtées, dont 18 étrangers. Karl Mayer, rédacteur responsable du
"Kämpfer", organe du P.C., est arrêté pour avoir publié l'appel à la manifestation du
mercredi 15.
Le 17 juin, le "Kämpfer" est saisi, il ne reparaît qu'une semaine plus tard, sous la
promesse de ne pas laisser passer d'articles "contraires aux lois". Les dirigeants qui
n'ont pas été arrêtés immédiatement, Züsli, Fluck, Bodenmann, etc., se livrent
quelques jours plus tard.
Le 19 juin, la foule, qui assiste aux obsèques d'une des victimes de la fusillade,
est dispersée brutalement par la police. Pourtant, malgré l'ampleur de cette
répression, la grève des monteurs en chauffage se poursuit.
Wiesendanger et la Municipalité prennent des mesures, d'entente avec le
Département Militaire fédéral, pour améliorer l'équipement militaire de la police
zurichoise. Le DMF envoie une cargaison de fusils-mitrailleurs (qui ne seront rendus
que plusieurs semaines plus tard).
Durant ces évènements, le Conseil Municipal de la ville de Saint-Gall interdit tout
piquet de grève et toute manifestation de rue. Ces mesures s'adressent aux 550
grévistes du bâtiment, qui ont entamé une lutte très dure à Saint-Gall, à l'instar
des monteurs en chauffage zurichois, et plus tard, de la FOBB genevoise.
La grève n'aboutit pas, et les ouvriers reprennent leur travail avec une baisse de
salaire de 5 0/0. Ce n'est qu'au lendemain de la fin de la grève des monteurs en
chauffage que le Conseil Communal zurichois rétablit la liberté de manifester dans
la ville, et libère les dirigeants communistes.
En octobre, une émeute spectaculaire éclate à Fribourg. Cet évènement n'a
qu'une signification politique secondaire, mais il contribue certainement à renforcer
le climat d'incertitude et de peur de la bourgeoisie suisse à l'égard des explosions
de colère des masses ouvrières aiguillonnées par l'aggravation de la crise. Le fait
qu'une telle "émeute" puisse éclater à Fribourg, où les organisations ouvrières ne
sont guère implantées, a de quoi troubler plus d'un chef de département de justice
et police...
Un samedi, sur la Place de la Gare à Fribourg, au milieu de la foule, deux soldats sont
arrêtés, pour mauvaise tenue. La plupart des personnes présentes sur la place
réagissent spontanément, en agressant les policiers et officiers venus arrêter les deux
soldats. Intervention immédiate d'un détachement de gendarmes qui arrêtent, au
hasard, une quinzaine de manifestants. Le bruit se répand dans la ville, et peu après,
une foule énorme, parmi laquelle quelques militants communistes fribourgeois, se
rassemble devant le poste de gendarmerie, où sont enfermées les personnes arrêtées.
Elle réclame la libération des détenus, et ne l'obtenant pas, envahit le poste : bagarres,
matraquages, mais le commandant de police se refuse à faire tirer sur la foule ! Les
détenus sont libérés par les manifestants, qui se dispersent bientôt...
L'escalade de la répression bourgeoise
La fusillade du 15-16 juin 1932 à Zurich constitue une étape dans l'évolution de la
position de la bourgeoisie face à la crise. La position de la NZZ à la veille de ces
évènements illustre l'inquiétude grandissante du capital financier, pour qui les moyens
"traditionnels" de la répression restent impropres à faire céder les ouvriers. En Suisse -
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comme dans le reste de l'Europe et aux USA - l'abaissement radical du niveau de vie de
la classe ouvrière représente pour la bourgeoisie l'unique possibilité pour sortir de la
crise. Il reste encore possible d'obtenir l'assentiment de la social-démocratie et des
syndicats. Et ceux-ci ont une marge de manœuvre suffisante, tant que du moins la
"gauche" socialiste ne modifie pas le rapport de force entre la base ouvrière combative
de ces organisations, et leur sommet. La possible modification de ce rapport de force
constitue l'enjeu politique fondamental de la tentative de grève générale de novembre
1932.
A chaque crise, la bourgeoisie n'est prête à aucun compromis, et cherche à
abaisser les salaires aussi bas que possible. Dans une telle situation, il n'y a plus
d'espace pour des compromis. Pour le mouvement ouvrier il ne reste que
l'alternative d'accepter les mesures de la bourgeoisie (ce qui signifie des baisses de
salaire et un démontage social massifs) ou de mener un combat sans compromis
contre Ies système économique qui a produit la crise. La droite du P.S. et la
bureaucratie syndicale ont choisi dès le début la première possibilité. La gauche du
P.S. et Nicole utilisent la radicalisation croissante des masses pour tenir un discours
radical. Mais comme le montreront les évènements, ces paroles ne seront pas
suivies par des actes.
Et le syndicat le plus important, la FOMH, montre également sa bonne volonté
pour accepter totalement les mesures que la bourgeoisie propose pour défendre ses
profits. Cela est particulièrement clair dans l'industrie horlogère, au sujet de
laquelle le journal de la FOMH écrit:
"… le but fondamental est le maintien de l'horlogerie en Suisse. (... ) Les
ouvriers ont un grand intérêt, un intérêt primordial au maintien de l'industrie
horlogère au pays, et un intérêt tout aussi pressant au maintien de l'ordre,
d'obtenir davantage de sécurité. (...) L'attitude des ouvriers est donc clairement
indiquée en face de la réorganisation de l'industrie horlogère : c'est de l'appuyer
fortement contre tous ses détracteurs. "
9
Il reste pourtant une raison de s'inquiéter pour la bourgeoisie. Et c'est l'attitude
ambiguë d'une partie de la social-démocratie. La "gauche nicoliste" désapprouve en
effet l'intervention armée de policiers socialistes contre des ouvriers en lutte. Et la
bourgeoisie craint vraisemblablement que Léon Nicole crée une aile gauche assez
puissante pour forcer le Parti Socialiste à opérer une remise en question de sa
position de collaboration de classe. Nicole pourrait aussi réaliser le front commun
avec "l'extrême gauche", ce qui ne serait pas sans conséquence sur les luttes dans
les entreprises elles-mêmes. Et c'est une véritable campagne de dénigrement qui
est entamée par la presse de droite, tout comme par la presse de la FOMH. La
Gazette de Lausanne et la Lutte Syndicale dénoncent toutes deux en Léon Nicole un
"bolchevique camouflé", et cette caractérisation vise clairement à le désigner aux
yeux du Parti comme un élément à mettre en quarantaine. Les secrétaires centraux
de la FOMH réclament purement et simplement son exclusion. Nicole, par son
attitude et sa politique les mois suivants, démontre qu'il ne mérite pas cet épithète.
Certes, son ambition électorale effrénée le pousse à soutenir démagogiquement les
revendications plus "à gauche" des masses d'électeurs socialistes.
Mais cela ne signifie pas qu'il désire faire aboutir les luttes pour ces
revendications. Plus habile que la plupart des "chefs" socialistes de l'époque, il
parvient avec aisance à remporter une des plus grandes victoires électorales du
Parti Socialiste, par l'installation de quatre - sur sept - conseillers d'Etat socialistes
au gouvernement genevois, exactement un an après le massacre de novembre
1932...
Nicole donnera quelques frissons à la bourgeoisie suisse (et genevoise surtout), mais
surtout, il donnera une "bonne leçon" de démagogie aux dirigeants réformistes.
La "gauche" louvoie
9
Lutte Syndicale, 20 août 1932 : Achille Grospierre. Voir encore l'article du 27 août.
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Après la fusillade des 15 et 16 juin, si Nicole avait réellement l'intention de
dénoncer les dirigeants du Parti socialiste zurichois, il
.
aurait eu une audience
certaine, et la possibilité de rassembler une large opposition... Ces suppositions ne
tiennent pas compte de la véritable nature de la "gauche" socialiste qui n'est qu'une
variante plus audacieuse de "l'opportunisme" du P.S.S., au sens où elle n'hésite
jamais à prendre les positions les plus contradictoires, pourvu qu'elle puisse
conserver intacte son audience électorale.
