La mission Wehrlin du CICR à Moscou (1920-1938). Délégation ou … légation

Analyse des relations CICR-Confédération au travers d'un cas particulier de fonctionnement du Département politique

Mémoire de licence en histoire contemporaine présenté à la Faculté des Lettres de l'Université de Fribourg sous la direction de Python Francis. Décembre 1996.

Jean-Daniel Praz

Sources comportant les références dans les archives fédérales (BAR) à Berne et celles du CICR (ACICR) à Genève avec une bibliographie.

Archives du RSB (Russlandschweizerbüro) dans les archives fédérales (BAR) à Berne. A noter les cartons concernant les demandes de recherches de Russlandschweizer arrêtés, déportés ou assassinés.

Autres travaux mentionnant la Mission Wehrlin.

Ce mémoire qui a nécessité le dépouillement de nombreux documents archivés à Berne (BAR) et à Genève (ACICR) révèle des faits méconnus ou "oubliés". Dans la description de volonté de la Confédération d'établir une nouvelle "puissance protectrice", Jean-Daniel Praz oublie que l'ancienne avait été détruite par les bolcheviks, la légation de St-Petersbourg pillée et ses titulaires arrêtés en 1918. Malgré cela, quelques courageux sont restés, et malgré la terreur rouge, ont réussi le rapatriement de milliers de Suisses tout en tentant de protéger les 3'000 environ qui y demeuraient. Parmi ces courageux, Woldemar Wehrlin.

Jean-Daniel Praz profite de blanchir ce pauvre Berzine expulsé en oubliant que ses chefs avaient déclenché la terreur rouge qui avait jeté plus de cent millions de Russes dans la tourmente, la déportation, les camps de concentration ou de trvaux forcés, la famine et la mort; il s'agit de Lénine et de sa bande d'assassins, tous ennemis du peuple.

Le rapport Wehrlin du 2 septembre 1920. "Le délégué y décrit d'abord son activité pour obtenir la libération des Suisses emprisonnés"… comme les frères Linder à Smolensk. Il est confronté à la terreur de la Tchéka, et obtient du CPAE (Tchitchérine, Litvinoff, Stoutchka, Jacoubovitsch et Karakhan) des appuis pour sauver des Russlandschweizer et organiser plusieurs trains qui permettront le rapatriement de plusieurs centaines d'entre eux. De plus, il tente de limiter le vol des avoirs bancaires déguisé " impôt extraordinaire révolutionnaire unique".

Bagotzky était un agent de Moscou qui servait à financer les organisations manipulées ou au service de l'URSS en Europe. De retour en 1938, il a compris que sa vie ne tenait qu'à un fil. Il aurait pu continuer l'activité de LSHPGVR car en Russie rouge, les prisonniers politiques ont été multiplié par 1000, les exécutions par 10'000.

La Mission Nansen tentera d'apporter des secours aux millions de victimes d'une terrible dûe aux bolcheviks. Pour cette tâche qui sauva des millions d'affamés en dépit des 5 millions qui en mourut, le Dr. F. Nansen était assisté de MM. E. Frick, W. Wehrlin et Jean-Charles de Watteville. A citer la prise de position de G. Ador, alors président du CICR, qui fera qu'on ne peut obliger des émigrés russes à rentrer chez eux contre leur gré. On oubliera cela en 1944-45 quand plus de 11'000 internés soviétiques seront forcés de rentrer en URSS où ils furent soit déportés, soit fusillés!

La Mission Montandon. Montandon sera entendu lors du procès Conradi. De plus, Montandon écrira au journal du parti communiste suisse pour prendre la défense des bolcheviks en affirmant qu'il n'y avait ni viol ni torture et encore moins d'assassinats en Russie. Il écrira un livre prouvant sa sympathie pour les rouges: "Deux ans chez Koltchak et chez les bolchéviques pour la Croix-Rouge de Genève (1923).

Le rapatriement est entravé par une administration toute puissante et tatillonne. Une fois les nombreux documents obtenus, il faut être à Moscou pour le faire, le passage à la frontière permet un dernier vol. Sans l'aide de la Mission Wehrlin, plupart des rapatriements n'auraient pas été possible.