Tout d'abord, le Travail et le Droit du Peuple ne commentent pas les évènements
du 15-16 juin. Ce n'est que le 20 juin, après la séance du Comité central du Parti
que Nicole laisse à peine entrevoir sa position. Elle est pleinement conforme à la
prise de position du Volksrecht zurichois, qui écrit :
"Lénine et Trotsky, dans des circonstances semblables, ont réussi à exterminer
ce genre de personnes de tendance ultra-gauche, syndicaliste et anarchiste. Ils
réprimèrent ces putschistes sans ménagement et de façon sanglante."
Nicole, lui, prétend que la Municipalité de Zurich a été obligée d'intervenir, à
cause de la défaillance du syndicat des monteurs,
"contre des éléments qui n'ont rien de commun avec le mouvement ouvrier. Ce
sont des éléments contre lesquels un Lénine ou un Trotsky avaient eux aussi agi
avec la plus grande rigueur."
10
Trotsky, exilé en Turquie, alerté par des militants de "l'Opposition de gauche"
11
zurichoise, répondit aussitôt à ce type d'arguments dans une "lettre ouverte aux
ouvriers zurichois", distribuée à la fin du mois de juin, sous forme de tract
12
Intrigués par l'attitude de Nicole et le peu d'information parue sur ces
évènements dans les deux journaux socialistes de Lausanne et de Genève, les
lecteurs écrivent à Nicole. Il leur répond qu'avant de publier ses propres
commentaires, il tenait à "être informé aussi exactement que possible...".
Une semaine après la fusillade, il commence à donner sa position : la FOMH a eu
tort de ne pas soutenir les grévistes en lutte contre la baisse des salaires, et c'est
de là, dit-il, que tout le mal est parti. La Municipalité socialiste a eu également tort
d'interdire toute manifestation de rue. C'était prendre parti "implicitement" contre
la grève, et laisser la part belle aux communistes. Pour lui, il n'est pas trop tard
pour réparer les erreurs, et face au fascisme, en Suisse comme en Allemagne,
"l'unité ouvrière ne peut plus attendre"...
Le désaveu, si tardif, ne provoque pas moins une vive réaction chez les
dirigeants suisses allemands. Le Volksrecht notamment, attaque Nicole, le traite
d'hypocrite,
13
de "bolchevique camouflé". Il se défend dans plusieurs articles dans
lesquels, entre autres, il traite les dirigeants "de bureaucrates" à la tête de syndi-
cats "qui se sont peu à peu transformés en organes payeurs des indemnités de
chômage, dont une grande partie des montants est fournie par les pouvoirs
publics".
Il est significatif de voir que Nicole, qui s'est prudemment tu au lendemain des
évènements, alors que leur signification ne pouvait lui échapper, réagit d'autant
plus violemment lorsqu'il est attaqué personnellement.
De leur côté, les communistes, dans leur presse (Kämpfer, Basler Vorwärts,
Drapeau Rouge), dénoncent la politique du P.S.S. Face à la critique du P.C.S., que
fait Nicole ? II défend le Parti; il s'appuie sur l'expérience allemande, notamment
10
DdP, 20 juin 1932.
11
A partir du milieu des années 20, les militants communistes opposés à la politique de Staline et à
la bureaucratisation croissante du parti, se sont regroupés, d'abord en URSS, puis partout ailleurs, en
une "Opposition de gauche". Jusqu'en 1933, l'Opposition de gauche se bat dans l'Internationale
communiste. Mais suite aux effets catastrophiques de la politique du "social-fascisme" en Allemagne,
ses militants décident de créer une nouvelle organisation : La IVème Internationale.
12
"La lettre aux ouvriers zurichois", publiée dans La Brèche, No 49, 23.6.72.
13
Parce qu'il s'est tu à la séance du C.C., alors que le sujet avait été abordé.
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les nombreux cas où les communistes se sont faits les "briseurs de l'unité", par leur
refus de travailler conjointement avec les ouvriers sociaux-démocrates. Ainsi, dit-il,
les communistes placent leur Parti au-dessus des intérêts de la classe ouvrière.
Cette critique s'adresse au sectarisme ultra-gauche du K.P.D. allemand, mais les
"méthodes communistes, et celles socialistes, peuvent être utiles chacune dans des
circonstances différentes". Il suffit que chacun se mette d'accord au moment
voulu... Par une jolie pirouette, Nicole croit se tirer d'affaire, en évitant de faire le
bilan de la politique de son propre parti durant les évènements de juin.
Nicole et l"'unité ouvrière"
Toute la situation politique genevoise est dominée par la politique de Léon
Nicole, chef incontesté du Parti Socialiste genevois, dont l'audience, à travers le
Droit du Peuple lausannois, s'étend sur une partie de la Suisse romande, Vaud et
Valais notamment. A tel point que, exclu du Parti en 1939, il entraîne avec lui dans
la Fédération socialiste suisse la majorité de ces sections.
La personnalité de Nicole n'explique pas tout. Ses dons d'orateur, sa démagogie,
sont peut-être capables de faire entrevoir aux masses ouvrières socialistes, durant
quelques instants, une solution "radicale" à leurs problèmes immédiats. Mais la
démagogie n'est rien, si elle ne repose pas sur une situation objective, qui est non
seulement celle de la crise, de la difficulté de se loger et de se nourrir, mais encore
celle d'une combativité ouvrière qui n'a pas son pareil, hormis à Zurich, dans toute
la Suisse.
Certes, Nicole est dénoncé par les communistes et leur Drapeau Rouge
hebdomadaire. Mais cette dénonciation repose plus sur la nécessité d'illustrer la
théorie - imposée d'en haut - du "social-fascisme", que sur une réelle
compréhension par les communistes du rôle que joue Nicole à Genève et en Suisse.
Par ailleurs, le Parti Communiste à Genève se trouve dans un état de faiblesse
chronique. Seuls les passages épisodiques de Humbert-Droz lui donneront une
certaine capacité d'initiative, comme au lendemain immédiat du massacre de
novembre. Malgré les désirs sincères des dirigeants, dont Humbert-Droz, de réaliser
le "front unique" avec le P.S.G. de Nicole, le Parti Communiste genevois est forcé
sur l'intervention directe du Komintern
14
, de renoncer à cette politique. Ce qui ne
peut que convenir parfaitement à Nicole. Avocat à tout crin de l"'unité ouvrière", de
la fraternisation entre les "membres de la même classe", dans sa presse, dans les
sphères dirigeantes du Parti, dans ses discours, durant les meetings et
manifestations, il est placé par les directives moscovites dans une situation fort
commode, car il apparaît comme le seul réel partisan de l'unité; car rien ne
causerait plus d'embarras à Léon Nicole, que de se trouver face à une proposition
de front unique venant du P.C. L'accepter, ce serait risquer de rompre avec le
P.S.S., ce serait être obligé de mettre quelque peu en pratique ce qu'il ne conçoit
jusqu'alors qu'en paroles : une lutte réelle contre les salaires, le rejet de "l'impôt
fédéral de crise", etc.
Le prestige de Nicole auprès des ouvriers genevois et lausannois, qui dépasse de
loin celui des autres dirigeants socialistes, provient essentiellement du fait qu'il réclame avec
véhémence la fin de la division entre réformistes et "révolutionnaires", entre socialistes et
communistes. Et il s'appuie avec force sur l'expérience allemande, qui prend un cours si
désastreux en 1932.
Pour les ouvriers qui écoutent Nicole, la promesse d'une "révolution sociale" se confond
avec le désir vague, mais fort, de "l'unité ouvrière", qui correspond aux aspirations les plus
simples et les plus répandues du prolétariat européen. Dans toute l'Europe de 1932, le
problème est le même : le prolétariat comprend que la crise n'est pas un "accident de
parcours" du capitalisme, mais qu'elle remet en cause ses racines, et il est prêt pro-
bablement à se lancer dans une expérience révolutionnaire, ou du moins à lutter très
durement contre l'exploitation et la misère dans lesquelles la crise l'a plongé.
14
Nom pour "Internationale communiste".
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Les communistes peuvent se parer du prestige de la Révolution russe. Mais, s'ils
mènent des actions parfois à la limite du putschisme, la stalinisation complète de leurs
partis, déjà en 1932, les éloigne radicalement d'une politique réellement révolutionnai-
re
15
. Les socialistes, eux, ne semblent pas lutter radicalement contre l'exploitation
capitaliste, et ne proposent que des remèdes pour adoucir les douleurs du système
malade. Alors, vers qui se tourner ? Nulle part en Europe, il n'existe un puissant parti
révolutionnaire, capable d'être une force d'attraction révolutionnaire pour un grand
nombre d'ouvriers. Les persécutions, l'incompréhension encore très grande à l'égard du
phénomène de dégénérescence qui est en train de se produire en Union Soviétique (les
procès de Moscou n'auront lieu qu'en 1938), toute une série de facteurs font que le
marxisme révolutionnaire ne peut pas jouer de rôle à une échelle importante durant ces
évènements.
Dès lors, la démagogie "de gauche" d'un Léon Nicole se trouve correspondre étroitement à
l'état d'esprit des masses. Comme aucun parti, aucune organisation n'est là pour faire
éclater les contradictions grossières dans lesquelles s'emmêle Nicole, celui-ci dispose d'une
marge de manœuvre très appréciable. Les politiciens bourgeois sont eux-mêmes de trop fins
démagogues pour ne pas comprendre pourquoi Nicole, et pas eux, jouit d'autant de "po-
pularité". Et, derrière eux, la bourgeoisie genevoise commence à s'inquiéter de ses "phrases
gauches". Certes, ce ne sont que des phrases, et depuis 1919 que Nicole siège au Conseil
National, il a pu faire les preuves de son réformisme. Mais les phrases, suivant sur quelle
situation de misère elles reposent, peuvent "échauffer les esprits" et menacer sinon le
pouvoir, du moins les profits de la bourgeoisie. Cette bourgeoisie craint de plus en plus,
au cours des années 1931 et 1932, celui dont elle n'est pas sûre qu'il n'est pas un
"bolchevique camouflé". D'autant plus que l'action de Nicole est décisive dans
l'éclatement d'une série de scandales financiers, dont le plus important, celui de la
banque de Genève, se termine par la démission, l'arrestation, puis la mise en accusation
d'un conseiller d'Etat radical...
Les anarchistes
Durant les luttes sociales de l'année 1932, deux groupes d'extrême-gauche jouent un
rôle important à Genève. D'une part les communistes, qui impulsent l'Opposition
Syndicale Révolutionnaire et dirigent le petit syndicat F.O.C.V. du cuir et du vêtement,
d'autre part les anarchistes, ou plutôt les anarcho-syndicalistes, qui entraînent avec eux
une bonne partie des ouvriers du bois et du bâtiment, notamment au travers d'un de
leurs dirigeants, Lucien Tronchet, qui joue un rôle décisif dans la section genevoise de la
FOBB. Les premiers dirigent notamment, en juin, une petite grève dans le secteur de
l'habillement, à la Wilstar SA. De leur côté, les anarchistes, qui forment une petite
troupe de choc, n'hésitent pas à prêter main-forte aux piquets de grève sur les
chantiers, ou aux manifestants socialistes, lorsque des risques d'affrontements avec les
policiers se présentent.
Parmi les luttes ouvrières dans les entreprises genevoises, les deux évènements les
plus riches de signification sont, d'une part, l'agitation à propos de la baisse des salaires
chez les métallos des Ateliers des Charmilles, d'autre part, la grève générale du bâtiment
du 3 septembre 1932.
Grève avortée aux Charmilles
Le 16 avril, la direction des Ateliers des Charmilles annonce une baisse importante
des salaires. Aussitôt, une assemblée générale des travailleurs est réunie. Elle s'oppose
à la baisse, et décide de menacer les patrons de déclencher une grève si ceux-ci
maintiennent leur position. Or, la direction centrale de la FOMH intervient
immédiatement pour empêcher toute grève, et entériner la baisse des salaires. Durant
plusieurs jours, la situation reste indécise, et finalement, une assemblée générale
15
Cf les oeuvres de Léon Trotsky à ce sujet : entre autres, La Révolution trahie,
L'Internationale Communiste après Lénine.
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convoquée dans des conditions assez louches par les dirigeants syndicaux, accepte la
baisse des salaires. Pendant tout ce laps de temps, le Travail ne publie rien d'autre que
les communiqués officiels de la FOMH. Soudain, le 6 mai, Nicole s'insurge contre la
"défaite sans combat aux Charmilles" :
"Il faut que partout où la moindre partie des salariés se trouve menacée
par la baisse, on organise aussitôt la lutte sur le front le plus large. (...)
Il faut réveiller l'esprit de la lutte de la masse endormie par une
bureaucratie qui a trop pris son mot d'ordre (...) auprès de la haute
bureaucratie internationale installée à Genève":
16
Pendant quelques jours, dans le Travail et le Droit du Peuple, Nicole se montre
favorable aux débordements du syndicat, comme il l'a fait en soutenant - après coup - la
grève des monteurs en chauffage zurichois. C'est une véritable épreuve de force avec la
FOMH qu'il entame. A la fin du mois de mai, il est convoqué au Comité de la FOMH;
Après plusieurs heures de discussion avec les dirigeants Ilg, Grospierre, Aragno, etc., il
reconnaît publiquement s'être...
" … laissé influencer par les évènements et que des choses dites
n'auraient pas dû sortir de sa bouche… "
17
Désormais, Nicole adopte une position de "neutralité" à l'égard du syndicat.
Notamment, malgré les positions "avancées" qu'il a prises au sujet de la défense de
l'URSS, il garde le silence à propos de la campagne anti-soviétique que lance la FOMH à
travers ses organes de presse. En conclusion, Nicole prétend qu'il n'est pas nécessaire
d'avoir recours à la grève pour lutter contre la baisse des salaires. Par conséquence, rien
d'étonnant à ce que, malgré ses beaux discours durant les nombreuses manifestations
du Parti, il se déclare contre le déclenchement d'une grève générale de protestation, au
lendemain de la fusillade du 9 novembre.
Nicole ne réagit pas non plus, lorsque deux délégués communistes
18
de la FOMH
genevoise, ouvriers aux Charmilles, sont exclus du syndicat, pour s'être opposés à la
politique de la bureaucratie syndicale au Congrès extraordinaire du 25 septembre
19
. Le
4 novembre, un vote unanime d'une assemblée ouvrière aux Charmilles exige la
réintégration des deux délégués; il reste sans effet.
Grève générale dans le bâtiment
Au mois de septembre, la Chambre syndicale des patrons entrepreneurs genevois
rompt le contrat collectif, baisse les salaires, tout en refusant de recourir à "l'office de
conciliation". La FOBB annonce une grève générale du bâtiment pour le 3 septembre. Le
patronat, par affichage, menace les grévistes de représailles. Le Conseil d'Etat interdit
toute distribution de tracts et tout affichage pour la grève sur les chantiers.
Dès 6 heures du matin, le 3 septembre, plusieurs centaines d'ouvriers se réunissent à la
salle du Faubourg, ils organisent les piquets de grève. Par détachements ils se rendent sur
les chantiers, où une première fois ils se heurtent à la police. Mais les piquets délogent
quand même les "kroumirs".
Peu après, vers 9 heures, un nouveau rassemblement des grévistes a lieu. Lucien
Tronchet fait un discours contre la baisse des salaires. Peu après, 2 000 travailleurs
traversent la ville en chantant, pour aller déloger les jaunes sur le chantier de construction
16
Le Travail, 6 mai 1932. II fait allusion au B.I.T.
17
Cité par "L'Unité", hebdomadaire de l'Opposition Syndicale Révolutionnaire, regroupement des
syndicats communistes minoritaires.
18
Henri Fürst et Magnin.
19
Grosjean, secrétaire genevois de la FOMH, répond aux attaques de Magnin : "Je lutterai aussi
longtemps que je serai parmi vous contre tous les éléments révolutionnaires et avec toute mon éner-
gie contre l'Union soviétique". L'expulsion des militants combatifs, et en particulier des communistes,
fut fréquemment utilisée par les bureaucrates pour conserver leur contrôle sur les syndicats. Dans les
années 20, la FOMH n'hésita pas à expulser toute sa section zurichoise - une de ses plus grandes -
dirigée par les communistes.
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Page 16
de la Société des Nations, suivis par les autocars de police. L'assaut est donné au chantier,
et de violentes bagarres se produisent contre les policiers et les jaunes, qui se terminent à
l'avantage des grévistes, malgré quelques arrestations.