Alors que la gauche s'indigne du verdict acquittant Conradi et Polounine et certainement pas sur les représailles menaçant les Suisses vivant en Russie et encore moins contre l'arrestation du frère de Conradi, Victor, et de sa soeur, Xénia, qui disparurent au goulag avec la soeur de Polounine. Toujours l'indignation à deux vitesses en faveur de Moscou!

Synthèse de la partie: Jean-Daniel Praz estime que les "partenaires sont satisfaits". En résumé: L'URSS peut maintenir en Suisse son agent Bagotzky qui permet de financer les activités de subversion du Komintern en Europe. La Suisse se sert de la Mission Wehrlin du CICR pour apporter assistance aux Russlanschweizer. Mais Jean-Daniel Praz oublie que cet arrangement lia le CICR qui ne fit aucune action pour aider les peuples et individus victimes de l'Etat soviétique: aucune visite des nombreux camps de concentration du goulag, aucune assistance aux victimes de la déportation ni de famine et encore aux prisonniers politiques. De plus, ce refus de ne pas fâcher les autorités criminelles de l'URSS explique le refus, caché par de l'hypocrisie, d'aider les millions de victimes de la famine de 1932-33 qui tua environ 10 millions d'innocents en majorité ukrainiens.

Ainsi, contrairement aux idées propagées, suite à un traité négocié en 1927 à Berlin, l'absence de relations diplomatiques entre la Suisse et l'URSS n'empêcha pas des relations économiques. Ainsi donc toute l'action des agents de l'URSS en Suisse (Léon Nicole, le parti socialiste genevois et son quotidien "Le Travail"; les amis de l'URSS; Jules Humbert-Droz et le parti communiste suisse, etc…) afin que la Confédération établisse des relations économiques avec Moscou était une imposture. En effet, les Accords de Berlin permettaient tout à fait des échanges entre l'URSS et la Suisse, dès le … 4 avril 1927.
Pour preuve, la mésaventure de Keller de l'entreprise Sulzer envoyé à Mikolaï (Ukraine) en 1936 pour l'installation de machines. Cet ingénieur fût arrêté et considéré comme mort jusqu'en 1948.

Annexe 15 de Jean-Daniel Praz sur le rapport de S. Brown (mars 1931) sur la Mission Wehrlin. Il signale l'adresse: Nicolskaya Verkhnie Torgovye Riady, 2e étage no 175, à l'angle de la place Rouge, Moscou, et indique que les Soviétiques étaient forcés de souscrire à des emprunts rapportant aucun intérêt.

Jean-Daniel Praz dans l'annexe 25 énumère le contenu d'un colis standard en 1922 et en 1932 en oubliant d'indiquer que ces deux années furent celles d'horribles famines tuant des millions d'innocents, famines provoquées par les communistes. En 1932, les ouvriers gagnent 60 roubles par mois… quand ils sont payés!

Annexe 31. L'entrée de la Russie soviétique à la Société des Nations le 19 septembre 1934. A nouveau Jean-Daniel Praz tente d'atténuer l'attitude fondamentalement anti-soviétique de Guiseppe Motta comme si cela était un crime. Son discours du 17 septembre 1934 condamnera le communisme soviétique, ennemi de toute idée religieuse et de toute spiritualité, ce qui était totalement vrai!

L'affaire Keller. Contrairement aux idées faussement répandues, des entreprises suisses ont vendus des marchandises à l'URSS dont des moteurs Diesel fabriqués par Sulzer. Venu le 16 août 1936 à Nicolaieff (Mikolai, en Ukraine), U. Keller pour installer et mettre en service ces machines, ne rentre pas en Suisse le 27 octobre. "A la mi-décembre, Wehrlin aprend que cet ingénieur a été arrêté pour «espionnage et sabotage»". C'est l'accusation classique car, 1932 déjà, 6 employés de la firme britannique Vickers a été arrêté, jugé et condamné pour ce même motif. Jean-Daniel Praz décrit les nombreuses démarches entreprises pour sauver Keller avec l'appui de la firme Sulzer. Le 3 juillet 1937, Wehrlin arrive à faire parvenir à Keller dans la prison d'Odessa 50 roubles, presque un salaire mensuel! Sans nouvelles par la suite, cette aide importante sera arrêtée, Wehrlin n'ayant plus de nouvelles de Keller.