Plus que tout autre évènement, cette grève et la combativité qu'elle révèle, donne la
mesure du rapport de force qu'une partie de la classe ouvrière genevoise est capable
d'imposer à la bourgeoisie en cet automne 1932. Les initiatives de dirigeants tels que
Tronchet ont des conséquences directes sur l'implantation de la FOBB. En une année, de
1931 à 1932, le nombre des adhérents a plus que doublé : il passe de 1125 à 2882,
faisant de la FOBB la plus forte section de l'USS à Genève (avant même la FOMH),
démontrant ainsi que la lutte n'est ni un obstacle au développement du syndicat, ni une
entreprise désespérée dans une ville qui compte déjà entre 5 000 et 6 000 chômeurs.
A Genève, comme à Fribourg au lendemain de l'émeute, la bourgeoisie commence à
envisager le recours aux bandes fascistes pour faire le travail complémentaire de la police.
Le 24 juin, un regroupement des forces de l'extrême droite se produit. Georges Oltramare
devient un des dirigeants de l'Union Nationale, parti né de la fusion entre le parti du capital
financier genevois, l'U.D.E. (Union de Défense Economique) et un parti d'extrême droite,
l'Ordre Politique National (OPN).
L'Union Nationale, dès sa naissance, possède un représentant au sein du Conseil d'Etat,
Edmond Turrettini, ex. UDE. Le but du parti d'Oltramare est ouvertement de combattre à
Genève le Parti "marxiste" (c'est-à-dire le PSG). Tenter d'écraser Nicole, telle est la volonté
de l'Union Nationale, dont le caractère fasciste va rapidement s'accentuer sous la direction
d'Oltramare. Car Nicole, non seulement tient des "propos révolutionnaires" à la tribune des
meetings, mais surtout, il a mis en péril la "tranquillité" des hommes d'affaires genevois, en
révélant plusieurs scandales d'envergure, qui ont discrédité, non seulement les banquiers
genevois, mais également le Conseil d'Etat.
L"'affaire de la banque de Genève" défraye la chronique durant toute l'année 1931. En
février, Nicole intervient au Grand Conseil et dans le Travail. II accuse le Conseil d'Etat de
couvrir les opérations frauduleuses de la banque de Genève. Alexandre Moriaud chef du
Département des finances et représentant de l'Etat au sein de la direction de la banque,
dénie toutes les affirmations de Nicole. En réponse, Nicole déclenche une grande campagne
contre la banque. Soudain, le 10 juillet, la banque ferme ses portes. Alexandre Moriaud se
trouve directement impliqué dans la gestion frauduleuse. A travers lui, le scandale atteint le
gouvernement et toute la bourgeoisie financière genevoise. Cependant, la majorité
bourgeoise du Grand Conseil adopte le projet de concordat du Conseil d'Etat, qui propose de
verser 15 millions pour renflouer la banque de Genève. Moriaud, quand à lui, démissionne
avant d'être arrêté, et attend fort longtemps avant de passer en procès.
Ce scandale n'est pas le premier que Léon Nicole s'acharne à faire éclater. Avant lui, il
y a eu encore l'affaire de la "Caisse de prêts sur gages", celle de la "Caisse de retraite
des fonctionnaires", celle des 4000.- probablement volés par un responsable de la
Gendarmerie genevoise. Puis, après le scandale de la banque de Genève, éclatent les
affaires de "l'Union financière de Genève", de la contrebande d'alcool, l'affaire du
"détournement de fonds" du Département Cantonal des finances, celle des Pétroles
russes, etc... La liste est fort longue, elle explique certainement l'alliance que fait l'Union
de Défense Economique en 1932 avec le Parti de Georges Oltramare. Les radicaux, mais
surtout l'UDE, sont les principales cibles de Nicole au travers de la dénonciation de ces
scandales : indépendamment de toute autre considération politique, le rôle joué par le
dirigeant du Parti Socialiste de Genève suffit à le désigner aux yeux de la
bourgeoisie locale, aux yeux des Picot, Martin, Grosselin, Turrettini, Desbaillets,
Lachenal, Bron à la tête du gouvernement cantonal, comme un adversaire probable-
ment plus dangereux que les dirigeants communistes ou anarchistes eux-mêmes.
Même si, objectivement, Nicole est tout le contraire d'un militant révolutionnaire,
son influence sur les ouvriers genevois, son attitude face aux scandales, alors que,
par exemple, d'autres dirigeants socialistes étaient partisans de plus de "tolérance",
font qu'il est considéré par la bourgeoisie comme le personnage à abattre, le
"meneur" principal dans la "lutte des classes" telle qu'elle se la représente, bref, la
cause de tous les malheurs de la finance et de la spéculation genevoises... D'où la
thèse du "complot dirigé par Nicole" que la police et la justice bourgeoises tentent
tant bien que mal de mettre sur le dos de Nicole lors de la campagne de répression
qui suit le massacre du 9 novembre.

Page 17
A la veille du 9 novembre 1932, les masses ouvrières, ou du moins la partie la plus combative d'entre elles, sont prêtes à suivre Nicole. Mais Nicole n'a ni programme, ni objectif. Ou plutôt, son seul objectif, il ne le révèle qu'en 1933 : un fauteuil, pour lui et ses camarades du Parti, au Conseil d'Etat...


Chapitre 2
La fusillade du 9 novembre
Une manifestation antifasciste
Les commentaires bourgeois, bien après l'évènement, ont tenté de démontrer
que tout le monde avait sous-estimé l'importance de l'affiche apposée sur les murs
de Genève le 5 novembre : le Conseil d`Etat, en se refusant à interdire cette
affichette provocatrice au nom de la "liberté d'expression", le Parti Socialiste
genevois en réagissant si vivement, comme s'il était menacé dans son existence...
Or, cette affichette qui annonce la "mise en accusation publique des sieurs Nicole
et Dicker", si elle est signée par l'Union Nationale, signifie plus qu'une simple
provocation de type fasciste. C'est en réalité le début d'une offensive de toute la
bourgeoisie genevoise contre les dirigeants du Parti Socialiste. Le Conseil d'Etat ne
reste pas "neutre" dans cette offensive, et pour la bonne raison déjà que l'Union
Nationale qui organise la "provocation", a son représentant mandaté au sein du
gouvernement : Edmond Turrettini. La lettre de convocation de l'Union Nationale à
ses membres, le 8 novembre, déclare très clairement :
"Etant donné la gravité des circonstances, nous comptons sur votre patriotisme
pour faire acte de présence en un soir où tous les partisans de l'ordre doivent
pouvoir répondre victorieusement aux intimidations intolérables de l'extrême
gauche."
20
Les "intimidations", en l'occurrence, ce sont les déclarations du PSG au Conseil
d'Etat :
"Ni le Parti Socialiste, ni la classe travailleuse genevoise ne sont prêts à accepter, à
Genève, l'acclimatation de ces mœurs politiques à la mode fasciste."
Pour placer le Conseil d'Etat dans l'embarras, le P.S.G, réclame du conseil
administratif de la ville de Genève qu'il retire l'autorisation donnée à l'U.N, de tenir son
meeting. Dans le même temps, il convoque les organes dirigeants pour préparer la
"réponse aux fascistes de l'Union Nationale".
Aux dirigeants du P.S.G., le meeting de l'Union Nationale apparaît comme une
tentative de discréditer Nicole aux yeux des ouvriers genevois. Selon les
anarchistes, et les communistes, il s'agit de mettre un frein, par l'intimidation et
l'introduction de méthodes bourgeoises plus expéditives, à l'agitation ouvrière
constante qui a couvé durant toute l'année, depuis les manifestations de rue qui ont
passé outre aux interdictions
21
, jusqu'aux récentes grèves du bâtiment. Tous
réalisent pour un soir l'unité "à la base", et c'est peut-être ce qui démontre le
mieux l'enjeu politique du 9 novembre.
Cependant, l'appel publié depuis le 7 novembre dans le quotidien du Parti et
s'adressant à la "classe travailleuse de Genève", s'il contient la menace, au
demeurant assez vague, de "… nous les combattrons avec les armes qu'ils ont eux-
mêmes choisies", ne diffère pas notablement, ni dans le ton, ni dans la place qu'il
20
Il existe deux versions de cette lettre, dont une a été publiée par le Travail le 10.5.1933 -
sans le paragraphe que nous citons (souligné par nous).
21
Notamment durant la Conférence internationale du Désarmement, tenue à Genève en février 1932,
le Parti de Nicole organisa une manifestation de rue "contre la guerre", malgré les interdictions et le
déploiement de police.
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Page 18
occupe, de la plupart des appels à manifester que le Travail a lancés à de
nombreuses reprises. Et cet appel prend moins de place dans les colonnes du
Travail que celui du 1er mai 1932, par exemple.
"Notre réponse aux réactionnaires doit être éclatante et de nature à enlever à tout
jamais l'idée d'instruire notre procès, alors qu'ils auraient tant à faire à juger leurs
flibustiers banquiers, leurs affairistes véreux, leurs officiers crapuleux, leurs
marchands empoisonneurs publics, et toute la clique de petits "crevés" à la
Oltramare, Droin, Testuz, Steinmetz, ne méritent que la fessée.
Tous à Plainpalais, mercredi soir ! "
22
C'est un bon échantillon du style oratoire qui vaut tant de popularité à Léon
Nicole. II s'agit, dit-il, de tuer dans l’œuf toute velléité de développement fasciste à
Genève, non pas à coups de fusils, mais en faisant la preuve qu'à chaque réunion,
qu'à chaque intervention des fascistes, ils trouveront devant eux, avec une probabi-
lité certaine, des manifestants ouvriers en nombre quatre, cinq, dix fois supérieur,
prêts à leur barrer la route, à se battre avec "les armes qu'ils auront eux-mêmes
choisies". Telle est la signification fondamentale de "l'appel à la classe travailleuse
genevoise" lancé à peu près par tous les groupes ou partis ouvriers
23
. Plus
profondément, c'est la situation en Allemagne et son évolution décisive depuis
juillet, depuis la destitution, par un coup d'Etat de type para-fasciste, du
gouvernement social-démocrate de Prusse,
qui inspire à Nicole tout
particulièrement, mais épisodiquement aussi aux dirigeants les plus droitiers du
Parti, une politique de "fermeté" face au fascisme naissant en Suisse. Fermeté qui,
d'ailleurs, ne vas pas jusqu'à réaliser le front unique avec les communistes... mais
prend le chemin direct de la défense de la démocratie bourgeoise. Pour l'heure, les
directives centrales du P.S.S. encouragent la section genevoise à préparer une
riposte massive
24
. Plusieurs réunions du Parti avant le 9 novembre ont lieu, dont
celle du mardi 8 novembre, qui rassemble une grande partie des militants genevois.
La manifestation est préparée avec le concours de Lucien Tronchet et de son groupe
anarchiste. Ces derniers connaissent bien les méthodes fascistes pratiquées en
Italie : utilisation de poivre et de matraques pour se débarrasser des contradicteurs
gênants. II est donc décidé de se munir de sifflets et de cornets à poivre, un petit
nombre seulement devant se procurer des matraques. Par contre, une consigne très
précise est donnée : celle de n'emporter aucune arme.
25
Dès le lendemain à 9 heures, le Conseil d'Etat tient séance. Il "prévoit" que : ".,.
la manifestation prévue pourrait dégénérer en émeute...". L'hypocrisie de la
bourgeoisie genevoise, largement informée par ses indicateurs des décisions réelles
prises par les assemblées socialistes, est particulièrement grossière. Le 3
septembre, lors de la grève générale du bâtiment, malgré la police, les grévistes
avaient fait leur propre loi sur les chantiers... Malgré de violentes bagarres et le
débordement de la police sur le chantier de la S.D.N., cette grève ne s'était
terminée ni par une émeute, ni par une insurrection... De cette "expérience", la
bourgeoisie n'a rien appris; elle ne veut se souvenir que de la peur qu'elle en a
éprouvé.
Peur ou volonté de ridiculiser Nicole par une démonstration de force de toutes les
troupes dont la bourgeoisie a le commandement : police, bandes fascistes et
armée? Quoi qu'il en soit - et c'est peut-être bien un mélange des deux - la
détermination du Conseil d'Etat ne se fait pas attendre longtemps. Martin appelle
Minger, chef du D.M.F., et lui réclame des troupes pour le soir même. II précise
même : l'école de recrues de fusiliers stationnée à Lausanne.
22
Le Travail, 8 novembre 1932.
23
Voir dans le chap. III la fameuse question du "complot révolutionnaire".
24
Reinhard et Paul E. Graber, dans leurs directives du 20 octobre 1932 sur les manifestations et
meetings fascistes : s'y présenter en masses les plus imposantes possible.
25
Elle fut d'ailleurs respectée, aucune arme n'ayant été trouvée sur les morts et les blessés.
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Page 19
Selon l'usage, Minger avertit le gouvernement genevois de
"l'inconvénient qu'il y a de mettre à la disposition du gouvernement cantonal
une troupe en service fédéral."
26
Quel est cet inconvénient ? Tient-il au fait que Martin réclame une école de recrues,
forcément peu préparée à ce genre de "travail" ? Non. II tient au fait que Martin réclame
une troupe "en service fédéral", c'est-à-dire une troupe qui ne dépend pas du canton,
c'est-à-dire qui réclame l'intervention de la Confédération. La légère réticence de Minger,
qui se voit impliqué brusquement dans cette affaire, provient de là. La Constitution
fédérale stipule en effet que, si la police ne suffit pas à assurer le "maintien de l'ordre",
les cantons peuvent recourir aux forces militaires de leur propre territoire. Visiblement,
la discussion téléphonique, entre Minger et Martin a dû porter sur ce sujet; pour
convaincre le chef du D.M.F, d'accorder une troupe "en service fédéral", ce qui avait
"l'inconvénient" majeur de faire d'un événement politique local un événement national, il
aura fallu que Martin démontre une chose qui s'est d'ailleurs effectivement produite par
la suite : les troupes territoriales genevoises n'offraient aucune garantie d'obéir aux
ordres de leurs officiers, en face de la foule de leurs concitoyens et camarades...
Dans des circonstances semblables, quelque quarante ans plus tôt, voici la réponse
donnée par le Conseil fédéral. Elle permet de mesurer I"'évolution" de la bourgeoisie
suisse, face au développement du mouvement ouvrier :
"Le 13 juin 1893, !e Conseiller fédéral FREY fut sollicité parle chef de la police
du canton de Berne aux fins d'obtenir des troupes pour combattre une
effervescence populaire. Le chef de la police demanda l'école de recrues se
trouvant en caserne à Berne.
Le conseiller fédéral FREY répondit que le règlement interdisait l'usage de
recrues pour un service d'ordre public. Il promit par contre l'envoi de troupes se
trouvant à Thoune à un cours de répétition. Il spécifia qu'aucune munition de
guerre ne devait être remise à ces troupes, car il n'admettait pas que les
soldats tirent sur le peuple"
27
A la caserne de Lausanne, l'après-midi du 9, on donne lecture aux recrues des articles
du Code Pénal militaire punissant tous les actes de désobéissance aux officiers. En même
temps, les recrues susceptibles de fraterniser avec les manifestants sont écartées des
rangs, et affectées à des tâches dans la caserne. Aux autres, le Colonel Léderrey donne
ses ordres. II déclare que si l'ordre de tirer sur la foule est donné, il interdit
formellement toute velléité de tirer en l'air... Puis la troupe se rend à la gare, non pas en
véhicule, mais en défilant dans les rues de Lausanne...
De la gare de Genève, elle défile à nouveau, fanfare en tête, jusqu'à la caserne de
Plainpalais, où les 4 compagnies, environ 400 soldats, sont séparées en deux groupes :
le second s'installe à proximité de la salle communale de Plainpalais, à l'école du Quai
Charles Page.
Une conférence réunit le commandant de la police genevoise, celui des gardes-
frontières, le directeur de l'arsenal, le procureur général du canton de Genève, le
Conseiller d'Etat Frédéric Martin et le Colonel Léderrey. Cinq barrages formés de chaînes
scellées entravent les abords de la Salle Communale, qui doivent être gardés par les
forces de police. L'armée sera sollicitée si la police est débordée. Les instructions du
Conseil d'Etat au Colonel Léderrey :
"1. De garder la caserne et l'arsenal.