Jean-Daniel Praz affirme que:"ce cas révélera également un Wehrlin commettant plusieurs erreurs de jugement, lui qui, d'ordinaire, maîtrisait plutôt bien la situation interne soviétique". Lesquelles? De plus, l'auteur de ce mémoire oublie le climat de terreur qui règne en URSS, terreur frappant également des hauts dirigeants qui craignent tous pour leur vie et celle de leur famille. Ainsi Enoukidze, le dirigeant de la Croix-Rouge soviétique sera arrêté et fusillé, sa disparition indiquant le degré de tuerie dans l'Union soviétique. De plus, il ne répond pas aux questions cruxiales suivantes: Comment ces machines, le coût de leur livraison et mise en service ont-elles été payées? Avec de la monnaie ou de l'or? Si c'est de l'or, il ne peut provenir en majorité des mines de la mort dans la Kolyma, fait qui échappe à M. Praz. et pour cause! Et l'arrestation de Keller est-elle un moyen de chantage pour ne pas payer la facture ou pour en renégocier le prix?

Jean-Daniel Praz joint à son mémoire des documents intéressants comme cette statistique “de la Mission du CICR à Moscou en faveur des citoyens suisses de 1927 à 1934” extrait du rapport Wehrlin. Malheureusement, il ne voit pas à travers ces chiffres l'horreur subie par les Soviétiques, les Suisses résidant en URSS n'y échappant pas. Il faut néanmoins rappeler que la "puissance protectrice" en sauvé des centaines de Suisses de la mort ou de la déportation, mais pas tous!

Autre document intéressant, Jean-Daniel Praz joint à son mémoire cette statistique “Nombre de cas de Russlandschweizer quotidiennement traités par Wehrlin du 22 juillet 1936 au 27 mai 1938”. Malheureusement, à nouveau, il ne voit pas à travers ces chiffres l'horreur de la Grande terreur de 1937-38 qui toucha également les Suisses résidant en URSS. La “puissance protectrice”, Wehrlin, a sauvé des dizaines de Russlandschweizer de la mort ou de la déportation, mais pas tous comme Jacob Euler qui mourra en déportation en octobre 1938. Quant à son épouse?. "En même temps qu'elle les expulse en grand nombre lors de la période des purges staliniennes, l'URSS maintiendra, par contre, son opposition irréductible au rapatriement de certains étrangers." Il serait utile de les connnaître. Fritz Platten en fait-il partie? On comprend pourquoi, en 2008, lors du 300e anniversaire de la naissance de Léonard Euler, mort en Russie, ce dernier pays a refusé de commémorer le grand savant bâlois de peur de faire remonter à la surface cet assassinat.

Le chapitre 1.4. de Jean-Daniel Praz utilise l'expression “purges staliniennes” qui occulte l'essentiel: ceux qui étaient désignés par le pouvoir soviétique d'«ennemis du peuple» étaient en réalité les victimes des vrais ennemis du peuple: Staline et le parti communiste. L'horreur soviétique qui terrorise des millions de Soviétiques (1,6 millions d'individus arrêtés, 750'000 furent fusillés) a frappé aussi les "Russlandschweizer" mais laisse Praz indifférent. La Grande terreur de 1937-38, Jean-Daniel Praz ne connaît pas! Il est victime d'une amnésie frappant les staliniens oubliant qu'en nombre les principales victimes de la Grande terreur furent les ouvriers et les paysans!