2. Protection du palais de la S D.N.
3. De coopérer à l'action de la police en vue du maintien de l'ordre à la rue de
Carouge et aux environs de la Salle Communale de Plainpalais, dès qu'elle sera
requise par le président du Conseil d'Etat et jusqu'à la fin de la manifestation et
suivant instructions ultérieures.
26
Lettre du D.M.F. au C.E. genevois, Minger.
27
Cité par Léon Nicole dans le DdP du 25.2 1933
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Page 20
4. Rétablissement de l'ordre en ville après la manifestation. "
28
Une manifestation… comme une autre
Dès 19 h., les manifestants socialistes se réunissent dans les cafés du quartier. Une
demi-heure plus tard, ils sont devant les barrages qui interdisent l'accès de la Salle
Communale de Plainpalais, dans la rue de Carouge et à l'entrée de la rue du Centre, au
Boulevard du Pont d'Arve.
Le barrage de police, renforcé par des chaînes, ne laisse passer que les
personnes munies de la convocation de l'Union Nationale. A la foule qui s'amasse
devant les barrages, s'adressent Nicole, Tronchet et le dirigeant communiste Lebet.
Ils protestent contre le meeting fasciste et le gouvernement, réclament l'unité
ouvrière pour renverser le capitalisme. La foule exige l'ouverture des barrages. II
est 20h15, quand la police ouvre les portes de la salle, mais ne laisse entrer les
manifestants que par petits groupes. La police, au moment du filtrage, ne manie
pas la matraque
29
, mais le sabre, qu'elle utilise à plat.
Dans la salle, quelques militants socialistes, en plus de nombreux curieux, ont pu
entrer. L'un d'eux, Gilbert Francioli, essaie de prendre la parole. Il est jeté à terre,
sauvagement battu par le "service d'ordre" de l'Union Nationale. II est expulsé, sans
connaissance, baignant dans son sang, avec les autres personnes qui manifestent
leur désapprobation. Après quoi, la séance se déroule dans le "calme". Les quatre
orateurs de l'U.N., dont Oltramare, se répandent en calomnies de toutes sortes
contre les socialistes, réclament la privation des droits civiques pour Dicker et Nicole.
Après la fusillade, la salle se vide par la rue de la Violette, protégée par le réseau des
barrages.
A l'extérieur de la salle, à plusieurs reprises, Nicole s'adresse à la foule qui emplit
totalement la rue de Carouge et le boulevard du Pont d'Arve. Les manifestants
socialistes sortent leurs sifflets, ce qui a pour effet d'inquiéter les policiers, bien plus
que de troubler la réunion fasciste. Nicole dénonce principalement la collusion entre
les fascistes, le gouvernement et l'ensemble de la bourgeoisie. II exalte l'unité et
annonce la fin du régime genevois pourrissant. Les milliers de personnes
rassemblées, voyant qu'on ne les laisse pas accéder à la salle, commencent à
s'impatienter. La pression sur les chaînes parvient à en faire céder une au barrage de
la rue de Carouge. Les policiers utilisent leurs sabres pour contenir la foule, reculent
de quelques mètres, et rétablissent un nouveau barrage, avec l'aide de renforts. La
pression y est forte, mais le nouveau barrage ne cède pas. Devant les trois autres
barrages
30
, la foule est très peu dense.
Une vingtaine de minutes plus tard, la troupe fait soudain son apparition. Des
soldats longent en effet les murs de chaque côté du boulevard du Pont d'Arve, en
direction de la rue de Carouge. Ils pénètrent dans la foule, les armes à la main, les
uns derrière les autres. Les militants socialistes, anarchistes et communistes
s'adressent aux soldats, essayent de discuter, de les convaincre de ne pas faire
usage de leurs armes contre les ouvriers. Quelques uns cèdent spontanément leurs
armes, qui sont immédiatement brisées. D'autres résistent, ils sont alors malmenés
par les manifestants, et assaillis de toutes parts, ne pouvant rien faire. Les officiers,
d'emblée, refusent de se laisser faire; ils sont frappés, perdent leurs casques,
appellent leurs hommes au secours. Par petits groupes, les soldats refluent sous les
huées de la foule, pendant que Nicole s'exclame :
"Nous sommes venus ici en travailleurs honnêtes, sans arme aucune et forts
uniquement de notre bon droit. C'est une besogne infâme qu'on fait accomplir à
l'armée en la jetant contre le peuple travailleur !"
31
.
28
Rapport du Conseil d'Etat, p. 5.
29
Qui ne sera introduite que l'année Conseiller d'Etat Léon Nicole.
30
Rue de la Violette, rue Pictet de Bock, rue de Carouge (côté Carouge).
31
Le Travai1,10.11.1932.
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Page 21
Dans leur reflux désordonné, les soldats sont accompagnés par une partie des
manifestants. La plupart d'entre eux supposent que la troupe renonce à son
intervention, puisqu'elle prend la direction de la caserne. Mais, sur le chemin de
celle-ci, les soldats s'arrêtent. Alors qu'ils sont à peine à deux cents mètres de la ca-
serne, ils prennent position devant la façade du Palais des expositions. Sur la place,
la foule est beaucoup moins dense que devant les barrages. A part les quelques
dizaines de manifestants qui ont suivi la troupe, il s'y trouve pour la plupart des
badauds, curieux de ce qui se passe, mais qui se tiennent loin des barrages.
Comprenant que les officiers refusent de se rendre à la caserne, les quelques
dizaines de manifestants qui ont reflué avec les soldats, s'approchent d'eux, les
exhortent à rentrer dans leur caserne. Quelques altercations se produisent, mais
comme les manifestants n'utilisent aucune arme, aucun projectile, ils ne se méfient
absolument pas de la sonnerie de trompette qui retentit tout-à-coup. Seul le bruit du
chargement des armes alerte quelques uns d'entre eux, qui essaient d'avertir la foule
du danger imminent. Mais les cris, les sifflets, les huées des premiers rangs couvrent
tout. Soudain, le tir éclate, les balles des fusils et les rafales de fusils-mitrailleurs
couvrent toute la surface de la place. Quelques uns des manifestants ne s'agitent
même pas, croyant qu'il s'agit d'une tentative d'intimidation par un tir à blanc. Ce
n'est qu'en découvrant les corps couchés à terre, qu'ils comprennent et courent se
mettre à l'abri. Quelque trente secondes après le déclenchement de la fusillade, la
place est déserte; autour des soldats, quatre-vingt corps jonchent le sol. Parmi eux,
le père d'une des recrues.
Tandis que la troupe, bientôt rejointe par des renforts, occupe la place, les blessés
sont emportés dans les cafés voisins. La nouvelle se répand, et aussitôt qu'elle
parvient à la hauteur des barrages de la rue de Carouge, les communistes prennent
la tête d'un cortège, qui traverse toute la ville jusqu'à la place de la gare Cornavin,
en réclamant une grève générale de protestation.
Parmi les blessés, auxquels on donne les premiers secours sur le billard ou les
tables des cafés avoisinants, on compte déjà les morts, dont le nombre total se
fixera à treize. Parmi les victimes, outre le militant communiste Fürst, on comptera
pour la plupart des badauds, dont le propriétaire d'une boulangerie, située en face
du Palais des expositions. Chez les blessés, quelques communistes, dont Daviet, qui
sera présenté par son Parti aux élections l'année suivante, des anarchistes, dont
Pierre Tronchet, le frère de Lucien, mais la plupart n'étaient nullement des
"manifestants", encore moins des "militants".
Léon Nicole, après avoir assisté aux soins de quelques blessés, rentre à minuit chez
lui, accompagné de quelques amis. Tronchet se rend à la rédaction du Travail, où il
s'attend à une attaque des fascistes. II n'y rencontre qu'un employé, fort peu inquiet de
ce "danger"... Ainsi se termine cette "nuit d'émeute".
... danger de mort pour la troupe ?
Au lendemain de la fusillade, plusieurs enquêtes sont ordonnées par le Conseil d'Etat
genevois et le Département Militaire Fédéral. Elles aboutissent aux conclusions qu'un
"complot" a été organisé par les dirigeants nicolistes et anarchistes, en vue de renverser
le gouvernement genevois. Mais l'intervention de la troupe, judicieusement requise par
Frédéric Martin au moment où les policiers allaient être submergés, l'a déjoué.