Contrôle du Berne sur les communistes suisse en Russie. A faire la liste des Suisses qui ont été attirés par la "révolution d'octobre" tels des papillons par la flamme d'une bougie et qui ont connu la prison, la déportation ou la mort. Le triste exemple est le cas de Fritz Platten, qui a quitté l'odieuse patrie capitaliste et bourgeoise pour la patrie des travailleurs qui servira pendant 20 ans avant que sa femme et lui-même soient arrêtés en 1937. Berthe Zimmermann sera fusillée rapidement et lui en 1942 après avoir moisi 5 ans dans une prison. Passer de l'Hotel Lux, siège des agents du Komintern à la prison furent sans doute dure, comprendre qu'avoir permis l'érection du régime bolchevique qui causera sa propre perte, c'est encore plus dure!

La question des "pertes" de passeports suisses. Les membres du parti communiste, les sympathisants allant en pélerinage en URSS, ceux qui sont partis à Moscou pour participer à la construction du socialisme remettent souvent leur passeport qui servent ensuite au NKVD ou GRU. Dans certains cas, les passeports suisses très prisés sont carrément volés pour servir aux agents du Komintern.

Annexe 21: La liste des Russlandschweizer du 25 février 1936 qui contient près de 1'500 Suisses et double-nationaux.


Fin de la Mission Wehrlin en 1938

Liste des Suisses en URSS au 15 juin 1938. Il y en aurait encore 306 Russlandschweizer au retour de Woldemar Wehrlin. A noter que l'adresse de Fritz Platten est rue Gorki 81, logement 13, à Moscou alors qu'il est en prison où il sera fusillé en 1942!

Wehrlin, une personnalité contreversée. Toujours la sympathie de Jean-Daniel Praz qui parle d'occupation de la Pologne alors qu'il s'agit d'une agression par l'Allemagne nazie et l'URSS.

L'affaire Roost. Le retrait du CICR d'Union soviétique ôte aux "Russlandschweizer" la dernière protection et aussi ceux de Lettonie intégré à l'URSS en juin 1940 à travers un Anschluss. Jacob Roost, Suisse de Riga se proposera, en vain, pour assurer la protection des 50 Suisses qui vivent dans ce pays conquis par Staline.

Jean-Daniel Praz fait une statistique du rapatriement des "Russlandschweizer" de 1917 à 1945. "Le gros des rapatriements a lieu entre 1918 et 1923 et concerne environ 3'500 personnes." La Grande terreur fait fuir 220 Suisses en 1937-38.

En annexe 10, Jean-Daniel Praz réalise un bilan comptable du CICR de 1918 à 1937 sans voir que les années de grands déficits signalent de graves tragédies dûes aux bolcheviks: 1922-23, une famine qui emporte 5 millions de Russes, à nouveau en 1933-34, une grande famine qui assassina 10 millions et 1937, la Grande terreur (1,6 millions d'arrestations, 800'000 fusillés, le reste déportés, la mort dans le froid!). En arrondissant: 15 millions de morts sans compter les autres…!


A la fin de la Seconde guerre mondiale

A propos de la reprise des relations diplomatiques du 18 mars 1946, toujours cette manière de culpabiliser ceux qui refusaient de reconnaître l'URSS, le pays de l'horreur. On y apprend que la Légation de Belgique qui avait repris la protection des Russlandschweizer à la fin de la mission Wehrlin en 1938 a détruit, en quittant Moscou en 1941, ses archives dont celles concernant les Russlandschweizer. Combien de Russlandschweizer demeurent-ils? En tout cas, un de moins, Fritz Platten a été fusillé en 1942. De plus, Praz tait les mesures de représailles prises par l'URSS pour obtenir le retour des 10'000 internés soviétiques en Suisse, ni le sort qu'ils subirent à leur arrivée dans l'amère patrie (déportation, relégation ou fusillade; pratiquement aucun ne peut rentrer à la maison). Il est seulement indiqué, en note 175, l'enlèvement de la délégation à Berlin du CICR le 13 juin 1945 par l'URSS. Contrairement à d'autres comme le Suédois, ils furent relâchés. Praz a toujours un point de vue partisan en faveur de l'URSS, la “patrie des travailleurs”, pays démocratique et pacifiste, repectueux de la souveraineté des autres, surtout dans les démocraties populaires!

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