Malheureusement, pour cela, la troupe violemment attaquée par des manifestants vi-
siblement prêts à tout, a dû faire usage de ses armes, avant de pouvoir rétablir l'ordre
dans la Cité...
Qu'en est-il en réalité ?
Repassons le "film" de la manifestation :
Alors que la foule se rassemble déjà dans les rues aux abords de la Salle de
Plainpalais, Léderrey donne ses instructions à ses officiers. Chacune des quatre
compagnies a une mission déterminée. L'une d'entre elles doit rester à la caserne,
une autre encore se rend au Palais des Nations. Les deux compagnies restantes
sont séparées: l'une à la caserne, l'autre à l'école du Quai Charles Page, à proximité
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immédiate de la salle. Les deux compagnies reçoivent l'ordre suivant, en cas
d'engagement :
"Opérer non pas frontalement, mais par derrière de façon non à comprimer la
foule, mais à l'évacuer derrière soi. A cet effet, je recommande d'échelonner les
sections":
32
Vers 21 heures, la pression sur les barrages augmente. Après qu'un premier
barrage eut cédé, le commissaire Flotron, qui le dirige, réussit à en rétablir un autre
quelque peu en retrait. A ce moment, le second barrage à l'entrée de la rue du
Centre est également soumis à la pression des manifestants.
Le chef de la police, Zoller, estime alors que les forces de la police "risquent à tout
moment d'être submergées".
33
Frédéric Martin donne immédiatement l'ordre de
faire intervenir la troupe. Les pompes à incendie, installées à la rue du Centre, ne
sont pas utilisées.
La 1ère compagnie, dirigée par le premier lieutenant Burnat, assisté par le major
instructeur Perret, quitte la caserne peu après. Elle est composée de genevois, de
jurassiens et de vaudois, tous pourvus de munitions. A la hauteur du Palais des
expositions, la compagnie commence à pénétrer dans la foule. Le commandant
ordonne la formation de deux colonnes, qui remontent derrière leurs officiers le
boulevard du Pont d'Arve, noir de monde. Même si après coup
34
, le colonel justifie
l'emploi de cette tactique par la volonté de faire évacuer la foule derrière la troupe,
il est difficile de comprendre pourquoi les soldats ont dû pénétrer dans cette
énorme foule très bruyante et très remuante les uns derrière les autres, et le long
des murs... Cette contradiction n'a jamais été résolue. Les officiers ont-ils pu croire
un seul instant qu'en se faufilant ainsi, ils réussiraient, à un contre vingt environ, à
faire évacuer la foule "derrière (eux)"? Nicole, par la suite, a également relevé cette
contradiction dans le Travail, en montrant que s'il s'était agi d'aller renforcer le
barrage de la rue de Carouge, comme l'ont affirmé Burnat et Perret, il était
parfaitement absurde de se frotter aux manifestants du boulevard du Pont d'Arve,
alors que les soldats pouvaient parfaitement, moyennant un détour très minime par
la rue Pictet de Bock, rejoindre la rue de Carouge sans rencontrer un seul
manifestant...
Quoi qu'il en soit, cette "tactique" a été sévèrement critiquée par la suite, parfois
même par des officiers supérieurs. Ils ont montré qu'elle ne pouvait pas produire
d'autre résultat que celui qui a été enregistré : la présence de la troupe ne peut que
semer une inquiétude, qui rapidement peut se transformer en colère et en ten-
tatives de désarmer les soldats, ce d'autant plus si la foule constate que les officiers
ne peuvent plus avoir un contrôle direct sur leurs hommes...
L'ordre du colonel Léderrey ressemble furieusement à une tentative de créer un
"incident", qui justifie par la suite une démonstration de force. Car l'ordre n'a pas été
donné dans le cours des événements, mais bien avant, à 20 h., au moment où le
commandant de l'Ecole de recrues - qui n'est pas un officier de milice, mais un officier
instructeur, ayant effectué plusieurs "stages" en France et en Allemagne
35
- communique
ses instructions détaillées aux instructeurs et aux commandants de compagnie. Stupidité
ou provocation délibérée ?
Si aucune preuve tangible n'apporte la certitude de la thèse du "traquenard", de la
provocation délibérée, ce qui apparaît comme tel, par contre, ce sont les rapports
rédigés par les officiers sur les circonstances dans lesquels ils furent "empêchés de
remplir leur mission". Tout d'abord, ils se plaignent amèrement d'avoir été l'objet des
32
Rapport du colonel Léderrey, cité dans celui du Conseil d'Etat, p. 10.
33
Rapport du C.E., p. 7.
34
Cf ci-dessus la citation du rapport du col. Léderrey.
35
On dit de Léderrey qu'il participa à l'intervention des armées contre le pouvoir soviétique dans
l'armée de Wrangel.
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premières attaques par la foule. Casqués, armés jusqu'aux dents, forcés de bousculer les
manifestants pour se frayer un passage, s'attendaient-ils à ce que la simple vue de
l'uniforme crée spontanément une paralysie chez les manifestants ?
Ce ton de fausse naïveté dont Burnat et Perret, principaux officiers impliqués dans la
décision du tir, font usage pour décrire les attaques dont ils furent l'objet, ne cache que
maladroitement le désir de justifier après coup leur affolement, qui les rendrait ridicules,
s'il n'avait pas causé autant de victimes... Les personnages se plaignent notamment
d'avoir été sciemment empêchés "d'accomplir le service commandé". Cette façon de
présenter les choses est tout à fait remarquable : la foule devait donc être censée savoir
que la troupe en armes ne "faisait que passer", pour aller prêter main-forte au barrage
de police ?
S'agissait-il d'un "complot organisé" ?
Rodondi et Spielmann, dans leur Mémoire de licence sur les événements du 9
novembre 1932, accordent le plus grand crédit à ces "rapports de service". Contre toute
évidence, ils acceptent la thèse des manifestants "organisés par groupes de trois", qui
attaquèrent les soldats "selon une méthode uniforme", ce qui devrait faire la preuve que
les manifestants s'étaient concertés pour résister à la troupe. Or, ceux-ci n'auraient pu
"se préparer" que dès l'arrivée des troupes à Genève, c'est-à-dire à peine deux heures
avant le début de la manifestation. De plus, comme il est dit plus loin, en réalité, seuls
les officiers Burnat et Perret ont été victimes de cette "méthode"„.
Le rapport du Major Perret :
"1. Mission : avec cp 1(3 sct), dégager le boulevard du Pont d'Arve
(...)."
"2. Sur la place, je constate que celle-ci est couverte de curieux et que
le boulevard du Pont d'Arve est noir de monde. Je fais donner le signal
du "garde-à-vous":"
Ainsi, Perret s'aperçoit lui-même que la place, devant le Palais des Expositions, est
peuplée de curieux. L'a-t-il complètement oublié, lorsqu'il propose, quelques minutes
plus tard après la retraite sur la place, d'ouvrir le feu ?
"3. Exécution de la mission : la section Baillif s'engage derrière moi,
elle est submergée. C'est alors que je me rends compte que, parmi les
curieux, il se trouve de nombreux manifestants, organisés en petits
groupes"
Naïveté ? Perret feint la surprise. Les groupes, selon les rapports ultérieurs, auraient
pratiqué la "méthode uniforme" suivante : "le premier agresseur pousse le casque du
soldat par derrière, le second lui assène des coups sur la tête (avec quoi - ce n'est pas
précisé...) et le troisième s'empare de son arme".
36
Plutôt que de reconnaître que les
soldats, et surtout leurs officiers, se sont fait molester, puis ravir leurs armes dans des
circonstances, qui ne présentaient en réalité pas de danger plus graves qu'une simple
ridiculisation de l'uniforme et du "prestige" des officiers... l'auteur du rapport essaie
d'accréditer la version du lynchage organisé...
"… Nous sommes houspillés, injuriés et frappés. Je reçois une poignée de
poivre en pleine figure ainsi que plusieurs hommes. Je cherche à
regrouper les hommes de la section Baillif, j'en forme un noyau de 10
environ.
Pendant ce temps, les deux sections commandées par le Plt. Burnat
m'ont en partie rallié, partie dépassé. C'est la bagarre. Nous sommes
pressés de toutes parts. Des hommes isolés se font désarmer, d'autres
sont jetés à terre".
"Bagarre" ou … altercation ? Si c'est "la bagarre", comme le dit le Major, comment se
fait-il qu'il réussisse, sans autre difficulté, à rassembler "le gros des 3 sections" ?
36
Mémoire de MM. Rodondi et Spielmann, Ecole des S.S.P., 1971, p. 39-40.
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"… je rallie autour de moi le gros des 3 sections, environ 60 hommes, et
nous nous replions groupés, par la place, sur le Palais des Expositions"
37
Par comparaison, le Travail relate ainsi la même scène :
"…La troupe s'y prit de la façon la plus gauche contre la foule. Les
officiers firent pénétrer leurs hommes dans la masse énorme tassée au
Boulevard du Pont d'Arve et à la rue de Carouge. Isolés, les hommes ne
purent rien faire, sinon se laisser désarmer très pacifiquement. Les hommes
désarmés furent recueillis très fraternellement"
38
Les officiers, eux, il est vrai, furent "brutalisés". Brutalisés, mais pas "défigurés",
et la "violence" de la foule n'a rien de commun avec une scène de lynchage, puisqu'il
suffit à Burnat de crier, de son propre aveu, "A moi !" pour que trois hommes,
utilisant la crosse de leur fusil, parviennent à le dégager...
N'ayant nullement produit l'effet escompté, les officiers, obligés de revenir sur
leurs pas, ne veulent pas s'avouer bafoués. Les ordres, soi-disant, leur interdisent de
se replier sur la caserne. C'est pourquoi Perret et Burnat font aligner leurs hommes
devant le Palais des Expositions. Là, de l'avis de tout le monde, la place contient
beaucoup moins de monde que le boulevard à proximité des barrages. Pourtant, des
manifestants ont suivi les soldats, pour constater qu'ils retournent bien à leur
caserne, ou être informés d'une éventuelle manœuvre de diversion. Les manifestants
sont en nombre certainement pas supérieur à quelques dizaines. Quant aux autres
personnes disséminées sur la place
39
, qui est fort large, le Major Perret dit lui-même
qu'elle était "couverte de curieux". Et soudain, cette foule de curieux et ces quelques
manifestants qui s'approchent des soldats pour les convaincre de rentrer à la
caserne, deviennent "une menace qui pèse visiblement sur ses hommes".
40
L'auditeur
en chef de l'armée, le major Krafft, a la faculté de se mettre à la place des soldats :
au moment du tir,
"…on a nettement l'impression que chaque recrue quelles que soient ses opinions
politiques, sentit à ce moment-là qu'elle défendait sa peau"
41
.
Une des recrues :
"Ni moi, ni d'autres soldats, n'ont vu des pavés. Le danger d'une attaque de
derrière la troupe, placée et adossée à la façade du Palais des Expositions, était
complètement exclu. Pour moi, il ne peut nullement être question de légitime
défense de la troupe vis-à-vis des civils. Pour moi, l'affirmation que nous aurions
été massacrés, si nous n'avions pas tiré, est dénuée de tout fondement. "
42
Ce témoignage d'un des soldats directement impliqué, publié à la suite de
plusieurs autres dans le Travail, corrobore celui de nombreux manifestants et
curieux, présents sur la place. Avant le tir, personne n'a pu porter de coups aux
recrues. Seuls quelques dizaines de manifestants se rapprochèrent vraiment, tandis
que les curieux se tenaient au moins à dix mètres en retrait. Seuls quelques
accrochages se sont produits, qui ne mettaient pas en danger la vie des soldats, mais
accentuaient la véritable panique qui s'est emparée des officiers : peur de recevoir
des coups (Burnat a déjà perdu son sabre et son casque), peur surtout que les
37
Rapport du Major Perret dans le Rapport du Conseil d'Etat, p. 7 et 8 (rapport rédigé à 2h45 le 10
novembre).
38
Le Travail,10.11.1932.
39
Environ cinq cents.
40
Les hommes du Premier-Lieutenant Burnat. Présentant cette remarque sans faire de commentaire,
MM. Rodondi et Spielmann semblent vouloir "excuser" le déclenchement de la fusillade...
41
Cité dans rapport du C.E., p. 22.
42
Le Travail, 9 janvier 1933 - (souligné par nous) Nicole prétend que des pressions très fortes ont été
exercées sur d'autres soldats et témoins, qui se seraient ainsi rétractés.
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soldats, qui ne sont plus que les deux tiers des effectifs initiaux
43
, cèdent réellement
leurs armes et fraternisent avec les manifestants qui les leur réclament, tout en
injuriant, huant, sifflant les officiers. D'après leurs propres témoignages, les officiers
hésitent avant de donner l'ordre de tirer. C'est Burnat qui insiste.
Avant de prendre leur décision, les officiers prétendent avoir reçu un coup de feu,
venant d'un toit voisin. Le rapport du Conseil d'Etat, p. 9, dit aussi :
"Il a été tiré plusieurs coups de revolver d'une maison située en face du poste de
la rue de Carouge, devant lequel se trouvaient !es magistrats de service et de
nombreux agents et fonctionnaires de police. Il ne peut y avoir sur ce point-là
aucune erreur, les claquements entendus distinctement par les officiers de police
qui se trouvaient devant le poste, étant absolument différents du bruit de la salve
d'un fusil mitrailleur et des coups isolés tirés par les hommes de la cp. 1. Des
traces existent d'ailleurs sur les murs du poste"
Ces coups de revolver viennent à point. Avec le second tireur qui aurait voulu
atteindre les soldats, cela fait deux tireurs sur les toits, que personne parmi la foule
n'a remarqué. De plus, même admettant le coup de feu sur les magistrats (Frédéric
Martin, etc.), les soldats qui se tiennent au même moment devant le Palais des
Expositions ne peuvent pas l'avoir entendu. Ce coup de feu très hypothétique… ne
justifie en rien la fusillade, qui de plus, contrairement à ce que disent les magistrats,
ne prend pas du tout la forme de "coups isolés", mais d'un tir groupé : en 15
secondes, environ 102 cartouches de fusil, 15 de pistolet, 30 de fusil-mitrailleur, sont
tirées... le témoignage du Conseil d'Etat, comme le révéla Nicole, est pour le moins
fantaisiste.
Avant de donner l'ordre à leurs hommes de charger, les officiers font sonner de la
trompette. Burnat fait un avertissement oral qui est couvert par les sifflets et le bruit
de la foule, puis donne son ordre : "Pour tirer, armes - 1 coup - visez bas - feu !"
44
.
Seuls les soldats très proches de l'officier entendent l'ordre; ce qui permet de se faire
une idée de la confusion régnant.
Le servant du fusil-mitrailleur, qui n'a rien entendu, imite alors spontanément les
autres soldats, il tire en rafale.
Au même instant, le 3ème Compagnie réclamée en renfort sort de l'Ecole du Quai
Charles Page. Un incident se produit : une automobile et une motocyclette entrent
dans la colonne, blessant quelques soldats. Mais surtout, comme la rue Hugo de
Senger se trouve dans la direction du Palais des Expositions, la troupe quittant
l'école reçoit une partie des coups de feu tirés par la 1ère compagnie...
Dès 22 heures, la manifestation proprement dite est terminée. Les militants
socialistes se dispersent ou vont au secours des victimes. Les communistes, après
un discours improvisé de Lebet, entraînent une partie des manifestants de la rue de
Carouge à travers la ville. Au moment où la police parvient à la place Cornavin, les
manifestants sont déjà en train de se disperser.
Durant toute la nuit, les interventions chirurgicales se succèdent. Le médecin
René Guillermet, livrera par la suite, devant la Société Médicale, ses fines
impressions sur cette nuit :
"Séance particulièrement intéressante. Si chacun déplore les dramatiques incidents
qui ont marqué les troubles du 9 novembre, il est du moins intéressant de
constater que la munition suisse est de toute première qualité. A chacun d'en faire
son profit !"
45
43
On apprendra plus tard qu'une section entière est restée dans le Boulevard du Pont d'Arve...
Aucun des officiers ne s'en est aperçu... à moins que, constatant que les soldats fraternisaient en
masse, les officiers n'aient donné l'ordre du repli ?
44
Rapport du C.E., p. 22.
45
Rapport à la société médicale de Genève, cité dans le Travail du 26 janvier 1933.

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